‹ BelphégorChapitre 30 sur 40 · Partie 4 · I

Partie 4 · I

Vers neuf heures du matin, le baron Papillon, vêtu d’un luxueux pyjama de soie, pénétrait d’un air solennel dans son cabinet de travail où, d’ailleurs, il ne faisait jamais rien.

Après avoir jeté un coup d’œil d’orgueilleuse admiration sur les meubles, tableaux et objets d’art accumulés dans cette pièce et qui représentaient une grosse fortune, il s’approcha de sa table et, constatant que la correspondance du matin n’avait pas encore été décachetée, il eut un sursaut de mécontentement, et tout de suite il appuya l’index sur le bouton d’une sonnerie électrique.

Un valet de pied, déjà en grande livrée, apparut.

D’un ton hautain, le nouveau noble articula :

— Dites à mon secrétaire que je l’attends.

Le domestique répliquait :

— M. Lüchner n’est pas là.

— Comment ! s’exclama le collectionneur d’un air fort mécontent…

Le valet de pied expliquait :

— M. Lüchner est parti ce matin de très bonne heure. Il m’a chargé de dire à monsieur le baron qu’il avait été convoqué par M. Barenstein, le grand marchand d’antiquités, pour une affaire très intéressante qu’il fallait enlever tout de suite.

— Bien, bien, cela suffit, déclara Papillon, en congédiant du geste son serviteur…

S’installant majestueusement devant son bureau, il prit au hasard l’une des lettres, et, à l’aide d’un coupe-papier, il se préparait à la décacheter, lorsque le téléphone vibra.

Le baron saisit l’appareil… et écouta… Presque aussitôt une exclamation de stupeur lui échappa :

— Ah ! mon Dieu !… Mais c’est fou, ce que vous me racontez là !

Au même moment, la baronne entrait dans la pièce, en un déshabillé du matin parfaitement ridicule.

Remarquant le trouble répandu sur le visage de son mari, elle l’interpella :

— Hippolyte, qu’y a-t-il ?

D’un geste agacé, son mari lui imposa silence… Puis, il lança dans le récepteur :

— Croyez que nous sommes de cœur avec vous. Et ne manquez pas de présenter à Mme Mauroy mes respectueux hommages…

» La baronne y joint ses meilleurs souvenirs.

M. Papillon raccrocha le récepteur. Puis, se tournant vers sa femme, il fit d’un air consterné :

— Sais-tu ce que Mlle Bergen me téléphone ?

— L’heure des obsèques de notre pauvre amie ?

D’une voix lugubre et caverneuse, l’amateur de bibelots affirmait :

— Les obsèques de Mlle Desroches n’auront pas lieu, tout au moins de sitôt.

— Pourquoi ?

— Parce que le Fantôme l’a enlevée la nuit dernière.

— Le Fantôme !… répétait Mme Papillon, subitement terrifiée !… Le Fantôme ! Le Fan…

Elle s’arrêta et, incapable de proférer une syllabe, elle s’effondra dans une bergère Régence.

Comme elle manifestait les premiers symptômes d’une attaque de nerfs redoutable, le baron, tremblant pour l’existence des objets précieux qui étaient à portée de ses gestes, lui prit les mains, les emprisonna dans les siennes… et se penchant vers sa moitié, il déposa sur son front un de ces baisers officiels qui sont dépourvus de toute effusion et de toute tendresse.

C’était le moyen qu’il employait chaque fois que sa femme, personne d’une impressionnabilité excessive, lui paraissait sur le point, ainsi qu’elle disait, de « faire explosion » et de provoquer autour d’elle d’irréparables désastres.

Comme toujours, le palliatif réussit et la crise imminente se transforma en une subite prostration qui rassura immédiatement le baron.

Néanmoins, dans la crainte d’un retour offensif, il jugea bon de murmurer d’une voix qu’il cherchait à rendre persuasive :

— Calme-toi, ma chère Eudoxie, je suis là. Voyons, tu sais bien que je suis de première force au pistolet. Hier encore, au cercle, j’ai fait un tir magnifique.

Papillon mentait effrontément. Il avait, en effet, une horreur instinctive de toute arme à feu ; et les rares fois où il avait eu l’occasion d’aller à la chasse, avant d’appuyer sur la gâchette de son fusil, il avait toujours fermé les yeux, si bien qu’un jour ses plombs, las sans doute de retomber sans cesse inutilement sur terre, étaient allés se loger dans les flancs d’une vache qui pâturait dans un pré voisin.

Cette double affirmation de courage et d’adresse parut rasséréner quelque peu la baronne.

En effet, tout en ouvrant à moitié ses paupières, elle modula d’une voix dolente :

— Hippolyte, raconte-moi ce qui s’est passé.

— Il paraît que cette nuit, tandis que Mlle Bergen et la femme de chambre veillaient le corps de cette infortunée jeune femme, le Fantôme leur est apparu.

» Mlle Bergen s’est évanouie ; et quand elle est revenue à elle, à sa grande stupeur, elle a constaté que la dépouille mortelle de notre amie avait disparu et que la femme de chambre avait reçu un coup de matraque sur la nuque…

Reprise de ses terreurs, Mme Papillon s’écriait, en se cramponnant au cou de son mari :

— Quand on pense que ce Chantecoq avait l’outrecuidance d’affirmer qu’il nous débarrasserait bientôt de ce Fantôme !

» Quels bluffeurs que ces policiers !

— Donne-lui le temps…

— Je ne veux pas rester à Paris… j’ai trop peur !

— Je te répète que je suis là, et que…

Mais la baronne ne voulait rien entendre… Et sur un ton de plus en plus véhément, elle poursuivit :

— À chaque pas que je fais, il me semble que je vois le Fantôme surgir devant moi.

» Emmène-moi, Hippolyte… Oh ! oui, allons-nous en… Sinon, je sens très bien que je vais devenir folle… Et alors, je ne sais pas ce que je ferai…

» Que dirais-tu si je me jetais par la fenêtre… et si l’on te rapportait le cadavre de ton épouse ?

— Tu prends vraiment par trop les choses au tragique.

— Et toi, tu n’es qu’un égoïste.

— Eudoxie !…

— Je sais ce qui te retient ici… Ce sont tes collections… Eh bien ! tes collections, je m’en moque, et si tu ne veux pas céder, je mets le feu à la maison !…

— C’est qu’elle en serait parfaitement capable, se disait Papillon.

Et avec une sensiblerie affectée, il reprit :

— Je ne veux pas te voir plus longtemps dans un état pareil. Nous partirons dès demain pour notre château de Courteuil.

La baronne refusait :

— Non, c’est encore trop près.

— Alors, où veux-tu aller ?

— Je veux mettre l’étendue des mers entre le Fantôme et nous.

— C’est entendu… opinait le baron, à bout de résistance.

— Dès ce soir, scandait sa redoutable moitié, nous partirons pour le Japon.

Excédé, le baron acquiesçait :

— C’est cela !

Délivrée du cauchemar qui l’obsédait, Mme Papillon se releva… et sautant au cou de son mari, elle lui dit en l’embrassant :

— Hippolyte, tu es un amour !

— Pauvre chère folle !

— Je vais préparer les malles.

— C’est cela, va !

— Tu vas t’occuper des billets de chemin de fer, du paquebot…

— Oui, oui…

— Tout de suite, n’est-ce pas ?

— À l’instant même.

— Que je t’embrasse encore !

Mme Papillon se décida enfin à réintégrer ses appartements. Alors, tout en poussant un profond soupir, le collectionneur murmura d’un air découragé :

— Le Japon… Elle veut aller au Japon…. Elle est complètement piquée.

Puis, tout en arpentant son cabinet à grands pas, il fit :

— Comment vais-je faire pour lui enlever cette idée de la tête ?

Il réfléchit pendant un long moment, ce qui ne lui arrivait que dans les grandes circonstances. Et, cessant de déambuler, il fit :

— J’ai trouvé. Je vais lui dire qu’en ce moment le Japon est bouleversé par des tremblements de terre épouvantables.

» Au fait, j’y songe… Elle voudra aller ailleurs… Mais je trouverai bien moyen de l’en dissuader en inventant une révolution ou en prétextant une épidémie ; et je me contenterai d’aller m’enfermer avec elle dans mon château de Courteuil, où nous resterons jusqu’à ce que le Fantôme soit entre les mains de la justice.

Très content de lui, le baron Papillon se frottait les mains en signe d’allégresse lorsqu’on frappa à sa porte.

— Lüchner, se dit-il… Je serais curieux de savoir ce qu’il a encore déniché.

— Entrez ! fit-il d’une voix forte.

Mais au lieu de Lüchner, l’amateur de bibelots vit apparaître un valet de chambre qui portait sur un plateau une carte qu’il présenta au baron.

Celui-ci fit, tout en s’en emparant :

— Est-ce qu’on attend la réponse ?

— Oui, monsieur le baron.

— C’est bon, je vais voir.

Et M. Papillon prit connaissance du message. Il était ainsi conçu :

Monsieur le baron,

Je sais que vous recherchez pour votre admirable collection, la plus belle de toute l’Europe, une miniature du peintre Dumont qui représente la reine Marie-Antoinette…

— Tiens ! Tiens ! c’est intéressant, ponctua le lecteur, flatté à la fois dans son orgueil et dans sa manie.

Et il reprit la lecture du billet, qui se terminait ainsi :

J’ai fait tout exprès le voyage de Hollande en France pour vous la présenter. C’est une pièce unique… Et j’ai voulu vous la montrer avant tout autre.

Veuillez agréer, monsieur le baron, mes respectueuses salutations.

Jacob Lévy-Nathan,
antiquaire à Amsterdam.

Le regard brillant de convoitise, M. Papillon déclarait :

— Un portrait de Marie-Antoinette par Dumont… C’est une aubaine inespérée. Ils n’en ont pas au Louvre :

Et il ordonna au valet de pied :

— Faites entrer ce monsieur.

Quelques instants après, le domestique introduisait l’antiquaire dans le cabinet de travail du collectionneur.

C’était un vieux bonhomme au type sémite très accusé. Une barbe broussailleuse dissimulait le bas de sa figure, dont le front était couronné d’une épaisse tignasse grise. Son costume noir, étriqué, et ses yeux qui luisaient derrière les larges verres d’une paire de lunettes à monture en écaille achevaient d’en faire une sorte de Shylock moderne plutôt fait pour inspirer la crainte que l’intérêt.

Mais M. Papillon, au cours de ses nombreuses chasses aux bibelots, en avait vu bien d’autres. Et l’aspect de ce curieux visiteur n’était nullement fait pour l’intimider.

Assis devant sa table en une attitude avantageuse, d’un geste distant, il lui indiqua un siège en face de lui, et tandis que, relevant les basques de son vêtement, Jacob Lévy-Nathan, s’y installait d’un air plein de modestie et de timidité, le baron s’emparait d’une grosse loupe tout en disant :

— Voyons cette miniature.

L’antiquaire d’Amsterdam prit un air contrit. Puis il déclara :

— Monsieur le baron, excusez-moi, je ne l’ai pas en ma possession.

— Que me dites-vous là ? s’exclama le mari d’Eudoxie… Ah ça ! est-ce que vous auriez l’intention de vous moquer de moi ?

Le vieux juif, sous les traits duquel nos lecteurs auront certainement déjà reconnu Chantecoq, reprenait avec humilité :

— C’est un subterfuge que j’ai employé, afin d’être reçu par vous.

Furieux, Papillon se leva… et tout en lui indiquant la porte d’un geste tragique que n’eussent point désavoué nos plus importantes sociétaires de la Comédie-Française, il lança :

— Sortez, monsieur ! ou je vous fais chasser par mes laquais.

Debout, les mains jointes, Chantecoq qui, comme toujours, représentait à merveille le personnage qu’il avait décidé d’incarner, implorait d’un ton larmoyant :

— Ne vous fâchez pas, monsieur le baron, je viens vous proposer une affaire superbe… Et je vous jure sur le Dieu d’Abraham mon ancêtre et de Jacob mon patron, que vous regretterez de m’avoir congédié sans m’entendre.

Le faux antiquaire s’exprimait avec tant de conviction que le baron, complètement dupe de la manœuvre du détective, fit, après un peu d’hésitation :

— En ce cas… je vous écoute !

— Oh ! merci, monsieur le baron… reprenait le grand limier en se répandant en salutations… Je suis sûr que vous allez être ravi, enchanté…

— Parlez ! car mes moments sont précieux.

— Je le sais, monsieur le baron, et je vais être bref, très bref… En deux mots, voici l’affaire.

Et Chantecoq l’échine toujours courbée, articula :

— J’ai appris que vous déteniez un manuscrit du XVI siècle qui porte pour titre : Mémoires secrets de Cosme Ruggieri.

M. Papillon, surpris, répondait :

— En effet, j’ai bien eu ce grimoire entre les mains.

Jacob Lévy-Nathan, la bouche entr’ouverte, les yeux écarquillés, écoutait son interlocuteur qui poursuivait sur un ton d’importante fatuité :

— Un de mes amis, membre de l’Académie des Belles Lettres, M. Carpenas… vous connaissez ?…

— Qui ne connaît cet illustre maître ?

— Eh bien ! M. Carpenas, auquel je l’avais communiqué, m’a déclaré qu’il était apocryphe et sans valeur.

L’antiquaire d’Amsterdam hocha la tête d’un air dubitatif.

Le collectionneur continuait :

— Alors, j’ai enfermé ce grimoire dans le bahut Renaissance où je l’avais trouvé.

— Ne pourriez-vous pas, mon cher maître, me le communiquer ?

Au mot de « mon cher maître », le visage du baron Papillon s’empourpra de fierté.

C’était la première fois qu’on l’appelait ainsi.

Enveloppant son flatteur d’un regard de soudaine bienveillance, il fit :

— Je suis au regret ; mais il n’est plus en ma possession.

— Quel dommage !

— Ayant des doutes sur l’authenticité du bahut, j’ai envoyé ce meuble à la Salle des Ventes, où il a fait d’ailleurs un très bon prix.

— Sapristi !

— Et le manuscrit que j’avais laissé dans un des tiroirs a dû passer entre les mains de l’acheteur.

— Serait-ce un effet de votre bonté, mon cher maître, de me dire le nom de cette personne ?

— Rien de plus facile, concédait M. Papillon… C’est Mlle Simone Desroches.

Chantecoq eut un léger sursaut qui échappa à son interlocuteur ; puis il reprit :

— Mlle Simone Desroches… N’est-ce pas cette jeune personne qui vient de mourir d’une façon si mystérieuse ?

— Parfaitement !

Prenant un air de componction, le faux Hollandais se leva en disant :

— Excusez-moi, monsieur le baron, de vous avoir dérangé.

Mais repris par sa manie, M. Papillon le retenait.

— Selon vous, ce manuscrit aurait de la valeur ?…

— Certes ! affirmait le détective, avec un aplomb imperturbable.

— Allons donc !

— Voilà plusieurs années que je suis à sa recherche. Il est, en effet, des plus authentiques.

— Alors Carpenas serait un sot ?

— Il arrive aux plus malins de se tromper.

— Ah ! c’est trop fort ! s’irritait le collectionneur !… C’est bien la peine d’être membre de l’Institut pour commettre de pareilles bévues.

» Quand on pense que j’ai eu entre les mains une pareille merveille : les Mémoires de Cosme Ruggieri et que, par la faute de ce nigaud, je l’ai laissé échapper.

» Ah ! monsieur Jacob Lévy-Nathan, si vous pouvez remettre la main dessus, je suis acheteur et je vous demande de m’accorder la priorité.

— C’est entendu, mon cher maître.

— Mais, observait le baron, je crois qu’il vous sera bien difficile, quant à présent du moins, de récupérer ce précieux manuscrit.

— Pourquoi ?

— Parce qu’il vient de se passer, la nuit dernière, chez Mlle Desroches, un événement qui va encore compliquer singulièrement les choses.

Àces mots, Chantecoq dressa l’oreille.

Àcent mille lieues de soupçonner la véritable identité de son interlocuteur, M. Papillon révélait :

— Je viens d’apprendre, par Mlle Bergen, qu’au cours de la nuit dernière, le Fantôme du Louvre…

— Le Fantôme du Louvre ?

— Comment ! vous n’avez pas entendu parler de ce mystérieux bandit qui, déguisé en revenant, a déjà commis un certain nombre de méfaits ? Tous les journaux sont remplis du récit de ses exploits…

— Ah ! si, si… très bien, j’y suis…

— Eh bien ! le Fantôme aurait enlevé le corps de Mlle Desroches.

— Pas possible !… feignait de s’étonner le fin limier.

— Vous comprenez que ce n’est guère le moment d’aller trouver ses héritiers.

— Je comprends… je comprends, mon cher maître, approuvait Chantecoq ; mais, soyez tranquille, dès que je pourrai les approcher, je ferai le nécessaire.

— Je vous remercie d’avance.

— Vous pouvez entièrement compter sur moi…

— Alors, au revoir monsieur Jacob Lévy-Nathan…

— Au revoir, mon cher maître.

M. Papillon reconduisit le visiteur jusqu’au seuil de son bureau et lorsque la porte se fut refermée il s’écria :

— Ce Carpenas… quel âne !… Ça je ne le lui pardonnerai jamais !

Page 1