VIII - L'OPINION DE CORNEILLE
Sitôt que je fus à Paris, j'employai ces quelques pistoles que j'avais à me nipper comme un cavalier, car cette ville est celle du monde où il faut le mieux savoir paraître et rien n'est mauvais dans ce pays-là pour l'estomac que de n'avoir pas dessus bien des dentelles et des rubans. Pour ce qui est du dedans, c'est affaire à Dieu et à vous et tel qui mâche un cure-dent d'un air fier n'a souvent pas plus rompu le jeûne qu'un bernardin, j'entends de ceux qui observent le carême ou qui ont envie de devenir prieurs. Comme j'avais résolu de m'habiller en gentilhomme à la manière des comédiens de la capitale, je pris sur mon avarice licence de faire venir un fripier que mon hôte me donna pour honnête homme et qui effectivement me protesta qu'il aimerait mieux trépasser aussitôt que de surfaire d'un écu, d'où je conjecturai par la suite qu'il était bon chrétien et bien préparé à la mort.
Je choisis un habit galonné, un chapeau brodé avec un beau point d'esprit, un baudrier doré et une épée, des bas de soie et des gants de senteur. Toute cette friperie venait d'un traitant qui avait voulu faire l'homme de qualité et qui était redevenu commis par le conseil de son boulanger. Quand je fus équipé de la sorte, c'est-à-dire comme un grand seigneur ou comme un comédien, je sortis pour aller promener mon bel air dans les galeries du Palais-Royal qui sont un endroit merveilleux par la quantité du monde qui s'y assemble et l'éclat que chacun y fait paraître.
Je vis là des marchands qui vendaient de bons collets d'ouvrage et d'autres de méchants livres, je vis des laquais qui couraient après leurs maîtres et des maîtres qui couraient après la fortune, je vis des femmes jeunes qui étaient trop fardées et des vieilles qui ne l'étaient pas assez, je vis, en un mot, ce que la foule offre de meilleur et de pire et, comme il y avait apparence que le pire était en proportion plus grande, je jugeai que je me trouvai au centre et quasi dans l'ombilic d'une grande cité et d'un grand peuple.
Cependant je n'oubliais pas une profession qui m'était chère et que je tenais pour la plus belle du monde et, comme il faut toujours que nous jouions la comédie ou que nous la voyions jouer aux autres, mon premier soin fut de me rendre vers la rue Mauconseil où il y avait déjà une grande foule, parce qu'on devait donner ce soir-là la tragi-comédie du _Cid_ de M. de Corneille et qu'il y avait toujours un grand concours de public pour les ouvrages de cet auteur-là.
Mais que devins-je quand j'entrai dans cette salle d'une ordonnance magnifique, entourée d'un rang triple de loges richement tapissées d'étoffes, les unes ouvertes, les autres grillées de barreaux! J'admirais ce grand vaisseau de bois peint et doré éclairé par une brillante roue de chandelles d'une manière qui ne peut être surpassée; je considérais cette assistance si différente de celle qui remplissait les granges ou les tripots de paume où j'avais paru jusqu'alors; j'étais confondu d'admiration et plein de respect pour mon petit écu à qui j'étais redevable de si belles choses.
Je passai d'abord entre deux files d'archers qui se tenaient devant la porte et qui me firent souvenir, pour en rire, de notre portier de province avec sa hallebarde et ses moustaches. J'aperçus alors le comédien qui était ce soir-là de semaine à la porte de la comédie et qui paraissait comme une enseigne parlante de la pièce qu'on allait représenter. Cet homme figurait d'ailleurs assez bien par sa stature la forme d'un sac avec deux bras, et par sa face, celle d'une meule avec deux oreilles; de sorte que l'on pouvait douter lequel de ces deux attributs du meunier était l'un sur l'autre ou l'autre sur l'un. De temps en temps, tout en haranguant l'assemblée et en célébrant le mérite du poème et le sublime des acteurs, il montrait au suisse quelque clerc ou quelque écolier qui s'efforçait d'entrer sans cracher au bassinet, et j'observai que ce n'était point comme dans nos campagnes des œufs, des poulets ou quelque jambon dodu qui servaient à livrer passage, mais de bonnes livres ou tout au moins des sous bien sonnants; ce qui ne fit qu'augmenter ma vénération pour l'illustre compagnie et pour ce gros comédien, Montfleury, qui la faisait éclater là dans toute sa gloire.
Malgré mon habit de gentilhomme, mon épée, ma canne et mes canons godronnés, je ne songeai point à me faufiler parmi les seigneurs qui étaient assis dans des fauteuils sur la scène, mais m'étant glissé dans une loge fort obscure, je fus satisfait de n'y trouver qu'un homme qui m'aurait paru de condition si son extérieur n'eût été négligé à l'extrême. A la lueur des chandelles, il me montra un visage assez agréable et des yeux pleins de feu; il me rendit mon salut avec une certaine et fière grâce dont je sentis aussitôt tout le prix.
On commença de jouer l'admirable poème qui a mérité d'être mis en balance avec les ouvrages des anciens, et le public aussitôt témoigna par son silence et son attention qu'il entrait dans les sentiments que cet esprit magnanime a prêté à ses héros. Même les seigneurs qui étaient sur la scène cessèrent un moment de tourmenter leurs cannes et de tourner leurs boucles.
Pendant les entractes, je liai conversation avec mon voisin et, tout transporté encore de ce que je venais d'entendre, je lui exprimai ce que me dictait le démon qui s'était emparé de moi en écoutant ces vers. L'inconnu, secouant la tête, me dit qu'il voyait bien que j'avais du goût pour le sublime, mais que cette tragi-comédie offrait bien des licences qui pouvaient nuire à la beauté de l'ouvrage; que, premièrement, l'auteur avait placé son sujet dans une époque barbare au lieu de choisir, comme il convient, le temps des Romains et des Grecs, qui est plus propre que tous les autres à faire éclater les grands sentiments; que le principe des unités n'était pas trop bien observé et qu'Aristote trouverait à reprendre à une action dont la durée dépasse évidemment les vingt-quatre heures, quelque soin que l'auteur ait pris pour s'efforcer de l'y resserrer; que l'unité de lieu n'est pas non plus telle qu'elle doit paraître pour s'accommoder à la sévérité de la règle, puisque le lieu particulier change de scène en scène, et tantôt c'est le palais du roi, tantôt l'appartement de l'infante, ou la maison de Chimène, ou une rue.
Il parlait lentement et comme à regret, et même sa prononciation n'était pas tout à fait nette, de manière que sa pensée semblait plus gênée que servie par sa langue; mais il me vint à l'esprit que dans l'obscurité où nous étions, et avec un inconnu, cet homme goûtait un plaisir qu'il ne se donnait pas à l'ordinaire, de laisser paraître son sentiment sur ces matières.
Après la comédie et après avoir un peu attendu que la foule sortît, nous nous levâmes ensemble, et comme nous traversions les couloirs, je remarquai que les gens du théâtre, jusqu'aux valets des comédiens et aux moucheurs de chandelles, saluaient bien civilement l'homme que j'accompagnais, encore qu'il reçût d'une manière assez brusque ces honnêtetés. J'en conclus qu'il était de ces gros marchands qui ont accoutumé de fournir aux comédiens les étoffes, les cires ou autres objets nécessaires à l'exercice de notre profession et qui sont d'autant plus vénérés dans un théâtre que le directeur leur doit plus d'argent. A en juger par les honneurs qu'on lui rendait, mon voisin de loge devait avoir de quoi prendre sentence contre tout le chariot de Thespis.
Quand nous fûmes dehors, il me serra fortement la main et me dit:
—Ah Monsieur, ces règles sont une considérable incommodité dans la tragédie, et tel qui s'y conforme aujourd'hui verra par cette observation même le plus beau de son génie glacé et comme garrotté entre des liens indestructibles. L'auteur espagnol n'est pas si dominé par une loi absolue, et l'on dit que les Anglais ont pu s'en affranchir ou qu'ils n'y furent jamais soumis. Cependant, monsieur, le goût du public et l'opinion des lettrés est pour cet esclavage, et on l'a bien vu par les observations qu'a faites M. de Scudéry, dont le nom a bien la mine de devenir immortel, et les sentiments que donna l'Académie qui l'est dès à présent. Aussi M. Corneille est peut-être un faquin, puisque M. Conrard le pense et que M. de Balzac lui-même, du fond de sa province, l'écrit.
Je ne laissai pas ce discours se poursuivre, et tout enflammé encore par les grandes actions que je venais de voir, et saisi de cette sainte colère qu'on dit que Moïse eut parfois (cette comparaison-là est un peu forcée), je m'écriai:
—Qu'il fallait sur le champ rétracter un mot si affreux et indigne du grand homme dont nous parlions, sinon que mon bras tirerait vengeance de cet affront.
J'avais mis, en parlant ainsi, l'épée à la main, et je m'en escrimais d'une façon d'autant plus triomphante que ce Zoïle me paraissait assez débonnaire; mais cet homme, sans se déconcerter, me dit:
—Je vous suis obligé, Monsieur, de pousser jusqu'à une fureur de meurtre le sentiment que vous avez pour cette œuvre tragique, mais je ne saurais vous rendre raison ni changer de maxime...
—Et pourquoi donc, Monsieur? demandais-je avec emportement.
Il me répondit avec une grande douceur:
—C'est que c'est moi, Monsieur, qui suis M. Corneille.