‹ BelphégorChapitre 31 sur 40 · Partie 4 · II

Partie 4 · II

Seul dans la chambre qu’il occupait chez Chantecoq, Jacques Bellegarde, sous ses traits ordinaires, était assis dans son fauteuil.

Il résumait par la pensée tous les événements qu’il venait de vivre, lorsque, brusquement, il se leva et se mit à arpenter la pièce à grands pas.

Certes, il avait une confiance absolue dans le génie du grand détective ; et il était certain que celui-ci ne tarderait pas à remporter sur Belphégor une éclatante victoire.

Cependant, à son allure nerveuse, impatiente, on devinait que son inactivité présente lui pesait lourdement et qu’il désirait vivement, ardemment, rentrer en pleine action.

En effet, plus que jamais, le reporter avait hâte d’en finir, non seulement afin de réduire à néant les accusations terribles dont il était l’objet, mais encore et surtout pour donner libre champ au bonheur immense dont son cœur exultait.

Au lieu de calmer ses impatiences, la pensée, la certitude qu’il était aimé de Colette, de cette jeune fille adorable dont, dès sa première rencontre, il avait deviné l’âme exquise, le surexcitait à un tel point qu’il eût volontiers donné dix ans de sa vie pour voir Chantecoq apparaître et lui déclarer que Belphégor était enfin démasqué.

— Pourvu, se disait-il, qu’il ait réussi à faire parler le baron Papillon ! Certes, ce grotesque personnage ne devrait pas peser lourd entre ses mains.… Mais avec un collectionneur de cet acabit, ne faut-il pas s’attendre à tout et même au pire ?

» Sait-il lui-même dans quelles circonstances ce manuscrit aura cessé de lui appartenir ? Il se peut fort bien qu’il lui ait été dérobé… et qu’il ne s’en soit pas aperçu.

Ainsi qu’on le constate, Bellegarde se trompait… Mais les esprits les plus déliés, les plus subtils, lorsqu’ils sont amoureux, perdent beaucoup de leurs moyens, et il leur arrive fréquemment de passer de l’optimisme le plus radieux au pessimisme le plus amer…

Tel devait être le cas de Jacques… et, peu à peu, malgré lui, sa foi en Chantecoq diminuait à un tel point que bien qu’il fît tous ses efforts pour ne pas se laisser entraîner sur la pente du doute, il en arrivait à se persuader que de nouvelles complications allaient surgir, qu’elles prolongeraient la rude épreuve qu’il subissait et compromettraient peut-être ce succès décisif auquel il aspirait.

On frappait doucement à sa porte.

— Entrez ! fit-il en s’arrêtant.

La porte s’ouvrit et Colette lui apparut dans tout l’éclat de son charme.

Àsa vue, il lui sembla que c’était comme une lumière divine qui pénétrait en lui et dissipait ses angoisses.

La jeune fille s’avança vers lui.

— Monsieur Jacques, fit-elle, sur un ton d’affectueux reproche, il faut que je vous gronde.

— Vraiment ! mademoiselle… et pourquoi ?

— Parce que vous avez désobéi.

— Moi ?…

— Mais oui. Mon père vous avait instamment recommandé de ne pas vous montrer sous votre vrai visage.

— C’est vrai.

— Alors, pourquoi commettez-vous une telle imprudence ?

— J’avais oublié… répliquait le jeune reporter d’un ton embarrassé.

— Est-ce bien sûr ?… sourit Colette.

— Mais…

— Allons… dites-moi toute la vérité… N’ai-je pas le droit de l’exiger de votre part, maintenant que nous sommes fiancés ?

— Vous avez raison… et pardonnez-moi de ne pas vous avoir répondu tout de suite avec la franchise à laquelle vous avez droit !

— Je vous pardonne, Jacques, mais à une condition : c’est que vous allez tout me dire…

— Rien de plus facile…

» Eh bien ! mademoiselle Colette…

— Oh ! vous pouvez dire Colette… tout court.

— Eh bien !… Colette… cela m’ennuie beaucoup de me remettre en Cantarelli… Je me sens tellement ridicule sous les traits du personnage…

— Mais pas du tout !

— Vous êtes trop indulgente.

— Je vous assure que c’est toujours vous, tel que vous êtes, que j’aperçois à travers cette défroque, sous cette perruque, cette moustache et cette barbiche, que je vous demande de reprendre au plus tôt.

» Songez, après ce qui s’est passé hier soir, que Ménardier ne peut manquer d’avoir des soupçons… Et qui vous dit que le petit fouinard, ainsi que l’appelle notre brave Marie-Jeanne, n’est pas convaincu que c’est mon père qui vous a fait partir à temps et qu’il ne soupçonne pas que vous vous cachez ici ?

» Tout à l’heure il m’a semblé voir un individu suspect rôder dans l’allée de Verzy…

» Voyez-vous que l’on vienne vous arrêter avant que Belphégor ne soit démasqué ?

» Voilà pourquoi je n’hésite pas à vous déclarer que vous me feriez beaucoup de peine en continuant à désobéir à papa…

Des aboiements retentissaient dans le jardin.

Colette s’approcha de la fenêtre et en souleva légèrement le rideau.

— Voici justement mon père…

En effet, Chantecoq, toujours camouflé en antiquaire d’Amsterdam, se dirigeait vers la maison.

— À son allure, déclarait la jeune fille… je suis certaine qu’il nous apporte de bonnes nouvelles.

— Allons vite le rejoindre… s’écriait Bellegarde.

— Pas avant que vous ne soyez redevenu Cantarelli, reprenait Colette.

— Vous y tenez absolument ?

— Je l’exige.

Les deux amoureux échangèrent un de ces regards qui reflétaient tout leur amour… puis Jacques se dirigea vers une table sur laquelle ses postiches étaient déposés.

Colette s’en fut aussitôt retrouver son père qui, dans son laboratoire, assis devant une table, commençait à enlever sa fausse barbe.

— Alors, père, tu es content, lui demanda-t-elle.

— Très…

— M. Papillon t’a dit ?…

— Tout ce que je désirais apprendre et même davantage.

— Puis-je savoir ?…

— Pas encore… J’ai besoin de parler d’abord à notre ami.

— Il va descendre.

— Parfait !

— Alors, père, tu ne veux rien me raconter de plus ?

— Tout à l’heure, ma chérie, tout à l’heure.

— Pourquoi ne veux-tu pas parler à Ja… M. Jacques devant moi ?

— Parce que j’ai à lui dire certaines choses qu’il lui serait peut-être pénible d’entendre en ta présence.

Le visage de la jeune fille s’assombrit.

— Ne t’inquiète pas… recommanda Chantecoq… Je te répète que tout va très bien… Les événements vont certainement se précipiter… Il ne s’agit plus que d’avoir un peu de patience… et de nous tenir plus que jamais sur nos gardes.

— Je te laisse, fit Colette rassérénée.

— C’est cela, va, ma belle… je te rappellerai tout à l’heure.

La fiancée de Jacques quitta la pièce…

Chantecoq, après avoir achevé de se démaquiller et s’être débarrassé de sa défroque, revêtit un complet veston et, entièrement redevenu lui-même, passa dans son studio.

Quelques instants après, Jacques, déguisé en Cantarelli, le rejoignait.

Tout de suite il attaqua :

— Vous avez vu le baron Papillon ?

Le grand détective qui semblait d’excellente humeur, répliquait :

— Je sors de chez lui et j’en rapporte deux nouvelles vraiment sensationnelles…

Très intrigué, le journaliste écoutait le limier qui continuait :

— Premièrement… le manuscrit des Mémoires de Ruggieri a bien appartenu au baron ; mais il a passé de ses mains entre celles de Mlle Desroches.

— De Simone ? s’exclamait le reporter au comble de la stupéfaction…

Chantecoq reprenait :

— J’en conclus qu’il aura été dérobé à cette malheureuse par quelqu’un de son entourage.

— Le fait est, affirmait Bellegarde, qu’elle recevait chez elle des individus assez interlopes.

— Parmi eux… questionnait le détective, n’en est-il pas un que vous soupçonnez être Belphégor ?

Le jeune homme s’absorba un instant dans ses pensées, puis il reprit :

— Je suis incapable de préciser.

Chantecoq interrogeait de nouveau :

— Que pensez-vous de la demoiselle de compagnie ?

— Mlle Bergen… Je sais qu’elle est depuis très longtemps au service de Mlle Desroches… et dois dire, bien qu’elle m’ait toujours témoigné une antipathie marquée, qu’elle a toujours eu pour Simone une grande affection et un dévouement réel…

— Et ce M. de Thouars ?

— Fort épris de Mlle Desroches, il me détestait.

— Est-ce vraiment un fils de famille ?

— Tout ce qu’il y a de plus authentique.

— Alors, un déclassé ?

— Absolu…

— Et sans beaucoup de scrupules ?

— Je le crois. Selon vous, ce serait lui !

— Non, répliquait nettement Chantecoq… car autant que j’ai pu en juger… il ne m’a semblé, ni assez intelligent, ni assez audacieux pour jouer un pareil rôle.

» Mais, laissons-le tranquille pour l’instant… Je vous disais tout à l’heure que je vous apportais deux nouvelles sensationnelles.

— Je connais la première, qui me semble aussi bonne qu’inattendue, déclarait le journaliste ; et maintenant, j’ai hâte d’apprendre la seconde.

— Attendez-vous à quelque chose d’inouï…

— Vraiment ?

— Belphégor a encore fait des siennes.

— Cela ne m’étonne pas.

— Mais ce qui vous surprendra bien davantage, c’est lorsque je vous aurai dit que la nuit dernière il a enlevé le corps de Mlle Desroches.

— Le corps de… murmura Bellegarde en pâlissant.

Et il ajouta :

— Et dans quel but cet odieux bandit aurait-il accompli ce monstrueux attentat ?

— Je vais vous le dire : Ménardier est persuadé que Simone a été empoisonnée ; et il a réussi à faire partager sa conviction au juge chargé de l’instruction…

» J’ai su, par ailleurs, que le parquet avait ordonné l’autopsie qui devait avoir lieu ce matin… Alors pour éviter un examen médical qui eût conclu à un crime, son auteur, c’est-à-dire Belphégor, a fait disparaître le cadavre.

— Dans quelle but ?

— Comment ! vous n’avez pas deviné ?

— Je suis tellement troublé par ce que vous me racontez.

— Réfléchissez un instant.

— Pour augmenter encore les charges qui pèsent sur moi, martelait Jacques.

— Parbleu !…

— Mais c’est effrayant !…

— C’est excellent, au contraire.

Et Chantecoq développa :

— Notre Belphégor est en train de s’enferrer… Rappelez-vous ce que je vous ai déjà prédit : c’est par ses complices que nous l’atteindrons.

— Et ses complices, vous les connaissez ?

Chantecoq eut un mystérieux sourire. Puis, tout en évitant de répondre à la question que lui posait le reporter, il fit :

— Je crois que c’est le moment d’aller faire un petit tour du côté de la maison d’Auteuil.

— Je vous accompagne ? interrogeait le journaliste.

— J’allais vous le demander.

Et saisissant le bras du faux Cantarelli, le grand détective s’écria :

— Quel beau livre vécu vous allez bientôt pouvoir écrire !

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