Partie 3 · I
Il y a quelques années, sur la route de Nantes à Dreux, à quelques kilomètres de cette dernière ville, le château de Courteuil dressait encore les ruines de son donjon, de ses tours et de ses murs démantelés.
Cette antique demeure appartenait alors à l’une des plus anciennes et aristocratiques familles de France dont le dernier descendant, le marquis Robert de Marjolles des Ribières, à la suite de nombreuses pertes d’argent à la Bourse et ailleurs, n’eût pas été fâché de se défaire.
Mais aucun de ces riches Américains sur lesquels le marquis comptait pour acquérir au poids du dollar ces vestiges d’une grandeur et d’une opulence ancestrales qu’il avait si malencontreusement compromises, n’avait répondu à l’appel d’une publicité cependant fort bien organisée. Et l’infortuné ou plutôt le « défortuné » gentilhomme s’était peu à peu résigné à l’idée de conserver à son actif ces vieilles pierres, lorsqu’un jour un acquéreur se présenta sous les traits du baron Papillon.
Àla tête d’une immense fortune que son père, ancien négociant en cacao, lui avait gagnée, M. Papillon, pour utiliser ses loisirs, ainsi que que l’avons dit plus haut, s’était improvisé collectionneur.
Naturellement, il ne connaissait rien à l’art si difficile de bibelotier.
Mais il avait eu la sagesse de s’adjoindre quelques conseillers artistiques, dont deux au moins étaient honnêtes et sincères.
Aussi, à côté d’objets d’une authenticité plus que discutable, avait-il réuni chez lui des choses assez belles pour qu’il bénéficiât d’un certain renom dans ce monde des collectionneurs dont, en son outrecuidante vanité, il se proclamait tout simplement le roi.
Aussi, lorsqu’une petite puissance étrangère lui avait octroyé ce titre de baron en échange d’une somme de cinquante mille francs qui représentait les frais de chancellerie, il avait cru indispensable de s’offrir le luxe d’un château.
Son choix s’était arrêté sur les ruines de Courteuil, d’abord parce qu’elles étaient assez rapprochées de la capitale, puis parce qu’elles allaient lui permettre de reconstituer une demeure historique qu’il léguerait à l’État, en échange d’un ruban rouge, objet de son incessante convoitise.
L’architecte auquel il s’était adressé n’était pas seulement un membre influent de l’Institut, mais c’était aussi un remarquable artiste. En moins de deux ans, il avait rendu à Courteuil tout l’aspect de sa splendeur passée.
Mais le baron Papillon n’en avait pas seulement fait revivre l’extérieur. Il avait aussi voulu que l’intérieur fût meublé comme il l’était autrefois. Et nous devons dire qu’il avait presque atteint son but.
Après avoir franchi une superbe grille monumentale en fer forgé et traversé une vaste cour d’honneur, on pénétrait dans la salle des gardes, ornée de statues et d’armures, et au fond de laquelle s’amorçait un très bel escalier en pierre, à double évolution, qui aboutissait, au premier étage, à un large vestibule dont les murs étaient tendus de tapisseries de haute lice.
Ce vestibule desservait un très beau salon Louis XV aux boiseries délicatement ouvragées et qui avaient conservé leurs ors, aux meubles rares et aux tableaux de maîtres… Le parquet était garni d’un splendide et unique tapis de la Savonnerie.
Cette pièce vraiment admirable communiquait directement avec une immense bibliothèque dont les quatre faces étaient garnies de rayons où s’alignaient plusieurs milliers de volumes dont certains eussent été dignes de figurer à l’Arsenal, à Chantilly ou à la Mazarine.
Ce jour-là, dans cette salle, l’homme chargé par le baron Papillon de surveiller toutes ces richesses était assis devant une table Louis XIII, sur laquelle reposait un colis de forme rectangulaire et qu’enveloppait une toile d’emballage marquée de plusieurs cachets de cire rouge.
Or, ce personnage n’était autre que le bossu mystérieux, l’un des complices de Belphégor.
L’autre comparse, c’est-à-dire l’homme à la salopette, se tenait debout près du bureau, sa casquette à la main.
En face d’eux, un concierge en livrée écoutait, en une attitude respectueuse, les ordres du bossu.
Celui-ci lui disait, sur un ton qui révélait immédiatement la place importante qu’il occupait dans la maison :
— Par suite d’un accident survenu au mécanisme secret des oubliettes, M. le baron a donné l’ordre d’interdire toute visite au château.
— Bien, monsieur le secrétaire, répondait le portier en s’inclinant.
Désignant à celui-ci l’homme à la salopette, le bossu poursuivit :
— Monsieur est un ouvrier spécialiste que j’ai amené de Paris et qui doit exécuter devant moi les réparations.
Puis, avec force, il scanda :
— Vous veillerez à ce que personne ne nous dérange pendant l’exécution des travaux.
Et, d’un geste impératif, il congédia le concierge qui s’empressa de déguerpir.
Le bossu et l’homme à la salopette restèrent seuls en présence… Un instant, ils se turent.
L’homme à la salopette, qui ne semblait doué ni du même cran, ni de la même autorité que son interlocuteur, rompit le premier le silence.
— Alors, fit-il, monsieur Lüchner, vous croyez que nous ne risquons rien ?
— J’en suis sûr ! répliqua le bossu avec l’apparence et l’accent de la plus parfaite tranquillité.
Et il ajouta :
— Les Papillon ne viennent jamais ici qu’au mois de septembre.
— Mais les domestiques ? objectait l’autre.
— J’en réponds ! scanda le bossu d’un ton qui n’admettait pas de réplique.
Et, s’emparant d’un trousseau de clefs déposé sur la table, il fit signe à son acolyte de prendre le colis. L’homme à la salopette le chargea sur son dos et emboîta le pas au bossu.
Tous deux, sortant de la bibliothèque, traversèrent la salle à manger et pénétrèrent dans le salon.
M. Lüchner se dirigea vers une petite porte en tapisserie… Tandis qu’il choisissait l’une des clefs à son trousseau, l’homme à la salopette déposa son fardeau sur un meuble… puis promena son regard autour de lui, détaillant avec admiration et convoitise les merveilles accumulées autour de lui.
Après l’avoir considéré pendant quelques secondes, le bossu fit avec un sourire plein d’ironie :
— Vous vous dites qu’il y aurait ici un beau coup à faire ?
— Et comment ?
— J’y avais bien songé, déclarait le secrétaire du collectionneur… Mais c’est malheureusement impossible.
— Pourquoi ?
— Parce que ces objets d’art, ces tableaux, ces meubles sont catalogués et connus de tous les antiquaires… Et l’on se ferait immédiatement pincer…
— Alors, je n’insiste pas.
Le bossu introduisit sa clef dans la serrure de la petite porte… Et comme l’homme à la salopette, tout en rechargeant le colis sur ses épaules, exhalait un soupir de regret, M. Lüchner reprit d’un air entendu :
— Contentons-nous de partager avec Belphégor le trésor des Valois. C’est beaucoup plus sûr et ce ne sera pas déjà un si vilain denier.
Le bossu poussa la porte ; et, après l’avoir refermée derrière eux, il fit fonctionner un commutateur. Une lampe électrique s’alluma, éclairant un petit escalier en colimaçon qui s’enfonçait dans le sol.
— Le baron, ricanait M. Lüchner, ne s’est pas contenté de restaurer ce vieux château… Il a voulu aussi qu’il fût pourvu de tout le confort moderne.
Tous deux descendirent les marches et atteignirent un couloir qui se terminait par une baie grillée.
Le bossu, désignant la baie, dit à son compagnon :
— Les anciennes prisons de son château !
Il chercha une grosse clef dans son trousseau et la plaça dans l’énorme serrure qui fermait la grille et céda à sa pression… Alors, il fit fonctionner un nouveau commutateur.
Les deux aides de Belphégor se trouvaient dans une vallée voûtée qu’éclairaient plusieurs lampes à réflecteurs accrochées aux murs.
Au fond, se dressait une sorte de cheminée d’aspect bizarre. À l’une des parois était fixé un tableau électrique muni de plusieurs manomètres.
Après avoir fait signe à l’homme à la salopette de se débarrasser de son colis, que celui-ci plaça sur une table en bois massif, le bossu reprit, en lui désignant la cheminée :
— C’est un fourneau à haute tension que j’ai installé moi-même !
— Ah ! ah ! Ça m’a l’air épatant ! fit l’homme à la salopette en s’approchant.
Le secrétaire du baron Papillon continuait :
— Alimenté par l’usine électrique du château, il nous fournira l’énergie nécessaire pour fondre l’or et les bijoux des Valois.
— Décidément, monsieur Lüchner, vous savez tout.
Désignant le colis, le bossu reprit :
— Nous allons laisser ici le coffre… ainsi qu’il nous l’a été ordonné… Dès que Belphégor nous aura rejoints, nous commencerons la fonte des pièces et des bijoux qu’il s’agit de transformer en lingots d’or.
L’homme à la salopette fit un signe d’acquiescement.
D’un air encore plus sinistre que de coutume, Lüchner reprit :
— Maintenant, rentrons vite à Paris ; car nous avons un compte à régler avec M. Chantecoq.
Les deux bandits regagnèrent par le même chemin la cour du château, où stationnait la voiturette du bossu.
Le concierge s’empressa d’ouvrir la portière… Tandis que son compagnon montait dans l’auto, le secrétaire du baron Papillon lança au portier :
— Nous allons à Paris chercher une pièce qui nous manque et nous reviendrons demain.
Et il ajouta, tout en lui glissant un billet dans la main :
— Voilà pour boire à ma santé !
Il s’installa au volant… La voiture démarra… Et le concierge de Courteuil, ravi de l’aubaine, s’écria :
— Quel brave homme que ce M. Lüchner !…