Partie 4 · V
Le bruit de l’arrestation de Jacques Bellegarde s’était répandu dans Paris avec une foudroyante rapidité.
Le premier soin de Chantecoq avait été de se rendre au Petit Parisien… Car il tenait avant tout à ce que l’honneur du jeune reporter ne pût être mis en doute par son directeur et ses collaborateurs qui, à l’unanimité, lui donnèrent tous les apaisements nécessaires.
Tous, en effet, du plus petit au plus grand, connaissaient trop bien Jacques Bellegarde pour ne pas être persuadés qu’il était incapable d’avoir accompli tous les forfaits dont on l’accusait, et l’opinion générale s’était traduite par ces mots prononcés par le garçon de bureau du journaliste :
— M. Jacques est en train de mettre la police en boîte.
Chantecoq, très entouré, déclarait :
— Mieux que personne j’en suis sûr, puisque j’ai partie liée avec lui, et que je pourrais même le faire remettre en liberté, mais pour la réussite du grand coup que nous avons préparé ensemble, il est indispensable qu’il soit maintenu provisoirement en état d’arrestation.
Un rédacteur demandait :
— Pensez-vous, monsieur Chantecoq, qu’il y aura du nouveau ?
— Attendez jusqu’à demain… affirmait le roi des détectives.
» Je vous promets, messieurs, que vous serez prévenus avant tous de l’arrestation du vrai Belphégor.
» Pour l’instant, je n’ai pas le droit de vous en dire davantage.
Après avoir serré les nombreuses mains qui se tendaient vers lui, le grand limier s’en fut… Et tout en descendant le grand escalier, il fit, en allumant une cigarette :
— Je vais rentrer chez moi prendre un bon acompte de sommeil… car j’ai l’idée que je vais passer une nuit plutôt mouvementée, et, en tout cas, absolument blanche…
Tandis qu’il regagnait sa demeure dans le modeste taxi qui l’avait amené au Petit Parisien, à Auteuil, dans le grand salon de l’hôtel, Mme Mauroy, assise près d’une table, était plongée dans ses douloureuses pensées.
Mlle Bergen, le visage non moins altéré, lisait distraitement un journal, lorsque le valet de chambre parut, lugubre, lui aussi, et ajoutant encore à la tristesse ambiante.
— Mademoiselle, fit-il de cette voix sourde, atténuée, que l’on prend instinctivement dans les maisons en deuil.
— Qu’y a-t-il ? questionna la demoiselle de compagnie.
— Le baron et la baronne Papillon demandent à voir Mme Mauroy.
La sœur de Simone demeura impassible. On eût dit qu’elle n’avait même pas entendu prononcer son nom.
Le domestique poursuivait :
— M. le baron et Mme la baronne doivent partir en voyage et ils ne voudraient pas s’en aller…
D’un geste nerveux, la Scandinave interrompait :
— Dominique, je vous l’ai déjà ait… En dehors de M. de Thouars, nous ne recevons personne.
» Dites au baron et à la baronne Papillon que Mme Mauroy, bouleversée par les événements de ces jours derniers, n’est pas en état de supporter la moindre visite.
— Bien, mademoiselle…
Dominique allait se retirer, lorsque Maurice de Thouars, l’air agité, fit irruption dans la pièce…
Et, tout d’un trait, il lança :
— Je vous apporte une bonne nouvelle : Jacques Bellegarde vient d’être arrêté chez le détective Chantecoq.
— Enfin ! s’écria Mme Mauroy en relevant la tête.
— Quel soulagement ! s’écriait Mlle Bergen.
Et elle ajouta :
— Ah ça ! ce Chantecoq jouait donc un double jeu ?
— Il se pourrait fort bien, affirmait le comte Maurice, qu’il fût lui-même compromis dans cette affaire.
Et tout de suite, il ajouta :
— Je vais immédiatement me rendre au palais de Justice ; là, je pourrai peut-être apprendre où ce misérable a emporté notre amie.
Mme Mauroy, à laquelle la nouvelle de l’arrestation de l’assassin présumé de sa sœur semblait avoir rendu une partie de ses forces, s’écriait :
— Je vous accompagne !
— Ne craignez-vous pas, observait Mlle Bergen, que ces nouvelles émotions n’achèvent de vous briser ?
— Non ! non ! martelait nerveusement la jeune femme, je veux savoir !
Et, d’un pas saccadé, elle quitta la pièce, accompagnée par M. de Thouars.
Alors le valet de chambre, qui avait assisté à cette scène, s’avançait vers la demoiselle de compagnie et lui disait, la figure un peu rassérénée :
— Enfin, notre pauvre demoiselle va être vengée.
— Il y a tout de même une justice ! conclut la Scandinave.
— Si on le guillotine, s’écriait Dominique, j’irai le voir exécuter…
· · ·
Une heure après, un élégant landaulet stoppait devant la grille du Palais de Justice.
Mme Mauroy, en grand deuil, et Maurice de Thouars en descendaient et pénétraient dans la grande cour.
— Le mieux à faire, déclarait le comte Maurice, est de nous adresser au juge d’instruction chargé de l’affaire.
Et, se dirigeant vers le garde municipal de planton, il lui demanda :
— Le cabinet de M. le juge Darély ?
Le garde donna à M. de Thouars toutes les indications nécessaires, et, après avoir gravi un escalier, ils arrivèrent à un couloir encombré d’avocats et de journalistes qui, ayant appris l’arrestation de Bellegarde, s’étaient empressés d’accourir aux nouvelles.
M. de Thouars griffonna quelques mots sur sa carte, qu’il remit au « cipal » qui montait la garde à la porte du juge.
— Veuillez remettre tout de suite ceci à M. Darély.
Le garde prit le bristol ; puis, tout en le conservant dans sa main, il fit d’un air important :
— En ce moment, M. le juge procède à un interrogatoire et il m’a interdit de le déranger.
» Dès que l’accusé sera parti, je remettrai votre mot à M. le juge.
Et il ajouta la formule sacramentelle :
— Allez vous asseoir.
M. de Thouars comprit qu’il était inutile d’insister, et rejoignant Mme Mauroy, il lui fit prendre place sur un banc, et s’assit auprès d’elle…
Autour d’eux régnait une vive effervescence… Les commentaires les plus animés s’échangeaient.
Un journaliste s’écriait :
— Je l’ai vu passer tout à l’heure, les menottes aux poings, entre deux gardes… Quand il m’a vu, il m’a lancé : « Dis à tous nos amis que je suis victime d’une erreur judiciaire… et que je ne tarderai pas à être remis en liberté. »
» Et je vous assure que, sans crâner, il avait l’air bien tranquille et tout à fait sûr de lui.
» Pour moi, il aura voulu suivre de trop près cette affaire, et il se sera laissé prendre dans quelque traquenard.
Et le confrère de Jacques concluait, tout en soupirant :
— Quel sale métier, mes enfants ! Quel sale métier !
— Cependant… objectait un tout jeune reporter tout à fait au début de sa carrière à la Préfecture de police, on affirme qu’il existe contre Bellegarde des charges écrasantes.
— Qu’est-ce que vous nous racontez là ? grondait son ancien… D’abord, je voudrais bien les connaître, et quand bien même existeraient-elles, on ne me fera jamais avaler que Bellegarde est un voleur et un assassin…
— Voulez-vous me permettre ?
— Quoi ?… Quoi ?…
— Pourquoi Bellegarde a-t-il disparu ?
— Ça, je n’en sais rien.
— Sans doute, observait un hésitant, voulait-il se soustraire aux recherches de la police.
— Vous dites des bêtises ! Si Bellegarde avait voulu se défiler, il serait allé beaucoup plus loin.
— Peut-être n’a-t-il pas eu le temps.
— Vous êtes jeune, vous… D’abord, savez-vous où on l’a arrêté ?
— Non.
— Chez Chantecoq.
— Le grand détective ?
— Parfaitement !
Et le vieil informateur concluait, avec cette expérience qu’il avait du long exercice de sa profession :
— Est-ce que vous vous figurez un seul instant que si Bellegarde avait été coupable, Chantecoq, qui est l’honneur et la probité mêmes, lui aurait donné asile ?
Cet argument provoqua un long murmure d’approbation.
Satisfait de son succès, le journaliste s’approcha d’un groupe d’avocats qui entourait M Alban Troubarot, un de leurs célèbres confrères.
Tout en agitant ses manches, la toque sur l’oreille, le torse bombé sous sa robe, la tête légèrement renversée en arrière, il proférait de cette voix puissante qui avait si souvent retenti dans la salle des assises :
— Cette affaire s’annonce comme l’une des plus sensationnelles du siècle… D’après les renseignements que j’ai obtenus au parquet, la culpabilité de Bellegarde ne saurait faire aucun doute. Au cours d’une perquisition opérée à son domicile, on a trouvé des documents accablants pour lui. Et je ne serais pas autrement surpris si, tout à l’heure, nous apprenions qu’il est entré dans la voie des aveux.
Et comme s’il se désintéressait vraiment de cette affaire, il fit, tout en désignant Mme Mauroy qui, toujours assise sur le banc, auprès de Maurice de Thouars, semblait ainsi que ce dernier, absolument insensible aux propos qui s’échangeaient autour d’elle.
— Quelle est cette femme en deuil ? Elle n’a pas l’air mal.
Àpeine avait-il prononcé ces mots, qu’une porte s’ouvrait. C’était celle du cabinet du juge d’instruction Darély.
Un grand silence s’établit instantanément… On allait donc savoir quelque chose…
En effet, Jacques Bellegarde, toujours très calme, en franchissait le seuil avec ses deux gardes.
Àsa vue, Mme Mauroy s’était redressée en un élan spontané d’indignation et de colère, et avant que M. de Thouars ait pu la retenir, elle s’élançait vers le fiancé de Colette et lui criait :
— Misérable ! Qu’avez-vous fait de ma pauvre sœur ?…
— Madame, protestait Jacques, je ne suis pour rien…
Mais il ne put achever… Les gardes l’entraînaient vers la sortie.
Mme Mauroy Mauroy voulut s’élancer sur ses traces, mais elle chancela… Et M. de Thouars la reçut dans ses bras, puis il la fit se rasseoir sur le banc… au milieu de l’émotion générale.
— C’est la sœur de Simone Desroches… glissa un stagiaire à l’oreille de M Troubarot.
— Ah ! vraiment ? fit celui-ci.
— Il paraît, complétait le jeune avocat, qu’elle accuse Bellegarde d’avoir empoisonné sa sœur et d’avoir fait disparaître son corps.
— Oh ! oh ! murmura le grand avocat, elle va certainement se constituer partie civile au procès.
Et s’avançant vers la jeune femme, il retira sa toque en disant :
— Je suis Maître Alban Troubarot… Voulez-vous que j’envoie chercher le docteur de service au Palais ?…
Mais il s’arrêta.
Mme Mauroy venait de s’évanouir.
Le même jour, vers 23 heures, un avion atterrissait dans une vaste prairie d’où l’on apercevait, à une distance assez rapprochée, les tours du château de Courteuil baignées par la clarté de la lune.
Deux voyageurs en descendaient : un homme en tenue d’aviateur, une femme en costume de voyage. Tous deux portaient des casques de cuir, complétés par des masques qui dissimulaient entièrement leur visage.
Un personnage qui, caché derrière une haie, avait assisté à leur atterrissage, s’avança vers eux.
C’était M. Lüchner, le secrétaire du baron Papillon.
Sans échanger le moindre signe d’intelligence, ni la plus légère marque de politesse, ils s’entretinrent pendant quelques minutes à voix basse.
Puis le bossu, leur désignant une sorte de hangar fermé qui s’élevait à une des extrémités de la prairie et avait dû servir autrefois d’étable nocturne aux bestiaux que, durant la saison d’été, on mettait « au vert », fit :
— Nous allons cacher là notre appareil.
Et il ajouta :
— J’espère bien que demain soir tout sera terminé et que nous pourrons filer dans l’espace avec le trésor des Valois transformé en lingots d’or.
L’homme et la femme approuvèrent de la tête… et toujours sans prononcer un mot, aidés de Lüchner, ils poussèrent l’avion jusqu’au hangar dont la porte d’entrée, à double battant, avait été préalablement ouverte… Lorsque l’opération fut terminée, tous trois sortirent. Lüchner boucla la porte à l’aide d’une très forte chaîne que garantissaient deux énormes cadenas de sûreté… Et tous trois se dirigèrent vers le château.
Mais au lieu d’y pénétrer par l’entrée principale, ils longèrent le mur de clôture jusqu’au moment où ils se trouvèrent devant une petite porte que le bossu ouvrit à l’aide d’une clef qu’il dissimulait dans l’une de ses poches.
Avec ses compagnons, il pénétra dans le parc, referma la porte… Et, après avoir longé une allée recouverte d’une épaisse charmille, ils se perdirent dans la nuit… tandis que la lune se couvrait d’un lourd manteau de nuages et qu’au loin des chiens hurlaient lugubrement à la mort.
Quelques instants après, par une fenêtre basse, ils pénétraient à l’intérieur du château qu’aucune lumière n’illuminait et où tout le monde semblait dormir… Et le bossu, s’adressant à la femme masquée, murmurait :
— Maintenant, Belphégor doit être satisfait !
La femme masquée martela d’une voix grave :
— Pressons-nous ! car Belphégor a hâte d’avoir des ailes.