Partie 2 · VIII
Colette et Jacques échangèrent un regard qui prouvait que les révélations de Mme Gautrais ne provoquaient pas en eux la stupéfaction à laquelle celle-ci était en droit de s’attendre… Et, rejoignant la cuisinière, qui s’évertuait à reprendre son souffle et ses esprits, le journaliste lui dit avec un accent de grande bienveillance :
— Rassurez-vous, ma bonne Marie-Jeanne, et racontez-nous ce que vous savez.
— Ah ! ne m’en parlez pas, monsieur Jacques !
— Il faut en parler, au contraire.
— Oui, vous avez raison… Excusez-moi, mademoiselle Colette, je n’ai plus la tête à moi… S’en prendre à vous, monsieur Jacques, vous, un si honnête homme !
Et Marie-Jeanne, qui s’était ressaisie, poursuivit avec volubilité :
— Parbleu ! quand ils ont vu que mon mari n’était pour rien dans cette affaire, ils vous ont accusé. Il leur faut toujours un coupable, à ceux-là, même lorsque l’accusé est innocent.
Coupant net à ces considérations préliminaires, le journaliste réclamait :
— Voyons, Marie-Jeanne, expliquez-vous… Au fait, je vous en prie !
— Eh bien ! voilà, posa la commère… Ainsi que vous me l’aviez demandé, je m’étais rendue, monsieur Jacques, à votre appartement, pour y prendre les différents objets que vous m’avez désignés.
» J’étais en train de sortir de votre armoire vos chemises de nuit et vos chaussettes, lorsque l’on se mit à frapper à grands coups à la porte d’entrée ; je me précipitai dans l’antichambre et j’entendis des voix qui criaient dans le vestibule : « — Ouvrez, au nom de la loi ! »
» Qu’est-ce que vous auriez fait à ma place, monsieur Jacques ? Vous auriez ouvert, n’est-ce pas ?
— Oui, oui, continuez !
— J’ouvris donc et je me trouvai nez à nez avec cinq bonshommes parmi lesquels je reconnus le petit fouinard.
— Le petit fouinard ?
— Oui, l’inspecteur Ménardier… celui qui voulait à tout prix que mon homme fût le Fantôme du Louvre. Alors, un grand type, qui n’avait pas l’air commode, me dit :
« — Je suis le commissaire de police… et je veux parler à M. Jacques Bellegarde. »
» — Je lui répondis, comme de raison, que vous étiez parti en voyage. Alors le petit fouinard s’écria en ricanant :
» — Parbleu ! Je m’en doutais ! »
» Et le commissaire, d’un ton sec, riposta :
« — Nous allons perquisitionner ! »
» Avant même que j’aie le temps de dire : « Ouf ! » ils envahissent l’appartement. Le commissaire, le fouinard avec les deux « bours », pardon ! les deux agents en civil qui les accompagnaient, s’en vont droit à votre cabinet de travail, comme s’ils étaient chez eux… Ils n’ont pas été longs à vous ouvrir les tiroirs, à fouiller dans les papiers, dans les dossiers.
» Comme ils ne trouvaient rien, le commissaire recommençait à s’impatienter… Mais Ménardier, tirant de sa poche une lettre, la lui a montrée en grommelant :
« — Elle m’a été remise ce matin… Elle est anonyme, mais elle confirme tous mes soupçons ! »
» Le commissaire a répliqué :
» — Cependant, vous m’avez dit vous-même que vous aviez vu Bellegarde en train de poursuivre le Fantôme !
» Mais le petit fouinard, qui ne voulait pas en démordre, s’est écrié :
» — Poursuite simulée ! Complicité certaine !
Et, les poings crispés, Marie-Jeanne s’écria :
— Je l’aurais bouffé, ce type-là !… Mais je n’ai pas osé, car j’ai bien senti que je ne serais pas la plus forte. Alors, il s’est mis à tout bousculer dans la bibliothèque, flanquant par terre vos beaux livres à tranche dorée.
» Derrière une rangée, il a dégotté un vieux cahier qu’il s’est mis à feuilleter d’un air intéressé.
» Pendant ce temps-là, le commissaire ouvrait votre tiroir… et en retirait un morceau de fer…
— Un morceau de fer ? interrogeait Bellegarde.
— Oui. J’ai pas très bien pu voir ce que c’était… Mais ça m’avait tout l’air d’un vieil article qu’on aurait acheté à la foire aux puces ; et puis il a ramené des lettres, des pièces d’or qu’il a étalées sur la table…
— Des pièces d’or ! déclarait le reporter. Il y a beau temps que je n’en ai plus chez moi !
Avec force et insistance, Marie-Jeanne affirmait :
— Pourtant, c’en était bien, des pièces d’or, j’en suis sûre. Alors le commissaire a appelé Ménardier, qui était toujours en train d’examiner le cahier, et est venu tout de suite vers lui…
» Tout en se montrant leurs découvertes, ils se sont mis à parler à voix basse. Je n’ai pas saisi tout ce qu’ils disaient… Je n’ai entendu que quelques mots : grimoire, ferrure, Henri III… et puis j’ai cru comprendre qu’ils parlaient d’une rue… la rue comment donc déjà ?… Ah ! j’y suis : la rue de Giéri.
» Vous savez où elle perche, cette rue-là ? Moi, je ne la connais pas… Enfin, le petit fouinard s’est écrié :
» — Cette fois, j’en suis sûr ! je tiens notre bandit ! »
» J’ai voulu le questionner… Mais il m’a envoyé promener…
» Ah ! quel vieux choléra ! Je lui garde un chien de ma chienne !
» Et puis ils sont partis en emportant leur butin…
» J’ai attendu un bon moment pour filer… car j’avais peur qu’ils me fassent suivre… Dame ! je suis plutôt facile à repérer !…
» Alors, au bout d’une heure, pour bien les mettre dedans, j’ai pris un taxi et je suis allée porter vos bibelots au Petit Parisien ; et puis je suis remontée jusqu’à Barbès, où j’ai pris le métro… et voilà !
Et Marie-Jeanne conclut :
— Vous verrez, monsieur Jacques, qu’ils vont vous accuser d’avoir assassiné Sabarat !
Bellegarde, qui avait écouté le récit de la brave femme avec une nervosité sans cesse croissante, s’écriait, au comble de l’indignation :
— C’est trop fort !
Et il allait s’élancer vers la porte, lorsque Colette le retint.
— Où allez-vous donc ? demanda-t-elle d’un ton plein d’anxiété.
— Me justifier !
La fille du détective scandait avec force :
— Rappelez-vous que mon père vous a recommandé de ne pas bouger d’ici.
Le journaliste répliquait :
— Je ne puis demeurer sous le coup d’une accusation pareille.
— Restez, je vous en prie, suppliait Colette.
Emporté par le désir de confondre ceux qui l’accusaient, Bellegarde allait passer outre.
Mais Chantecoq apparut sur le seuil de la porte que le jeune reporter s’apprêtait à franchir.
Le visage souriant, le grand limier l’arrêta d’un geste à la fois énergique et amical.
— J’ai tout entendu, fit-il. Calmez-vous, mon ami, je vous en prie.
» Vous allez voir que tout cela va merveilleusement s’arranger…
Tandis que Colette rejoignait Marie-Jeanne et s’efforçait de la rassurer, Chantecoq prit Bellegarde par le bras et, après avoir refermé la porte, il l’emmena au milieu de la pièce et commença à lui murmurer quelques mots à l’oreille.
Àmesure que le roi des détectives parlait, le visage du journaliste se rassérénait.
Et lorsque le père de Colette eut terminé, Jacques fit d’un air satisfait et même joyeux :
— Décidément, monsieur Chantecoq, vous êtes un homme de génie.
— Dites plutôt que je sais mon métier, protestait modestement le premier policier de France.
Et, s’adressant à sa fille, il ajouta :
— Tout marche très bien. Je vais seulement m’occuper de mettre notre ami Bellegarde à l’abri de toute indiscrétion… Mais je crois qu’avant peu le véritable Belphégor aura de mes nouvelles !
» Car cet animal de Ménardier est tellement buté, malgré tout ce que j’ai pu lui dire, qu’il est capable d’attirer des ennuis à notre ami !
» D’autre part, il faut bien reconnaître que le Fantôme du Louvre a fort habilement manœuvré !…
Chantecoq emmena aussitôt son hôte dans le laboratoire où nous l’avons vu précédemment analyser le contenu de l’un des bonbons empoisonnés.
Allant droit à une grande armoire, il l’ouvrit à l’aide d’une clef empruntée au trousseau qu’il avait toujours en poche.
Les deux battants du meuble laissèrent apparaître, suspendus à des porte-manteaux, des vêtements et des uniformes de toutes sortes…
Chantecoq choisit tour à tour une redingote, un gilet, un pantalon noir et un chapeau genre Borsalino, qu’il remit à Bellegarde.
Il s’en fut ensuite vers une commode dont il attira à lui le premier tiroir… Il était rempli de boîtes en carton qui portaient toutes une étiquette. Il en prit une et en retira une perruque aux cheveux abondants, une moustache en crocs et une barbiche à la mousquetaire. Puis il s’en fut déposer tous ces postiches sur une table à maquillage, telle qu’on en voit dans les loges d’artistes, et qui était munie de tous les accessoires nécessaires.
Jacques, quittant son complet, commença à revêtir les habits que Chantecoq venait de lui remettre.
— Nous sommes à peu près de la même taille, déclara ce dernier. Vous allez voir que tout cela va vous aller à merveille.
» D’ailleurs, le rôle que je vous demande de jouer ne réclame pas une grande élégance.
Lorsque Bellegarde eut terminé son échange, le roi des détectives lui jeta un peignoir sur les épaules.
Puis, après l’avoir fait asseoir devant la table à maquillage, avec une dextérité et une sûreté de touche remarquables, il enduisit le visage du journaliste d’un fond de teint qui lui bistra la peau… comme celle d’un Italien de Calabre.
Ensuite, il le coiffa de la perruque, l’aida à se coller sous le nez et le menton la moustache et la barbe, qui s’accordaient merveilleusement avec la chevelure postiche… et, après avoir remis à Jacques une paire de lunettes à monture d’écaille que le jeune reporter s’empressa de faire chevaucher sur son nez, il lui dit :
— Maintenant, mon ami, regardez-vous dans la glace !
Bellegarde se plaça juste devant le miroir qui surmontait le meuble devant lequel il était assis.
Une exclamation de surprise et de satisfaction lui échappa…
En effet, la transformation était si complète, si absolue, et elle avait été opérée de façon si merveilleuse qu’il était impossible, même à l’œil le plus exercé, de penser qu’elle était due à un artifice de camouflage et que le personnage qui se dissimulait sous cette identité nouvelle n’était autre que le jeune et déjà célèbre reporter du Petit Parisien.
Chantecoq, ravi, s’écriait :
— C’est parfait ! Et je défie qui que ce soit de vous repérer.
— En effet, c’est prodigieux ! admirait le journaliste.
— Pour en être plus sûrs, proposait Chantecoq, nous allons tenter tout de suite une expérience décisive.
Et après avoir aidé Bellegarde à se débarrasser de son peignoir, il lui dit d’un ton plein de cordial entrain :
— Venez, mon cher !
Tous deux gagnèrent la terrasse de la villa où Colette était en train de donner des ordres à sa cuisinière pour le repas du soir.
Àla vue de ce monsieur étrange qu’elles croyaient rencontrer pour la première fois et en qui elles ne pouvaient soupçonner Jacques Bellegarde, elles eurent toutes deux un geste d’étonnement.
Chantecoq s’avançait vers sa fille et lui disait en lui montrant le journaliste qui s’était merveilleusement assimilé son personnage et lui avait immédiatement donné l’allure qui lui convenait :
— Ma chère enfant, je te présente le commandeur Cantarelli, conservateur du musée des Uffici, de Florence… Il vient s’occuper, avec moi, de l’affaire Belphégor.
Jacques s’inclina cérémonieusement devant la jeune fille qui lui répondit par un gracieux salut.
Toujours prête à se montrer agréable envers ses nouveaux patrons, Marie-Jeanne s’approcha du détective et lui murmura à l’oreille :
— Est-ce que ce monsieur reste à diner ?
— Mais oui, fit Chantecoq.
— C’est un Italien, n’est-ce pas ?
— Ah ! vous avez deviné ça ?
— Il n’y a qu’à le regarder pour en être sûr… affirmait la commère. Voulez-vous, monsieur, lui demander s’il préfère un bon macaroni, des spaghetti, des raviolis ou un gigot à la polenta ?…
Le grand limier, incapable de retenir plus longtemps son sérieux, éclata de rire.
Et tout en frappant amicalement sur l’épaule de Jacques, il s’écria :
— Vous voyez que j’avais raison, mon cher monsieur Bellegarde… L’épreuve a réussi.
— Comment ! c’est vous, monsieur Jacques ? s’écriait Colette, tandis que Marie-Jeanne, toute éberluée, agitait ses bras courts comme les ailerons d’une otarie.
— Mais oui, mademoiselle.
— C’est extraordinaire ! Toutes mes félicitations.
— Le mérite de ma transformation revient entièrement à M. Chantecoq.
— Oh ! alors, je ne m’étonne plus !… s’écriait Colette.
» Papa est passé maître dans l’art du camouflage.
— Et pourtant, affirmait le détective, je n’ai jamais été acteur.
Et s’approchant de sa fille, il l’embrassa au front en disant :
— Allons, au revoir, ma chérie.
— Tu sors ?
— Oui, je vais, avec ce cher monsieur Cantarelli, au rendez-vous que m’a donné cet excellent Ménardier.
Colette esquissa un mouvement d’inquiétude ; mais Chantecoq s’empressa de reprendre :
— Ne crains rien, tout se passera à merveille !
Colette s’en fut vers le jeune reporter et lui tendit une main que celui-ci serra avec ferveur.
D’un air résolu, Chantecoq scanda :
— Maintenant, seigneur Belphégor, à nous deux !
· · ·
Àla même heure, une torpédo sport filait à toute allure sur la route de Mantes à Dreux… Le bossu tenait le volant… Assis près de lui, l’homme à la salopette lisait à haute voix le billet suivant :
Lorsque vous aurez transporté le trésor à l’endroit que je vous ai indiqué, il ne vous restera plus qu’à me débarrasser de Chantecoq, qui commence à devenir singulièrement encombrant.
Belphégor
Le bossu eut plusieurs petits hochements de tête approbatifs.
Tout en déchirant le papier en mille morceaux, qu’il abandonna au vent, l’homme à la salopette martela :
— Ce détective est un adversaire redoutable.
— Possible ! ricana le bossu…
Et le regard tout flambant d’une haine et d’une cruauté implacables, il ajouta :
— Mais demain soir, le coq aura fini de chanter !