‹ BelphégorChapitre 33 sur 40 · Partie 4 · IV

Partie 4 · IV

Dans le studio de Chantecoq, Colette, installée devant une machine à écrire, était en train de taper une lettre.

La fille du détective semblait nerveuse. Déjà, plusieurs fois elle s’était levée pour se rendre à la fenêtre, pensant voir reparaître son père et Jacques Bellegarde, qui étaient déjà partis depuis plusieurs heures et dont l’absence prolongée commençait à l’inquiéter.

Non seulement, en effet, elle était avide de nouvelles ; mais bien qu’elle accordât toujours, et plus que jamais, au roi des détectives une confiance que rien ne pouvait altérer, elle se sentait envahie par un pressentiment encore indéfini, mais qui mettait en elle une tristesse voisine de l’angoisse.

Vainement, elle cherchait à la dissiper en se disant que son père n’aurait jamais engagé Bellegarde à jouer un rôle aussi périlleux s’il n’avait pas été sûr de la victoire… Malgré tout, elle se sentait mal à l’aise, le cœur serré… comme à l’approche d’un malheur que l’on sent déjà rôder autour de soi.

Ne voyant rien venir, elle retourna à sa machine et se remit au travail… Quelques secondes après, Mme Gautrais entrait précipitamment dans la pièce.

Tout de suite Colette constata qu’elle avait sa figure de catastrophe et se levant, toute tremblante, comme si elle s’attendait à une mauvaise nouvelle, elle demanda :

— Qu’y a-t-il, Marie-Jeanne ?… Mon père, M. Jacques…

— Chut ! Chut ! mademoiselle, répliqua aussitôt la cuisinière.

Et d’un air à la fois inquiet et mystérieux, elle ajouta :

— Le petit fouinard est là.

— Le petit fouinard ?… répéta Colette, toute troublée.

— Oui, l’inspecteur Ménardier.

— Oui, l’inspecteur Ménardier.

Et elle tint à préciser, à voix basse :

— Celui qui a accusé mon mari d’être le Fantôme du Louvre et qui est venu tout chambarder chez M. Bellegarde.

De plus en plus émue, la jeune fille interrogeait :

— Que veut-il ?

— Parler à M. Chantecoq.

— Vous lui avez dit que mon père n’était pas là ?

— Oui, mademoiselle, mais il ne veut pas s’en aller.

— Priez-le d’attendre.

— Il veut vous parler à vous.

— À moi ?

— Même qu’il fait une vie de pantin et que je l’ai entendu dire aux deux agents en bourgeois qui l’accompagnent qu’il ne s’en irait pas d’ici sans son « gibier ».

Colette offusquée, répliquait :

— Sans doute a-t-il appris que M. Jacques se cachait ici, et vient-il l’arrêter ?

— C’est clair comme de l’eau de roche… appuyait Mme Gautrais.

Alors, redevenant elle-même en face du danger, et faisant appel à tout son sang-froid, en même temps qu’à toute son énergie, Colette décidait :

— Faites-le entrer.

— Bien, mademoiselle.

Marie-Jeanne retourna dans l’antichambre, où Ménardier, fébrile, impatient, attendait avec ses deux agents…

D’un air hostile, elle lui fit signe d’entrer dans le studio… L’inspecteur y pénétra aussitôt et, son chapeau à la main, s’avança vers Colette, qui, très calme, l’attendait de pied ferme.

— Mademoiselle, fit-il en s’inclinant poliment, votre cuisinière vient de me dire que M. Chantecoq n’était pas chez lui.

— C’est exact, monsieur, répliquait la jeune fille.

— Je le regrette, déclarait Ménardier.

Colette reprenait :

— Peut-être pourrai-je, monsieur, en l’absence de mon père, vous donner le renseignement que vous désirez ?

Un peu décontenancé par l’attitude en apparence si tranquille de la jeune fille, l’inspecteur répliquait :

— Mademoiselle, c’est assez délicat, et si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je préfère attendre le retour de M. Chantecoq.

Toujours avec la même assurance, Colette reprenait, en désignant un siège à son interlocuteur :

— Alors, monsieur, veuillez vous asseoir.

Ménardier s’installa sur une chaise.

— Vous permettez que je continue mon travail, demandait Colette, peu désireuse d’entamer la conversation avec le policier qui, à ses yeux, était un messager de malheur.

— Je vous en prie, mademoiselle, acceptait l’inspecteur. Si toutefois je vous dérange, je peux très bien retourner dans l’antichambre.

— Pas du tout, monsieur…

Tout en tapant sur sa machine, Colette observait Ménardier qui, obstinément fixait son regard sur la fenêtre dont les rideaux étaient relevés.

De la place qu’elle occupait, elle ne pouvait se rendre compte de ce qui se passait dans le jardin.

Mais bientôt, aux aboiements des chiens, à un bruit de pas sur le gravier et au sourire imperceptible qui se dessina sur les lèvres de Ménardier, la jeune fille comprit que Jacques et son père venaient de rentrer. Et son cœur se mit à battre très fort à l’idée des graves événements qui risquaient de se dérouler.

Dominant son anxiété, elle continua à taper sa lettre jusqu’au moment où la porte s’ouvrit laissant apparaître au premier plan, Chantecoq, et un peu en arrière, dans la pénombre, le faux Cantarelli.

Àla vue de l’inspecteur, le roi des détectives ne manifesta aucune surprise. En effet, Gautrais l’avait prévenu de son arrivée… Et bien cordialement, il s’en fut à lui en disant :

— Tiens, Ménardier !… Qu’y a-t-il pour votre service ?

Et se tournant vers Jacques, il ajouta :

— Entrez donc, mon cher commandeur, c’est mon excellent confrère Ménardier que vous avez déjà eu l’occasion de rencontrer dans le bureau de mon ami Ferval.

Ménardier, qui s’était levé, répondait avec gravité :

— Monsieur Chantecoq, j’ai besoin de vous parler en particulier.

— Parfait !… ponctua le grand limier.

Colette, abandonnant sa machine à écrire, s’en fut, sans dire un mot, retrouver Cantarelli.

Le détective referma la porte… Après avoir invité Ménardier à s’asseoir, il s’installa à son bureau, et du ton le plus aimable, il fit :

— Parlez, je vous écoute.

Ménardier, qui était resté debout en face de lui, attaqua aussitôt en fixant bien dans les yeux son interlocuteur :

— Mon cher confrère, j’ai appris que vous cachez ici le journaliste Jacques Bellegarde.

Chantecoq ne parut nullement désarçonné par cette brusque affirmation dans laquelle il avait le droit de voir comme une déclaration de guerre.

Très maître de lui, et même un peu goguenard, il répliquait :

— Tiens ! Tiens ! qui vous a dit cela ?

Ménardier accentuait d’un ton sec :

— Je le tiens de source certaine.

Le plus simplement du monde le détective invitait :

— Eh bien !… Cherchez, mon ami.

L’inspecteur reprenait :

— Vous savez toute l’admiration, tout le respect que j’ai pour vous, monsieur Chantecoq…

— Permettez-moi, mon cher, de vous faire observer qu’en ce moment vous ne me le prouvez guère.

— J’accomplis un devoir que m’imposent à la fois ma conscience et ma fonction.

— Eh bien ! je vous le répète : cherchez !

— Il m’est déjà assez désagréable d’être en contradiction, que dis-je, en lutte avec notre maître à tous…

» Ne rendez pas ma mission plus pénible encore en me contraignant à me livrer chez vous à une perquisition en règle et que vous ne me pardonnerez jamais.

— Mon cher Ménardier, déclarait le grand limier, je vois que vous me connaissez fort mal.… ce n’est pas une raison, parce que nous sommes d’un avis contraire… parce que nous suivons une piste différente pour que j’aie la moindre rancune envers un homme qui agit en pleine bonne foi en même temps qu’avec un tact parfait.

» Une dernière fois, je vous le dis en toute franchise, sans la moindre arrière-pensée, si vous êtes convaincu que Jacques Bellegarde est caché dans ma maison, cherchez !

Et tirant de sa poche un trousseau de clefs, il fit en le lui présentant :

— Voici de quoi ouvrir toutes les portes… Vous voyez que j’y mets vraiment une grande bonne volonté.

L’inspecteur ripostait :

— Je le constate, monsieur Chantecoq, et je vous en suis très reconnaissant. Mais donnez-moi seulement votre parole d’honneur que Jacques Bellegarde ne se trouve pas sous votre toit… et je me retire immédiatement.

Chantecoq lança un regard vers la fenêtre qui donnait sur le jardin… Et, apercevant le commandeur Cantarelli assis sur un banc, près de Colette, avec laquelle il paraissait deviser paisiblement, il martela :

— Mon cher Ménardier, je vous donne ma parole d’honneur que Jacques Bellegarde n’est pas sous mon toit.

Et, satisfait de sa ruse, il ajouta mentalement :

— Parbleu ! puisqu’il est dans le jardin !

— En ce cas, reprenait l’agent de la préfecture, je n’ai plus qu’à me retirer… en m’excusant du dérangement que je vous ai causé.

— Je vous accompagne, mon cher, déclarait le roi des détectives, qui n’avait jamais montré plus de cordialité et de bonne humeur.

Ils passèrent dans l’antichambre déserte, puis sortirent dans le jardin.

Colette et le faux commandeur s’entretenaient avec Pierre Gautrais, qui avait dû attacher Pandore et Vidocq, qui manifestaient une hostilité de plus en plus menaçante à l’adresse des deux agents qui, maintenant, stationnaient devant la porte d’entrée.

Ménardier s’approcha des deux jeunes gens, salua Colette, et tendit la main à Cantarelli, qui, se levant, s’en fut pour la saisir, mais l’inspecteur, l’empoignant par le bras, s’écriait :

— Au nom de la loi, monsieur Jacques Bellegarde, je vous arrête.

Colette eut un cri, dominé par la voix de Chantecoq qui, furieux, proférait :

— M. Cantarelli est mon hôte et je vous interdis de vous en prendre à lui…

— Faut-il lâcher les chiens ? demandait Pierre Gautrais.

Chantecoq l’arrêtait d’un geste énergique. Puis, se tournant vers l’inspecteur, il lui demanda :

— De quel droit vous permettez-vous ?…

Ménardier, qui avait tiré de sa poche une lettre décachetée, la présentait à Chantecoq en disant :

— Veuillez en prendre connaissance.

Le grand limier lut à haute voix ces mots dont l’écriture ressemblait étrangement à celle qui avait tracé les différents billets signés Belphégor.

« Je vous préviens que le commandeur Cantarelli, qui se trouve en ce moment chez le détective Chantecoq, n’est autre que Jacques Bellegarde ».

Instinctivement, Colette s’était rapprochée de son fiancé, derrière lequel les deux agents s’étaient discrètement glissés.

Alors le jeune reporter, incapable de se contenir plus longtemps, s’écriait en arrachant ses postiches :

— Eh bien ! oui, c’est moi… Mais je suis innocent…

Ménardier fit un signe à ses deux hommes, qui encadrèrent le reporter.

L’un d’eux se préparait à lui passer les menottes, mais Jacques protestait :

— Inutile de m’infliger un pareil affront… Je suis trop sûr de moi pour chercher à m’évader.

— Très bien ! approuvait Chantecoq.

Et s’adressant à Ménardier, il scanda :

— Bien joué, mon cher collègue ; mais je crois pouvoir vous informer que vous venez de commettre la plus belle gaffe de toute votre carrière.

— Nous verrons bien ! se contenta de répliquer Ménardier qui ordonna, de la main, à ses agents d’emmener le prisonnier.

— Jacques !… fit Colette tout en larmes.

— À bientôt ! lui répliqua le reporter avec une magnifique assurance…

Et il s’en fut, précédé par Ménardier, radieux de sa capture et escorté par les deux agents qui ne le quittaient pas du regard.

Marie-Jeanne, qui, de la fenêtre de sa cuisine, avait assisté à toute cette scène, s’écriait, en levant les bras au ciel :

— Quelle sale bête que ce petit fouinard !…

Et Chantecoq, attirant dans ses bras sa fille qui sanglotait éperdument, lui dit dans un accent fait à la fois de toute sa tendresse paternelle et de sa pleine certitude en la victoire finale :

— Ne pleure pas, ma chérie, notre Jacques ne restera pas longtemps en prison.

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