Partie 4 · VI
Àla même heure, devant l’hôtel de Simone, à la lueur d’un réverbère qui projetait sur l’asphalte du trottoir sa clarté blafarde et crue, deux agents montaient la garde.
L’un d’eux disait à son compagnon, en lui montrant la maison dont aucune fenêtre n’était éclairée :
— Tout à l’air bien tranquille, là-dedans, et je ne sais vraiment pas pourquoi on nous a mis là.
— Sûr qu’on serait bien mieux dans son lit… déclarait l’autre agent.
— Enfin, la consigne est la consigne.
— Et puis, faut pas s’en faire !
S’ils avaient pénétré dans le jardin de l’hôtel, peut-être, malgré leur scepticisme, eussent-ils été moins convaincus de l’inutilité de leur présence…
En effet, caché derrière un bosquet, ils eussent aperçu, drapé dans son suaire noir et la tête recouverte de son étrange capuchon, le Fantôme du Louvre, Belphégor en personne, qui semblait attendre, pour se livrer à de nouvelles et mystérieuses opérations, que s’éteignît une petite lumière qui brillait seule à travers la porte vitrée du vestibule.
Bientôt cette porte s’entr’ouvrait et Mlle Elsa Bergen apparut. Elle se retourna comme pour s’assurer qu’elle n’avait pas été suivie et promena son regard à travers le jardin… Sans apercevoir le Fantôme qui se confondait avec la nuit, elle se dirigea vers l’atelier, se retourna encore ; puis, ouvrant la porte avec précaution, elle se glissa à l’intérieur du hall où régnait une obscurité profonde.
Aussitôt, la demoiselle de compagnie manœuvra un commutateur… La lumière se fit… une lumière assez faible que diffusait un plafonnier central, mais suffisante cependant pour permettre à la Scandinave d’aller et venir dans la vaste pièce.
Sans la moindre hésitation, Elsa Bergen se dirigea vers un bahut Renaissance… C’était celui qui avait appartenu au baron Papillon.
Elsa Bergen appuya sur un ressort secret dissimulé derrière une charnière. L’un des battants s’écarta lentement et elle allait introduire son bras à l’intérieur du meuble, lorsqu’un bruit léger la fit se retourner.
Le Fantôme du Louvre était là, debout, immobile au-dessous du plafonnier…
Nimbé d’une sorte d’auréole mystérieuse, il semblait encore plus terrifiant.
Cependant, la demoiselle de compagnie n’eut qu’un très bref sursaut d’étonnement ; mais elle ne manifesta aucune frayeur ; et tandis que Belphégor s’avançait, elle fit simplement :
— Comment !… c’est toi… Simone ?
Le Fantôme ne répondit pas… Mais, brusquement, il se débarrassa de son suaire, de son capuchon et de son masque, qui se tenait tout d’une pièce.
Elsa Bergen, cette fois, poussa un cri de terreur.
Chantecoq était devant elle.
Comme elle demeurait figée sur place, le grand limier la saisit par le poignet et lui dit avec force :
— Parlons peu, mais parlons bien !
Fermant les yeux, la Scandinave chancela… Chantecoq la retint et constata qu’elle n’était plus qu’une loque entre ses bras…
— Évanouie !… grommela-t-il. Tant pis ! Quand elle reviendra à elle il faudra bien qu’elle me dise la vérité !
Et il s’en fut la transporter sur un canapé.
Tandis qu’il s’efforçait de la ranimer, Elsa Bergen tirait de son corsage un stylet à lame courte et, soit que le détective ne se fût pas aperçu de son geste, soit qu’il n’eût pas le temps de le prévenir, elle lui portait, en pleine poitrine, un coup violent de son arme.
Chantecoq s’écroula à terre, foudroyé.
La meurtrière se releva, considéra d’un air de triomphe le limier qui gisait à ses pieds, puis s’élança vers la porte.
Mais au moment où elle allait l’atteindre, brusquement l’huis s’ouvrit… et Gautrais, flanqué de Pandore et de Vidocq, lui barra résolument la route.
La demoiselle de compagnie eut un hurlement de bête traquée auquel succéda un bruyant éclat de rire.
C’était Chantecoq qui, dressé sur son séant, lui lançait :
— Ah ça ! vous me preniez donc pour un nigaud ?
D’un bond, il fut sur ses jambes, et rejoignant Elsa Bergen qui le contemplait d’un œil rempli d’épouvante, il s’arrêta à deux ou trois pas d’elle, et le détective, écartant brusquement son gilet, lui montra une fine cotte de mailles qui lui entourait entièrement le buste.
Puis il articula :
— Quand j’ai affaire à des bandits, je me tiens toujours sur mes gardes !
Braquant un revolver sous le nez de la Scandinave et lui arrachant le poignard qu’elle tenait toujours à la main, il martela sur un ton qui n’admettait pas de réplique :
— Maintenant, à table !
Dominée par le regard impérieux du détective, la demoiselle de compagnie s’assit sur un fauteuil… Et tandis que Gautrais demeurait en faction devant la porte, avec ses deux chiens, Chantecoq attaquait :
— Voulez-vous, mademoiselle, m’expliquer tout d’abord pourquoi, lorsque vous avez vu apparaître le Fantôme vous vous êtes écriée : « Comment ! Simone, c’est toi ? »
— Je ne vous répondrai rien.
Le limier reprenait :
— Je suis donc en droit de conclure que Mlle Desroches est vivante, et que c’est elle Belphégor.
Elsa Bergen gardait toujours le silence.
Comprenant que, pour l’instant du moins, il ne tirerait rien d’elle, il commença par jeter un coup d’œil sur les objets qui l’environnaient… Et, apercevant le bahut Renaissance qui se profilait dans l’ombre, après avoir indiqué du doigt à Pierre Gautrais la Scandinave qui, littéralement effondrée, le considérait avec angoisse, il s’en fut vers le meuble dont il ouvrit largement les deux battants…
— Ah ! ah ! très bien !… C’est donc cela !… s’écriait-il.
Chantecoq venait en effet d’apercevoir, suspendu à l’intérieur du meuble, un mannequin de cire qui reproduisait, à s’y méprendre, les traits de Simone Desroches.
— Voilà du beau travail, fit-il… Je serais curieux d’avoir l’adresse de l’artiste qui a exécuté ce véritable chef-d’œuvre.
Et s’adressant à Elsa Bergen dont le visage avait l’expression terrifiée d’un criminel qui se sent perdu et à la veille d’expier ses crimes, il fit :
— Je comprends tout. Grâce à ce mannequin, Belphégor pouvait à la fois reposer dans son lit… et assassiner au Louvre… Être en même temps morte et vivante… Pas mal imaginé pour une femme poète !
Et tout à la joie de son extraordinaire découverte, le roi des détectives disait :
— Mon flair ne m’avait pas trompé. C’était bien ici que se trouvait la clef du mystère.
Puis désignant le mannequin à Elsa Bergen, il fit :
— Maintenant que j’ai trouvé la copie, il va falloir me dire ce qu’est devenu l’original.
Mais la demoiselle de compagnie s’obstinait dans son mutisme.
Chantecoq reprenait, l’air menaçant :
— Puisque vous ne voulez pas parler, je sais ce qui me reste à faire.
Et avec autorité, il ajouta :
— Allons, debout… et suivez-moi !… Et au moindre cri de votre part, gare ! Ce n’est pas à moi mais à ces deux chiens que vous aurez affaire. Et je vous conseille de ne pas vous y frotter…
Jugeant toute résistance inutile, Elsa Bergen se leva… Et toujours sans proférer un mot, elle sortit de l’atelier avec Chantecoq qui la tenait par le bras. Gautrais le suivit avec ses deux danois.
Ils atteignirent ainsi la petite porte qui donnait sur le chemin des Lilas et par laquelle nous avons déjà vu Chantecoq pénétrer dans le jardin.
Une auto les attendait… Le détective y fit monter sa prisonnière…
— Maintenant, ordonnait-il à Gautrais, tâchez de trouver un taxi et rentrez à la maison.
— Où m’emmenez-vous ? se décidait à demander la demoiselle de compagnie au détective.
Celui-ci répondait avec un sourire gouailleur :
— Vers une retraite qui va vous assurer le pain pour vos vieux jours.
…Pendant que Chantecoq accomplissait ce véritable coup de maître, une scène plutôt étrange se déroulait à son domicile particulier.
Colette, qui avait décidé de ne pas se coucher tant que son père ne serait pas rentré, l’attendait dans le studio en lisant distraitement un ouvrage qu’elle avait vite abandonné.
En effet, elle n’ignorait pas que le grand détective était en train de jouer une partie décisive et elle en attendait le résultat avec d’autant plus d’impatience qu’il ne pouvait manquer de provoquer la mise en liberté de Jacques Bellegarde, lorsque la sonnette de la grille retentit d’une façon précipitée.
— Ce n’est pas mon père… fit-elle. Il a sa clef. Et il ne sonnerait pas ainsi.
Intriguée, elle gagna la fenêtre et aperçut Marie-Jeanne qui, au coup de sonnette, s’était précipitée dans le jardin et se dirigeait vers la grille d’entrée.
Elle la vit parlementer un instant avec un individu qui se trouvait sur le trottoir, puis revenir vers la maison…
Àtravers la fenêtre qu’elle avait ouverte, Colette lui lançait :
— Qu’y a-t-il, Marie-Jeanne ?
— C’est un chauffeur qui vous apporte un mot de la part de M. Chantecoq.
— Il vous l’a donné ?
— Non, mademoiselle ; car il m’a dit que M. Chantecoq lui avait recommandé de ne le remettre qu’à vous-même.
» Seulement, comme Monsieur Chantecoq nous a défendu de laisser pénétrer personne dans la maison, je n’ai pas cru devoir le laisser entrer.
» Qui sait, en effet, si ce n’est pas encore un tour de Belphégor ?
Colette demeura un instant pensive… Puis elle reprit :
— Marie-Jeanne, vous connaissez l’écriture de mon père ?
— Oh ! oui… mademoiselle, très bien… Et je puis même déclarer que je la reconnaîtrais entre mille.
Alors, baissant la voix et se penchant vers la cuisinière qui s’était approchée, Colette fit :
— Vous allez demander à ce chauffeur de vous montrer simplement l’enveloppe… Et si c’est bien cela, vous le ferez entrer… car il se peut que mon père ait besoin de moi ou qu’il lui soit arrivé un accident.
— Vous avez raison, mademoiselle… De cette façon nous serons fixées.
Marie-Jeanne rejoignit le chauffeur qui attendait devant la grille… Et, d’un ton résolu, car c’était une commère qui, dans les grandes circonstances ou dans les cas périlleux n’avait pas froid aux yeux, elle lui dit :
— Je suppose que vous ne me racontez pas des blagues… Seulement, par le temps qui court, on est obligé de prendre des précautions.
— Je ne vous dis pas le contraire, ma bonne dame… Et je trouve même cela tout naturel.
— Est-ce que vous ne pourriez pas me montrer simplement l’adresse de cette lettre ?
— Certainement.
Et sans lâcher la lettre, il la passa à travers les barreaux.
— Je n’y vois pas clair, fit Marie-Jeanne.
Complaisamment, le chauffeur craqua une allumette qu’il approcha de l’enveloppe en disant :
— Vous voulez voir si c’est bien l’écriture de M. Chantecoq ?
— Vous avez deviné juste ! répliquait la commère en écarquillant les yeux.
Et, presque aussitôt, elle ajouta :
— C’est cela.
Elle ouvrit la porte d’entrée au chauffeur en disant :
— Suivez-moi.
Et elle le conduisit jusque dans le studio, où Colette attendait.
— C’est bien vous mademoiselle Chantecoq ? fit le chauffeur, qui n’était autre que l’homme à la salopette.
— Oui, c’est moi, répliqua la jeune fille, tout en considérant son interlocuteur avec une instinctive méfiance.
Le complice de Belphégor n’avait pas, en effet, malgré le soin qu’il avait mis à composer son personnage, su rendre sympathique sa physionomie si naturellement peu rassurante.
Colette, cependant, s’empara de la missive qu’il lui tendait…
Elle regarda l’adresse… Marie-Jeanne ne s’était pas trompée : c’était bien l’écriture du grand détective.
Elle décacheta l’enveloppe, déplia le papier qu’elle contenait et lut tout haut ces mots tracés d’une main visiblement hésitante :
Ma chère enfant,
Je viens d’avoir un accident d’auto assez grave… Viens me retrouver.
Chantecoq.
Marie-Jeanne, affolée, se rapprocha de Colette qui était vivement émue.
— Où se trouve mon père ?
— À l’hôpital de Mantes… où il a été transporté.
— Alors, il est grièvement blessé ?
— Une jambe cassée.
— Mon Dieu…
L’homme à la salopette poursuivit, prévoyant les questions que la jeune fille allait lui poser :
— Comme la poste était fermée, il a fait demander une voiture au patron du garage où je travaille afin que vous soyez prévenue plus tôt… L’auto est là, et je puis vous conduire tout de suite à Mantes.
Colette regarda l’homme bien en face… Un soupçon venait de traverser son esprit… Se rappelant, en effet, que son père était parti avec Gautrais, elle se demandait pourquoi dans son billet, si laconique, Chantecoq ne faisait aucune allusion à lui… Il y avait là, évidemment, un mystère qu’il s’agissait d’éclaircir… Et sans lâcher le regard du pseudo-chauffeur, elle articula :
— Mon père n’était pas seul… Son valet de chambre l’accompagnait. Qu’est devenu celui-ci ?
L’homme à la salopette eut un imperceptible battement de paupières qui n’échappa pas à l’œil exercé de la fille du détective.
Puis il répliqua d’une voix un peu molle :
— Ça je ne sais pas, mademoiselle… Je ne pourrais pas vous dire… Je fais la commission dont on m’a chargé…
» Après tout, il se peut que le valet de chambre de M. Chantecoq ait été « amoché » lui aussi.
» Mais mon patron, qui m’a remis la lettre que je viens de vous donner, ne m’en a pas parlé… Moi, c’est tout ce que je peux vous dire.
Brusquement, Colette s’écriait :
— Vous mentez !
L’homme à la salopette, qui ne semblait nullement s’attendre à une pareille réplique, voulut protester.
Mais la fille du détective, avec la bravoure qui la caractérisait, répétait avec force :
— Vous mentez ! Vous mentez !! Ce n’est pas mon père qui a écrit ce billet.
Et saisissant l’appareil téléphonique qui se trouvait à portée de sa main, elle voulut le décrocher.
Elle n’en eut pas le temps.
L’homme à la salopette, tirant un revolver de sa poche, le braqua vers elle…
Et tandis que Marie-Jeanne demeurait pétrifiée, il lançait d’une voix canaille et menaçante :
— Haut les mains toutes les deux ou je fais aboyer mon rigolo !
Marie-Jeanne obéit, et Colette, admirable de courage, fit, en se croisant les bras sur la poitrine :
— Que voulez-vous de moi ?
— Je vais vous le dire… fit l’homme à la salopette tout en continuant à menacer de son arme la fille de Chantecoq.