Partie 2 · VII
Conformément aux directives de Chantecoq, Jacques Bellegarde était demeuré caché dans la villa des Allées de Verzy, autour de laquelle Pierre Gautrais ne cessait d’exercer, avec l’aide de ses deux danois, Pandore et Vidocq, une rigoureuse surveillance.
Une chambre, située au premier, avait été réservée au journaliste, et il avait été entendu que, pendant le jour, il se tiendrait dans un petit salon dont les fenêtres s’ouvraient à l’arrière de la maison, sur le jardin, et dont, par surcroît de précaution, on avait abaissé les stores.
Colette avait choisi dans la bibliothèque fort bien fournie de son père quelques livres qu’elle croyait capables d’intéresser son hôte. Et elle les lui avait apportés dans le petit salon qui servait de discret asile au jeune reporter.
Celui-ci l’avait vivement remerciée de cette délicate attention.
— J’ai peur que vous ne vous ennuyiez… exprimait Colette.
— Moi, mademoiselle !… Mais c’est impossible… surtout quand vous êtes là.
Colette rougit légèrement… Puis elle fit, sans trop oser regarder son interlocuteur :
— Ma compagnie vous est donc à ce point agréable ?
— Plus que vous ne sauriez l’imaginer !
— Vous m’en voyez à la fois flattée et surprise.
— Surprise ! Pourquoi ?
— Mais parce que je suis une jeune personne tout à fait ordinaire.
— Seriez-vous d’une impardonnable modestie ou bien songeriez-vous à me taquiner ?
— Pas du tout ! affirmait nettement Colette.
— Je ne voudrais pas vous faire un compliment banal, reprenait Jacques Bellegarde.
» Pourtant, je ne trouve rien de mieux à vous dire que ceci : Placez-vous devant un miroir… interrogez-le… impartialement… sans parti pris de modestie… et il vous répondra que vous êtes adorablement jolie !
D’un ton enjoué, la jeune fille ripostait :
— Est-ce que vous vous figurez, par hasard, que je ne me regarde jamais dans la glace ?
— C’est qu’alors vous ne savez pas vous voir.
— Je ne suis cependant pas aveugle.
— Pour vous-même, peut-être.
— Décidément, monsieur Jacques, vous avez réponse à tout.
— Heureusement que non, mademoiselle… car, sans cela, vous m’eussiez déjà singulièrement découragé.
— Découragé de quoi ? interrogeait Colette sur un ton de naïveté voulue, mais sous lequel perçait une pointe de gentille malice.
Un nuage assombrit le visage du journaliste, et, tout à coup devenu grave, triste même, il articula ces mots qui étaient presque l’aveu involontaire de l’amour si pur et si profond que lui inspirait déjà la charmante fille de Chantecoq :
— Mademoiselle, je n’ai pas le droit de vous répondre.
— Pourquoi ?
Bellegarde se tut… Une grande mélancolie se lisait dans son regard… Un pli d’amertume et de regret sillonnait son front… Ses lèvres se serraient comme pour interdire à toute parole de s’évader de sa bouche.
Et douloureusement il hocha la tête, indiquant ainsi à sa gracieuse interlocutrice qu’il voulait garder le silence.
Tout émue, Colette interrogeait :
— Monsieur Jacques, sans le vouloir, vous aurais-je fait de la peine ?
— Non, protestait le reporter.
Et incapable de maîtriser les sentiments qui l’agitaient, il reprit dans un grand élan de tout lui-même :
— Mademoiselle, laissez-moi vous dire…
— Oui, parlez !…
Dans ce « oui, parlez », il y avait à la fois tant de douceur, d’affection, de bonté et de confiance que Jacques se sentit tout de suite enhardi à ces confidences auxquelles, un instant auparavant, il s’interdisait de se livrer. Sans la moindre hésitation, il reprit d’une voix qui, d’abord hésitante, se raffermit peu à peu :
— Mademoiselle, la première fois que je vous ai rencontrée, j’ai ressenti une impression à la fois très étrange et très douce…
» À peine avais-je échangé avec vous ces quelques paroles, qu’il m’a semblé, dès que vous vous êtes éloignée, qu’une force irrésistible que je prenais pour de la curiosité m’attirait vers vous. Alors j’ai voulu vous suivre, et j’ai voulu vous aborder… Mais vous m’en avez empêché !
— Comment cela ?
— Par votre regard ! Oh ! certes, je n’ai lu en lui aucune indignation, aucune colère.
» Il était au contraire si calme, si lumineux, si clair, que j’ai deviné en une seconde toute votre âme… Une âme comme la vôtre, mademoiselle, est faite avant tout pour être respectée… Et cela n’a fait que grandir l’attrait subit que vous avez éveillé en moi…
» Ensuite, longuement, j’ai pensé à vous ; j’ai regretté de vous avoir ainsi perdue de vue, sans doute pour toujours, et j’ai éprouvé une véritable peine en songeant que je ne vous reverrais jamais…
— Pourtant, ponctuait Colette en baissant légèrement la tête…
Depuis un moment, en effet, elle n’osait plus regarder Jacques Bellegarde en face.
Le journaliste reprit :
— Oui, le lendemain cette rencontre au restaurant des Glycines, et à laquelle vous avez eu le tact si délicieux de ne pas me faire la moindre allusion.
— Je l’ai oubliée ! affirmait la jeune fille avec un accent de sincérité charmante.
— Pas moi ! déclarait Jacques.
— Oh ! pourquoi ?
Le jeune reporter prit un temps, puis, d’une voix grave, il reprit :
— Mademoiselle, ce que j’ai à vous dire est excessivement délicat.
— Vous pouvez parler ! Je ne suis pas une petite fille, ni même une pensionnaire qui sort de son couvent.
— Je sais, en effet, que vous êtes très sagement et très noblement avertie des choses de la vie… Voilà pourquoi je me permets de revenir sur un si fâcheux incident.
— À quoi bon ?
— Je crains que, à votre insu, peut-être, cet incident ait laissé en vous une mauvaise impression, que vous croyez effacée, mais qui, au contact d’événements toujours possibles, peut reparaître et vous indisposer contre moi.
— Ne croyez pas cela, monsieur Jacques, affirmait la jeune fille.
» Puisque vous tenez tant à revenir sur l’incident qui a marqué notre seconde rencontre, je vous dirai nettement que, loin de vous en rendre responsable, je vous ai plaint de tout mon cœur.
— Merci ! fit Jacques avec effusion. Je crois que vous êtes encore plus généreuse que je ne le pensais.
— Ce n’est pas de la générosité, c’est de la justice, définit Colette.
— Alors, mademoiselle, accentuait le journaliste, dont les traits s’étaient rassérénés, je n’ai plus qu’à me réjouir de cette algarade puisqu’elle a été pour moi mieux que le prétexte, c’est-à-dire la raison d’en finir avec une situation qui pesait aussi lourdement à ma conscience qu’à mon cœur.
Avec une expression de franchise émouvante, Jacques s’écria :
— Cette situation, mademoiselle, je vous le jure, je l’avais inconsciemment créée.
» J’ai perdu mes parents très tôt. À dix-huit ans j’étais orphelin, sans famille… J’avais pour toute fortune une cinquantaine de mille francs qui m’ont servi à terminer mes études. Mais je m’étais promis de gagner ma vie de bonne heure.
» À vingt-deux ans, après avoir obtenu ma licence en droit, j’entrai comme troisième clerc chez un avoué, mais la vie sédentaire et la procédure ne me plaisaient guère.
» Je rêvais d’une existence mouvementée, de vastes horizons, d’action… et, je l’avoue, aussi de grandes aventures.
» Sans cesse, mon imagination était au travail… Que dis-je… en voyage ! Alors je me mis à écrire des contes, des nouvelles, sous ma signature, dans quelques petits journaux sans aucune importance.
» Cela ne fut point du goût de maître Dupont du Manoir, mon patron, qui professait pour les hommes de lettres ce dédain non dénué d’une certaine jalousie que j’ai d’ailleurs rencontré assez souvent parmi les hommes d’affaires, et il me congédia aussitôt, en me déclarant sèchement et péremptoirement qu’il ne voulait pas de « rêveurs » dans son étude.
» Alors, j’entrai comme reporter dans un quotidien du soir. Quelques interviews assez réussis me firent remarquer par le directeur du Petit Parisien qui m’attacha à sa rédaction…
— Où vous avez si brillamment réussi, complétait Colette, qui écoutait le jeune journaliste avec une sympathie qu’elle ne cherchait pas à dissimuler.
— J’ai beaucoup travaillé, affirmait Jacques Bellegarde… Je tenais à me montrer digne de la confiance que l’on m’avait accordée.
» Vous vous doutez, n’est-ce pas, mademoiselle, de ce que peut être l’existence d’un reporter qui à le souci permanent, non pas de suivre mais de devancer l’actualité, qui ne veut pas se cantonner dans la sphère étroite de la routine, qui tient, au contraire, à élargir son champ d’investigations, à amener de nouveaux lecteurs à son journal, en créant de l’inédit et en recherchant tout ce qui peut, non pas seulement éveiller, mais encore passionner l’opinion publique.
» Pour atteindre ce but, j’ai dû me déplacer sans cesse, accomplir de longues randonnées, entre lesquelles je n’avais guère le temps de me créer une vie intime.
» Et puis j’adorais ma profession. Elle m’a valu et me vaut encore des heures inoubliables… Et je n’avais réellement vécu que pour elle, jusqu’au jour où je rencontrai sur ma route « celle » que vous savez.
» Oh ! vous n’entendrez de moi, à son sujet, aucune parole méchante. En médire serait à la fois une injustice et une lâcheté.
Colette eut un mouvement de tête approbatif.
— Il n’en est pas moins vrai, déclarait Bellegarde, que nous n’étions pas faits l’un pour l’autre.
Et, avec un sourire désenchanté, il ajouta :
— Vous avez pu vous en rendre compte vous-même !
Colette, tout en réprimant un soupir, interrogeait un peu craintivement :
— Pourtant, vous l’avez aimée ?
— J’ai cru l’aimer ! affirmait le reporter avec un accent de loyauté parfaite.
Sentant bien que Colette n’en était pas suffisamment convaincue, Bellegarde insistait :
— Si j’avais été attaché à elle par les liens si puissants d’un véritable amour, croyez-vous que j’eusse rompu avec autant de facilité une liaison qui m’effrayait, depuis un certain temps déjà, parce qu’elle risquait de m’absorber au point de nuire à mon travail et peut-être même de compromettre mon avenir ?
— Mais elle ?… murmurait la fille du détective.
Et s’enhardissant peu à peu, elle ajouta :
— Elle a dû, elle doit encore beaucoup souffrir !
— Elle aussi a cru m’aimer… expliquait Jacques.
— Qu’en savez-vous ? s’écriait la jeune fille. La jalousie que vous lui inspirez ne prouve-t-elle pas combien elle vous est attachée ?
— C’est une romanesque… une cérébrale… Elle vit dans une atmosphère qui ne peut, malheureusement, qu’exercer sur elle une très pernicieuse influence.
» Je me suis ressaisi le premier. Mieux eût valu que nous nous rendissions compte en même temps de notre mutuelle erreur.
» Je crois, d’ailleurs, qu’elle a déjà commencé à voir clair en elle, puisque, au cours d’une récente entrevue, la dernière que nous aurons jamais, elle a fini par reconnaître elle-même que mieux valait ne plus nous revoir.
— Tout cela est très pénible, concluait Colette avec un accent de touchante pitié.
— Je regrette de vous avoir attristée par ces confidences, soulignait Jacques.
— Elles étaient nécessaires… affirmait gravement la jeune fille.
Puis d’une voix subitement douloureuse, elle reprit :
— Mais, n’est-ce pas, nous n’en reparlerons jamais !
— Mademoiselle Colette ! s’écria Bellegarde en remarquant la tristesse subite de la jeune fille.
Et tout en lui prenant la main, il s’écria :
— Qu’avez-vous donc ? On dirait que vous allez pleurer.
— Non ! ce n’est rien affirmait la jeune fille en refoulant ses larmes.
Puis elle ajouta :
— Ce doit être si cruel, lorsque l’on s’aime vraiment, d’être obligé de se quitter.
Jacques, bouleversé par ces paroles, qui étaient presque un aveu, allait répliquer… lorsque la porte s’ouvrit avec fracas, et la brave Marie-Jeanne apparut dans un état d’agitation impossible à décrire. Son chapeau ballottait sur sa tête.
Sa figure avait perdu le teint de pivoine qui lui était habituel et apparaissait aussi blanche qu’une pleine lune d’hiver.
Colette, sans prendre les choses au tragique, demanda aussitôt :
— Je parie, Marie-Jeanne, que vous allez encore nous annoncer une catastrophe !
— Bien pire !… s’exclama l’excellente femme en roulant d’énormes yeux en boule de loto.
Et, tout d’un trait, elle lâcha :
— Monsieur Jacques, voilà maintenant qu’ils vous prennent pour le Fantôme du Louvre !
Et Marie-Jeanne, à bout de souffle, s’effondra sur un siège.