‹ BelphégorChapitre 29 sur 40 · Partie 3 · IX

Partie 3 · IX

Dans son cabinet de la Préfecture, M. Ferval, l’air préoccupé, était en train de lire l’un des nombreux rapports qui s’amoncelaient sur sa table, lorsque son garçon de bureau vint lui annoncer que M. Ménardier demandait à lui parler sur-le-champ pour une affaire très urgente.

Le directeur de la police devait certainement attendre l’inspecteur avec impatience, car s’arrachant brusquement à son travail, il donna l’ordre d’introduire aussitôt Ménardier.

Le petit fouinard apparut… Il semblait fiévreux, agité, et tout de suite il s’écria :

— Ah ! monsieur le dirrecteur, qu’est-ce que vous dites ce qui s’est passé hier soir, chez Simone Desroches ?

Ferval, qui avait pour principe, avant de révéler ses idées personnelles, de s’initier à celles de ses inférieurs, répliquait du tac au tac :

— Et vous ?

— Moi, monsieur le directeur, je ne vous cacherai pas que j’ai la conviction que c’est Chantecoq qui a aidé Bellegarde à filer.

— Sur quoi vous basez-vous pour émettre une pareille hypothèse ?

— Pourquoi se trouvait-il chez Mlle Desroches, dans le jardin, près de l’atelier, à l’instant même où Bellegarde venait de nous échapper ?

— J’avoue que c’est assez troublant, mais tout de même je ne puis admettre qu’un homme tel que lui se fasse le protecteur d’un criminel.

— Permettez-moi, monsieur le directeur, de vous faire observer que Chantecoq est convaincu de l’innocence de celui que nous accusons.

— C’est juste. Et alors ?

— Rien que de tout naturel qu’il ait cherché à le sauver ?

— Après tout, c’est possible.

— Donc… il doit savoir où Bellegarde se cache.

— Je l’admets encore.

— …et bien que M. Chantecoq soit un homme envers lequel on doive user de ménagements…

— En effet.

— Je viens vous demander l’autorisation de le faire filer discrètement.

— Faire filer Chantecoq ! s’écriait M. Ferval. Ah ça ! vous voulez donc couvrir de ridicule la police officielle ?

— Je veux, avant tout, monsieur le directeur, arrêter un coupable.

— Je ne vous engage pas à employer ce moyen… Mais, mon cher Ménardier, vous n’aurez pas commencé depuis dix minutes votre filature, que Chantecoq s’en sera aperçu.

Et, après avoir réfléchi un instant, le haut fonctionnaire concluait :

— Après tout, faites comme vous l’entendrez… Mais ce n’est pas pour cela que je vous ai convoqué.

— Sans doute êtes-vous au courant du bruit qui court, et dont certainement la presse ne va pas manquer de faire état ?

— On raconte, en effet, bien des choses… Par exemple, que le décès de Mlle Desroches serait des plus suspects.

— Je l’ai entendu dire… déclarait Ménardier… et après les renseignements que j’ai recueillis à ce sujet, je partage entièrement cet avis.

— Et selon vous, quel serait l’auteur, du crime ?

— Bellegarde… répliquait l’inspecteur sans la moindre hésitation.

— Encore ! s’écriait M. Ferval.

— N’avait-il pas un grand intérêt à faire disparaître cette malheureuse ?

— Même après lui avoir dérobé les lettres qui sont en ma possession ?

— Pourquoi pas, monsieur le directeur ? Mlle Desroches ne risquait-elle pas de devenir pour lui une entrave à ses projets futurs, et qui sait même, un témoin génant ?

— C’est juste… approuvait M. Ferval… Je vais aviser immédiatement le parquet… Car il est certain qu’une autopsie s’impose.

» Il serait bon, en effet, d’en finir le plus rapidement possible avec cette affaire… L’opinion publique commence à s’énerver… Certains journaux ont déjà publié des entrefilets qui ne nous sont pas précisément favorables. Les chansonniers de Montmartre, naturellement, ont lancé plusieurs chansons dans lesquelles nous sommes plutôt égratignés… Tout cela est fort désagréable.

— Monsieur le directeur, affirmait l’inspecteur avec un accent de sincérité parfaite, je vous jure que je n’ai rien négligé pour aboutir… Je dors à peine quatre heures par nuit.

— Mon cher Ménardier, interrompit le haut fonctionnaire avec bienveillance, je ne mets en doute ni votre capacité, ni votre zèle. Et je suis convaincu qu’aucun de vos collègues n’eût fait mieux. N’empêche que le ou les coupables ne sont pas encore sous les verrous.

— Ah ! si Chantecoq ne s’était pas mis en travers de mon enquête… ! martelait l’inspecteur.

— Encore Chantecoq !…

— Mais oui, monsieur le directeur, je vous l’assure. Tout le point névralgique de l’affaire est là.

» Lancé sur une piste différente de la mienne, il fait tout, j’en suis sûr, pour me contrecarrer. Sans lui, Bellegarde serait déjà entre les mains de la justice !

— C’est donc un duel engagé entre le roi des détectives et vous ?

— Parfaitement ! déclarait Ménardier.

Et, fiévreusement, il poursuivit :

— Tout à l’heure, monsieur le directeur, vous me faisiez très justement remarquer que si je faisais filer Chantecoq, il s’en apercevrait immédiatement, et votre juste observation à suffi pour me faire renoncer à ce projet.

» L’interroger ?… Il ne répondra pas… D’ailleurs, je le déclare loyalement, je ne suis pas de taille à lui tirer les vers du nez.

» Mais vous, qui êtes son ami, monsieur le directeur, ne pourriez-vous pas avoir avec lui une explication ?

— J’y consens, mais il ne me répondra pas davantage.

— Qui sait, monsieur le directeur ?… Vous êtes depuis longtemps son ami… Eh oui ! Chantecoq — je suis le premier à le reconnaître — est l’honneur même, et je suis persuadé qu’habile comme vous l’êtes, vous saurez bien lui faire dire la vérité.

— J’en doute !

— Monsieur le directeur, vous êtes trop modeste… Je ne dis pas cela pour vous flatter… Mais vous êtes le seul homme capable de lutter victorieusement avec cet as de la police… et voilà pourquoi je vous prie instamment de bien vouloir m’aider…

Et avec un geste découragé, Ménardier conclut :

— Sans cela, je crois que nous devrons renoncer à arrêter Jacques Bellegarde.

Le haut fonctionnaire, que les déclarations et l’attitude de son subordonné semblaient avoir sérieusement impressionné, reprenait :

— Je ne demande pas mieux que de tenter cette démarche, bien que je demeure fort sceptique quant à ses résultats…

» Auparavant, mon cher Ménardier, laissez-moi vous dire que je suis un peu surpris que vous dirigiez vos recherches uniquement sur Bellegarde…

» Vous avez été le premier à déclarer qu’il n’avait pas commis tout seul l’assassinat du gardien Sabarat et le vol du trésor des Valois.

— Et je maintiens mon opinion.

— Alors… pourquoi ne vous occupez-vous pas de ses complices ?

— Parce que, monsieur le directeur, ce n’est que par Bellegarde que je pourrai les atteindre.

— En êtes-vous sûr ?

— Absolument… Jusqu’à ce jour, malgré toutes les recherches les plus actives, malgré les rapports que nous communique le service des « garnis » et celui des « étrangers », il nous a été impossible de découvrir à leur sujet le moindre indice.

» Le service anthropométrique ne nous a rien donné non plus… Les nombreuses empreintes qui ont été relevées au Louvre et dans la salle des Dieux barbares, et qui ont été vérifiées avec le soin le plus scrupuleux, ne nous ont fourni aucune indication utile.

» Vous voulez bien, monsieur le directeur, reconnaître que je sais mon métier.

— Je n’en disconviens pas.

— Eh bien ! monsieur le directeur, je persiste à penser que je perdrais un temps précieux en me lançant à la poursuite de bandits sur lesquels je n’ai aucun renseignement… et que ce n’est qu’après avoir atteint Bellegarde que nous les atteindrons eux-mêmes.

M. Ferval eut un geste d’approbation. En effet, tout en partant d’un principe faux, qui était aussi celui de son supérieur, Ménardier raisonnait d’une façon logique… Et ne voyant plus rien à lui objecter, il conclut :

— Vous avez raison… Je vais voir Chantecoq.

— Je vous remercie, monsieur le directeur.

— En attendant, je vous recommande la plus grande réserve à son égard.

— Monsieur le directeur, maintenant que vous avez l’affaire en mains… je suis tranquille…

Ménardier allait se retirer… lorsqu’un garçon de bureau apporta une carte à M. Ferval…

Àpeine celui-ci y avait-il jeté les yeux, qu’il sursautait :

— Lui !

— Chantecoq ? précisait l’inspecteur.

— Il demande à me voir.

— Voilà qui n’est pas banal.

M. Ferval décidait :

— Il vaut mieux qu’il ne vous rencontre pas dans mon bureau et que notre entretien ait lieu sans témoins.

» Pendant ce temps, vous allez vous rendre auprès du juge d’instruction qui est chargé de l’affaire. C’est M. Darély, n’est-ce pas ?

— Oui, monsieur le directeur.

— Vous le mettrez au courant des bruits qui courent au sujet de la mort de Mlle Desroches, afin qu’il puisse agir en conséquence…

— C’est entendu, monsieur le directeur.

— Vous reviendrez ensuite me trouver, et je vous dirai le résultat de la conversation que j’aurai eue avec Chantecoq.

— Bien, monsieur le directeur.

Ferval fit sortir l’inspecteur par une petite porte… Puis, se retournant vers son garçon de bureau qui attendait ses ordres, il lui dit :

— Faites entrer M. Chantecoq.

Le grand limier apparut… Les deux amis échangèrent une poignée de main.

Le premier, Ferval attaquait :

— À quoi dois-je le plaisir de ta visite ?

Le roi des détectives répliquait très nettement et avec un cordial sourire :

— Mon cher, j’ai besoin d’avoir avec toi un entretien très sérieux.

— Moi aussi… scandait le directeur de la police judiciaire. J’allais même te téléphoner pour te demander un rendez-vous.

— Parle le premier, invitait Chantecoq en s’asseyant devant son ancien collègue.

— Après toi, déclinait celui-ci.

— Comme il te plaira ! acceptait le roi des détectives, d’autant plus que je sais parfaitement ce que tu veux me dire.

— Sorcier !

— Non, mon bon Ferval, il n’est pas besoin d’être sorcier pour deviner certaines choses.

— Va toujours, nous verrons bien.

— La preuve, c’est qu’en ce moment, bien que tu t’efforces de me faire bonne figure — car tu es le plus charmant des camarades — je sens bien que tu es furieux contre moi.

— Pourquoi ?

— Parce que, sur la foi de Ménardier, tu accuses de paralyser, dans l’affaire du Louvre, l’action de la justice.

— C’est-à-dire que…

— Allons, mon cher, jouons cartes sur table… posait Chantecoq avec sa franchise habituelle.

» Bien que je n’écoute pas aux portes, je pourrais te répéter, presque mot à mot la conversation que tu viens d’avoir avec ton inspecteur… Il a commencé par te raconter qu’hier soir, sans moi, il tenait Bellegarde.

— C’est exact.

— Tu vois !…

» Eh bien ! c’est la vérité… martela le roi des détectives.

— Comment ! sursauta Ferval.… tu avoues ?…

— Non seulement j’avoue, reprenait Chantecoq, mais je vais encore te dire les raisons pour lesquelles j’ai favorisé sa fuite.

— Parce que tu le crois innocent.

— C’en est une… et même la principale… Mais il y en a une autre toute spéciale.

Et gravement, le père de Colette articula :

— Que Ménardier, en arrêtant Bellegarde, se couvre de ridicule, c’est son affaire… Mais que ce ridicule rejaillisse sur toi, je ne le veux pas !

Ferval répliquait :

— Je te suis très reconnaissant de la nouvelle preuve d’amitié que tu me donnes. Mais comme je persiste à voir un coupable en ton protégé, je ne puis interdire à Ménardier de faire son devoir…

— Mon vieil ami, laisse-moi insister. Tu sais que je n’ai pas l’habitude de parler à la légère…

— Je le sais.

— Ni par un sentiment de stupide gloriole, de chercher à duper, à rouler, disons le mot, les gens avec lesquels je suis en désaccord, surtout lorsqu’ils se doublent d’un ami tel que toi.

— J’en suis absolument certain et nul, mieux que moi, n’apprécie ton grand caractère.

Chantecoq se levant, se campa devant son interlocuteur et lui dit, en le fixant bien dans les yeux :

— Me croirais-tu, si te jurais que Bellegarde est innocent ?

— Alors, s’écria Ferval, pourquoi n’est-il pas venu nous apporter la preuve que les charges qui pèsent contre lui sont fausses ?

— Parce que je le lui ai défendu.

— Et pourquoi se cache-t-il ?

— Parce que je le lui ai ordonné !

— Je ne comprends pas.

— Je vais te l’expliquer… Ce n’est pas pour jouer un mauvais tour à Ménardier et encore moins à toi que j’ai imposé à Bellegarde, presque à son corps défendant, cette ligne de conduite, mais parce que j’ai voulu éviter à ce jeune homme dont j’apprécie infiniment le talent et le caractère, l’ennui, la honte d’une arrestation, et, à vous, les désagréments d’une erreur judiciaire !

Et Chantecoq, le regard enflammé, la parole vibrante, martela :

— Si tu veux tout savoir, laisse-moi te dire que si je ne m’étais pas mis en travers de Ménardier, si je n’avais pas décidé Bellegarde à se dérober à ses recherches, je ne tiendrais pas aujourd’hui le fil qui va me conduire jusqu’au vrai coupable.

» Es-tu convaincu ?

— Mon cher ami, reprenait gravement le directeur de la police judiciaire, nul plus que moi n’admire ton véritable génie policier.

» Mais il peut arriver aux plus grands esprits de se tromper.

— Crois-tu que j’aie l’outrecuidance de me croire infaillible ?

— Je n’ignore pas que tu es un modeste.

— Eh bien !… le modeste a l’orgueil de te dire que s’il lui est arrivé parfois, au cours de sa déjà longue carrière, de commettre des impairs, aujourd’hui il est dans la bonne voie, et vous, vous êtes dans la mauvaise.

— L’avenir nous départagera.

— Alors, tu tiens toujours ton pari ?

— Je le tiens !

— En ce cas, continuait Chantecoq avec bonne humeur, il ne te reste plus qu’à commander le déjeuner.

» N’oublie pas que le commandeur Cantarelli doit être des nôtres.

— Je m’en souviens parfaitement.

— Et là-dessus, quittons-nous bons amis, comme toujours, n’est-ce pas ?

— Plus que jamais !

Chantecoq et Ferval échangèrent une poignée de mains peut-être encore plus cordiale que la première.

Àpeine le grand limier avait-il quitté la pièce qu’on frappait légèrement à la petite porte.

Le haut fonctionnaire s’en fut ouvrir et se trouva en face de Ménardier qui déclara aussitôt :

— Je viens de voir M. le juge. Lui aussi est très frappé des circonstances étranges qui ont entouré la mort de Mlle Desroches… D’ailleurs il va vous téléphoner à ce sujet.

— Bien, je vous remercie.

Puis, brusquement, il s’écria :

— Je viens de voir Chantecoq…

— Eh bien !… monsieur le directeur ? questionnait Ménardier.

— Il a très franchement reconnu que c’était lui qui avait aidé Bellegarde à s’enfuir…

— Mais il s’est bien gardé de vous dire où celui-ci s’était réfugié.

— Je ne le lui ai même pas demandé.

— Alors… monsieur le directeur… vous m’autorisez ?…

— Laissez-moi réfléchir, interrompait Ferval, qui semblait fort troublé.

— Allons bon ! songeait l’inspecteur, est-ce que ce diable de Chantecoq l’aurait retourné ?

Au bout d’un instant, le haut fonctionnaire reprenait, sur un ton d’autorité :

— Ménardier, agissez ainsi que bon vous semblera. Mais je vous donne vingt-quatre heures pour arrêter Bellegarde.

— Ce sera fait ! affirma Ménardier avec force.

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