Partie 3 · VIII
Tandis que ces événements se déroulaient chez Chantecoq, un taxi s’arrêtait devant l’hôtel de Mlle Desroches.
Une femme en descendait, en grand deuil. Ses cheveux, non coupés et même abondants, s’échappaient en cascade d’or sous son chapeau de crêpe, autour duquel flottait un long voile de deuil.
Elle n’avait rien d’artiste, de moderne, ni même de parisien… Elle paya le chauffeur…
Sans doute dut-elle lui donner un bon pourboire car il mit aussitôt pied à terre et, après avoir aidé la voyageuse à descendre de voiture, il déposa sur le trottoir, devant la porte, une valise ; et tout en tenant à la main une couverture soigneusement roulée dans un porte-manteau en cuir jaune, il attendit que la visiteuse eût sonné et qu’on lui eût ouvert, pour regagner son siège.
Pendant ce temps, dans le grand salon, Maurice de Thouars, qui portait sur son visage les marques d’un profond chagrin, racontait au baron et à la baronne Papillon, figés en une attitude de consternation savamment étudiée, les derniers moments de Simone.
M. de Thouars expliquait :
— Jusqu’à la minute suprême, notre pauvre amie a cru revoir ce maudit Fantôme.
La baronne eut un sursaut d’effroi… Quant à son mari, il crut devoir accentuer encore sa mine apitoyée…
Puis il demanda :
— Ne verrons-nous pas Mlle Bergen ?
Maurice expliquait :
— Elle est auprès de notre chère disparue… C’est à peine si j’ai pu l’en arracher quelques instants…
— Elle l’aimait tant !
— Ainsi que tous ceux qui la connaissaient.
— Certes !
Et M. Papillon allait entamer un panégyrique ému de la morte, lorsque le valet de chambre apparut, annonçant :
— Mme Mauroy vient d’arriver.
M. de Thouars se leva en disant :
— C’est la sœur de Simone.
— Mlle Desroches avait donc une sœur ? s’exclamait la baronne.
— Oui… mariée en province… Elles se voyaient très peu.
— Nous allons nous retirer, déclarait M. Papillon.
— Restez, au contraire, protestait M. de Thouars, Mme Mauroy, j’en suis sûr, sera très heureuse de faire votre connaissance.
Il gagna l’antichambre, où Mme Mauroy attendait, et, tout en s’inclinant devant elle avec un profond respect, il fit :
— Comte Maurice de Thouars.
La dame en noir répondit à son salut avec beaucoup de dignité.
Son interlocuteur précisait :
— Mademoiselle votre sœur voulait bien m’honorer de son amitié.
Et se tournant vers Juliette et le valet de chambre qui, près de la valise et du porte-manteau, attendaient des ordres, il reprit :
— Montez les bagages dans la chambre que Mlle Bergen a fait préparer pour Mme Mauroy…
Puis, avec beaucoup de déférence, il invita celle-ci à entrer au salon.
Àsa vue, les Papillon se levèrent, accentuant leur tristesse de commande.
Maurice de Thouars présentait :
— Baron et baronne Papillon… De bons, de vieux amis de Mlle Desroches.
Mme Papillon s’avançait avec empressement vers la nouvelle venue, affirmant d’une voix pleurarde :
— Croyez, madame, que mon mari et moi nous prenons une part bien vive à votre douleur.
Mme Mauroy, en proie à une peine qu’elle parvenait difficilement à contenir, remercia le couple d’un geste ému…
Puis, s’adressant à Maurice de Thouars, elle fit :
— J’ai reçu hier votre télégramme…
Un sanglot lui coupa la parole.
M. de Thouars la fit asseoir sur un canapé… Et les yeux remplis de larmes, elle reprit avec effort :
— Cette pauvre Simone !… Nous ne nous étions pas revues depuis longtemps… Nous n’avions ni les mêmes idées, ni la même façon de vivre… mais je lui avais gardé une profonde affection.
— Elle me parlait souvent de vous.
— Je voudrais la revoir !… déclarait Mme Mauroy.
M. de Thouars expliquait :
— Elle repose dans son atelier, ainsi qu’elle l’a voulu…
» Je vais vous y conduire !
Le comte offrit son bras à Mme Mauroy.
La baronne implorait :
— Est-ce que vous nous permettez, à nous aussi ?
M. de Thouars fit un geste affirmatif.
Et tous les quatre ils se dirigèrent vers l’atelier…
Lorsqu’ils s’y présentèrent, Mlle Bergen était en prières auprès de Simone…
Aussitôt, elle se leva et s’en fut vers Mme Mauroy, dont elle étreignit la main… Puis tandis que les trois autres personnages demeuraient discrètement à l’écart, elle l’emmena près du divan.
Mme Mauroy contempla douloureusement sa sœur.
— Elle n’est guère changée ! murmura-t-elle.
Elle s’approcha de la morte et appuya ses lèvres contre son front… Puis, s’agenouillant, elle se mit à prier.
— Partons, fit à voix basse Mme Papillon à son mari. Ce spectacle me fait trop de mal !
Maurice de Thouars les reconduisit jusqu’à la porte d’entrée… Et après avoir subi une dernière fois leurs protestations d’amitié et leurs compliments de condoléances, il regagna le salon et appuya sur le bouton d’une sonnerie électrique.
Juliette apparut.
Maurice de Thouars lui demanda :
— Vous avez monté les bagages ?
— Oui, monsieur le comte ; mais je n’ai pas pu ouvrir la valise, car Mme Mauroy a conservé la clef.
— Bien, je vous remercie.
La femme de chambre allait se retirer lorsque M. de Thouars la rappela :
— Juliette !
Tout en la regardant avec beaucoup de bienveillance, il continua :
— Je sais combien vous étiez dévouée à Mlle Desroches.
— Oh ! oui, monsieur… déclarait Juliette avec un grand accent de sincérité.
— Elle vous aimait beaucoup aussi.
— Mademoiselle était si bonne !
— Je crois savoir qu’elle ne vous a pas oubliée dans son testament. En tout cas, Mlle Bergen et moi nous avons décidé de récompenser vos services…
— Oh ! monsieur le comte, ce n’est vraiment pas la peine. Surtout, que monsieur le comte n’aille pas penser que c’était par intérêt que je servais mademoiselle.
— Je sais que vous êtes une excellente fille, très dévouée, très discrète…
— Mais, monsieur le conte, c’est tout naturel… Et je dirai aussi à monsieur le comte que si on a raconté des histoires, ce n’est pas moi.
— J’en suis persuadé.
— Je suis bien contente que monsieur le comte ait confiance en moi.
— Entièrement… Aussi je n’hésite pas à vous demander, au cas où Mme Mauroy vous poserait des questions au sujet de sa sœur, de lui répondre de s’adresser à Mlle Bergen ou à moi… car il est inutile qu’elle apprenne ce qui s’est passé entre M. Bellegarde et Mlle Simone.
» Mme Mauroy, en effet, a des principes très arrêtés, et il est inutile d’ajouter à sa douleur en la mettant au courant de faits que, pour l’instant du moins, il vaut mieux qu’elle ignore.
— J’ai compris, monsieur le comte, je ne dirai rien.
— Je vous remercie.
Puis, l’air embarrassé, Juliette reprenait :
— Si j’osais… Je demanderais bien à monsieur le comte…
— Quoi donc ?
— Monsieur le comte ne m’en voudra pas ?
— Mais non, Juliette. Parlez.
— Dominique, le valet de chambre… et François, le chauffeur…
De plus en plus intimidée, la femme de chambre se tut.
— Qu’est-ce qu’ils racontent encore, ceux-là ? interrogeait M. de Thouars en fronçant les sourcils.
— Eh bien ! monsieur le comte, ils disent que le Fantôme, c’est M. Jacques !
— Quand ils répéteront cela devant vous, dites-leur de se mêler de ce qui les regarde.
Juliette déclarait :
— Je leur ai déjà dit que je ne pouvais pas croire une chose pareille… Certes, M. Jacques a eu grand tort de quitter mademoiselle aussi brusquement. Mais moi, bien que les journaux paraissent l’accuser, je ne peux pas me figurer que c’est un criminel.
— Ne pensez pas à tout cela, ma petite, conseillait M. de Thouars… Dans votre intérêt, gardez le plus profond silence.
— Monsieur le comte peut compter sur moi.
Mme Mauroy revenait, s’appuyant au bras de Mlle Bergen.
Elle était tout en larmes.
— Voulez-vous, proposait la dame de compagnie, que je vous accompagne jusqu’à votre chambre ?
— Oui, je veux bien.
Maurice de Thouars s’avançait, déclarant, en lui désignant Juliette :
— Voici la femme de chambre de Simone…
Mlle Bergen s’empressait d’ajouter :
— Une excellente fille, très dévouée, et qui, j’en suis sûre, aura très grand soin de vous.
— Je suis brisée, déclarait Mme Mauroy.
— Eh bien ! venez, invitait la Scandinave, vous allez prendre un peu de repos.
— Et moi, déclarait M. de Thouars, je vais veiller notre amie.