ET
MADAME DE CHARRIÈRE.
LETTRES INÉDITES.
Rien de plus intéressant que de pouvoir saisir les personnages célèbres avant leur gloire, au moment où ils se forment, où ils sont déjà formés et où ils n’ont point éclaté encore ; rien de plus instructif que de contempler à nu l’homme avant le personnage, de découvrir les fibres secrètes et premières, de les voir s’essayer sans but et d’instinct, d’étudier le caractère même dans sa nature, à la veille du rôle. C’est un plaisir et un intérêt de ce genre qu’on a pu se procurer en assistant aux premiers débuts ignorés de Joseph de Maistre ; c’est une ouverture pareille que nous venons pratiquer aujourd’hui sur un homme du camp opposé à de Maistre, sur un étranger de naissance comme lui, parti de l’autre rive du Léman, mais nationalisé de bonne heure chez nous par les sympathies et les services, sur Benjamin Constant.
Il en a déjà été parlé plus d’une fois et avec développement dans cette Revue. Un écrivain bien spirituel, dont la littérature regrette l’absence, M. Loève-Veimars, a donné sur l’illustre publiciste une de ces piquantes lettres politiques qu’on n’a pas oubliées. Un autre écrivain, un critique dont le silence s’est fait également sentir, M. Gustave Planche, a publié sur Adolphe quelques pages d’une analyse attristée et sévère. Plus d’une fois Benjamin Constant a été touché indirectement et d’assez près, à l’occasion de notices, soit sur M de Staël, soit sur M de Krüdner ou de Charrière ; mais aujourd’hui c’est mieux, et nous allons l’entendre lui-même s’épanchant et se livrant sans détour, lui le plus précoce des hommes, aux années de sa première jeunesse.
Dans l’article que cette Revue a publié, si l’on s’en souvient, sur M de Charrière, sur cette Hollandaise si originale et si libre de pensée, qui a passé sa vie en Suisse et a écrit une foule d’ouvrages d’un français excellent, il a été dit qu’elle connut Benjamin Constant sortant de l’enfance, qu’elle fut la première marraine de ce Chérubin déjà quelque peu émancipé, qu’elle contribua plus que personne à aiguiser ce jeune esprit naturellement si enhardi, que tous deux s’écrivaient beaucoup, même quand il habitait chez elle à Colombier, et que les messages ne cessaient pas d’une chambre à l’autre ; mais ce n’était là qu’un aperçu, et le degré d’influence de M de Charrière sur Benjamin Constant, la confiance que celui-ci mettait en elle durant ces années préparatoires, ne sauraient se soupçonner en vérité, si les preuves n’en étaient là devant nos yeux, amoncelées, authentiques, et toutes prêtes à convaincre les plus incrédules.
Un homme éclairé, sincèrement ami des lettres, comme la Suisse en nourrit un si grand nombre, M. le professeur Gaullieur, de Lausanne, se trouve possesseur, par héritage, de tous les papiers de M de Charrière. En même temps qu’il sent le prix de tous ces trésors, résultats accumulés d’un commerce épistolaire qui a duré un demi-siècle, M. Gaullieur ne comprend pas moins les devoirs rigoureux de discrétion que cette possession délicate impose. En préparant l’intéressant travail dont il nous permet de donner un avant-goût aujourd’hui, il a dû choisir et se borner : « il est, dit-il, dans les papiers dont nous sommes dépositaire, des choses qui ne verront jamais le jour ; il existe tel secret que nous entendons respecter. Il est d’autres pièces au contraire qui sont acquises à l’histoire, à la langue française. comme aussi à la philosophie du cœur humain. Si la postérité n’a que faire des faiblesses de quelques grands noms, elle a droit de revendiquer les documens qui la conduiront sur la trace de certaines carrières étonnantes, qui lui dévoileront les vrais élémens dont s’est formé à la longue tel caractère historique controversé. »
Au nombre de ces pièces que la curiosité publique est en droit de réclamer, on peut placer sans inconvénient (et sauf quelques endroits sujets à suppression) la correspondance de Benjamin Constant avec M de Charrière. Elle comprend un espace de sept années 1787-1795 ; Benjamin a vingt ans au début, il est dans sa période de Werther et d’Adolphe ; s’il est vrai qu’il n’en sortit jamais complètement, on accordera qu’à vingt ans il y était un peu plus naturellement que dans la suite. Pour qui veut l’étudier sous cet aspect, l’occasion est belle, elle est transparente ; on a là l’épreuve avant la lettre, pour ainsi dire.
Tout d’abord on voit le jeune Benjamin fuyant la maison paternelle, ou plutôt s’échappant de Paris, où il passait l’été de 1787, pour courir seul, à pied, à cheval, n’importe comment, les comtés de l’Angleterre. Il est parti, pourquoi ? il ne s’en rend pas lui-même très bien compte, il est parti par ennui, par amour, par coup de tête, comme il partira bien des fois dans la suite et dans des situations plus décisives. Des pensées de suicide l’assiègent, et il ne se tuera pas ; des projets d’émigration en Amérique le tentent, et il n’émigrera pas. Tout cela vient aboutir à de jolies lettres à M de Charrière, à des lettres pleines déjà de saillie, de persiflage, de moquerie de soi-même et des autres. Puis, au retour en Suisse, pauvre pigeon blessé et traînant l’aile, assez mal reçu de sa famille pour son équipée, il va se refaire chez son indulgente amie à Colombier près de Neuchâtel ; il passe là six semaines ou deux mois de repos, de gaîté, de félicité presque ; il s’en souviendra long-temps, il en parlera avec reconnaissance, avec une sorte de tendresse qui ne lui est pas familière. Voilà le premier acte terminé.
Le second s’ouvre à Brunswick, à cette petite cour où sa famille l’a fait placer en qualité de gentilhomme ordinaire ou plutôt fort extraordinaire, nous dit-il ; il y arrive en mars 1788, il y réside durant ces premières années de la révolution ; il s’y ennuie, il s’y marie, il travaille à son divorce, qu’il finit par obtenir (mars 1793) ; il s’est livré dans l’intervalle à toutes sortes de distractions et à un imbroglio d’intrigues galantes pour se dédommager de son inaction politique, qui commence à lui peser en face de si grands évènemens. Placé au foyer de l’émigration et de la coalition, il est réputé quelque peu aristocrate par ses amis de France qui l’ont perdu de vue, et tant soit peu jacobin par ceux qui le jugent de plus près et croient le connaître mieux ; mais il nous apparaît déjà ce qu’il sera toujours au fond, un girondin de nature, inconséquent, généreux, avec de nobles essors trop vite brisés, avec un secret mépris des hommes et une expérience anticipée qui ne lui interdisent pourtant pas de chercher encore une belle cause pour ses talens et son éloquence.
L’astre de M de Charrière n’a pas trop pâli durant tout ce premier séjour ; il lui écrit constamment, abondamment, et même de certains détails qu’il n’est pas absolument nécessaire de raconter à une femme. Il se reporte souvent en idée à ces deux mois de bonheur à Colombier, et il a l’air, par momens, de croire en vérité que son avenir est là. Un voyage qu’il fait en Suisse, dans l’été de 1793, dut contribuer à le détromper ; quelques années de plus, quelques derniers automnes avaient achevé de ranger M de Charrière dans l’ombre entière et sans rayons. Il retourne encore à Brunswick au printemps de 1794, mais il n’y tient plus, il revient en Suisse, il y rencontre pour la première fois M de Staël le 19 septembre de cette année. Un plus large horizon s’ouvre à ses regards, un monde d’idées se révèle ; une carrière d’activité et de gloire le tente. Il arrive à Paris dans l’été de 1796, il y embrasse une cause, il s’y fait une patrie.
Le reste est connu, et l’on a raison de dire avec M. Gaullieur que « cette avant-scène de la biographie de Benjamin Constant est la seule dont il soit piquant aujourd’hui de s’enquérir : elle forme, dit-il, comme une contre-épreuve de la première partie des Confessions de Jean-Jacques. C’est le même sol et le même théâtre ; ce sont d’abord les mêmes erreurs et les mêmes agitations, presque les mêmes idées, mais passées à une autre filière et reçues par un monde différent. »
On peut se demander avant tout comment une influence aussi réelle, aussi sérieuse que l’a été celle de M de Charrière, n’a pas laissé plus de trace extérieure dans la carrière de Benjamin Constant, comment elle a si complètement disparu dans le tourbillon et l’éclat de ce qui a succédé, et par quel inconcevable oubli il n’a nulle part rendu témoignage à un nom qui était fait pour vivre et pour se rattacher au sien. M. Gaullieur n’hésite pas à reconnaître un portrait de M de Charrière dans cette page du début d’Adolphe :
« J’avais, à l’âge de dix-sept ans, vu mourir une femme âgée, dont l’esprit, d’une tournure remarquable et bizarre, avait commencé à développer le mien. Cette femme, comme tant d’autres, s’était, à l’entrée de sa carrière, lancée vers le monde, qu’elle ne connaissait pas, avec le sentiment d’une grande force d’ame et de facultés vraiment puissantes. Comme tant d’autres aussi, faute de s’être pliée à des convenances factices, mais nécessaires, elle avait vu ses espérances trompées, sa jeunesse passer sans plaisir, et la vieillesse enfin l’avait atteinte sans la soumettre. Elle vivait dans un château voisin d’une de nos terres, mécontente et retirée, n’ayant que son esprit pour ressource, et analysant tout avec son esprit. Pendant près d’un an, dans nos conversations inépuisables, nous avions envisagé la vie sous toutes ses faces, et la mort toujours pour terme de tout ; et après avoir tant causé de la mort avec elle, j’avais vu la mort la frapper à mes yeux. »
Quoiqu’il y ait quelque arrangement à tout ceci, que Benjamin Constant, à l’âge de vingt ans, n’ait peut-être pas trouvé d’abord M de Charrière une personne aussi âgée qu’Adolphe veut bien le dire, et qu’il ne l’ait pas vue précisément à son lit de mort, l’intention du portrait est incontestable, et on ne saurait y méconnaître celle qu’on a une fois rencontrée. — « J’avais, dit encore Adolphe, j’avais contracté dans mes conversations avec la femme qui, la première, avait développé mes idées, une insurmontable aversion pour toutes les maximes communes et pour toutes les formules dogmatiques. » On va voir, en effet, que les maximes communes n’étaient guère d’usage entre eux, et ce sont justement ces conversations inépuisables, ces excès même d’analyse, que nous sommes presque en mesure de ressaisir au complet et de prendre sur le fait aujourd’hui. Adolphe va en être mieux connu ; ses origines morales vont s’en éclairer, hélas ! jusqu’en leurs racines.
M. Gaullieur, dans son introduction, a eu le soin de s’arrêter sur quelques circonstances de la biographie de M de Charrière, de développer ou de rectifier plusieurs points où les renseignemens antérieurs avaient fait défaut. La notice de la Revue des Deux Mondes avait dit d’elle qu’elle était médiocrement jolie ; M. Gaullieur fournit des preuves très satisfaisantes du contraire : « son buste par Houdon, dit-il, et son portrait par Latour, que je possède dans ma bibliothèque, témoignent de l’étincelante beauté de M de Charrière. L’épithète est d’un de ses adorateurs. » On avait dit encore qu’elle avait eu quelque difficulté à se marier, étant sans dot ou à peu près. M. Gaullieur montre qu’elle reçut en dot 100,000 florins de Hollande et qu’à aucun moment les épouseurs ne manquèrent ; qu’elle en refusa même de maison souveraine, et que, si elle se décida pour un précepteur suisse, c’est que sa sympathie pour le Saint-Preux l’emporta.
Mais, laissant ces minces détails, nous introduirons sans plus tarder le personnage principal. La situation est celle-ci : M de Charrière, auteur célèbre de Caliste, et qui ne doit pas avoir moins de quarante-cinq ans, est venue passer quelque temps à Paris dans la famille de M. Necker, ou du moins dans le voisinage. Benjamin Constant y est venu de son côté ; à ce moment, l’assemblée des notables, les conflits avec le parlement, excitent un vif intérêt ; la curiosité universelle est en jeu, et celle du nouvel arrivant n’est pas en reste. Il voit le monde de M Suard, il suit les cours de La Harpe au Lycée, il dîne avec Laclos. Cette vie oisive et sans but déplaît au père de Benjamin : il veut que son fils, qui aura dans quelques mois ses vingt ans accomplis, embrasse un état ; il lui enjoint de quitter Paris et de venir le retrouver sur-le-champ dans sa garnison de Bois-le-Duc, où le jeune homme sera sommé de choisir entre la robe ou l’épée, entre la diplomatie ou la finance. Voici quelques-unes des premières lettres, où le caractère éclate tel qu’il sera toute la vie. Quant au style, il est ce qu’il peut, il n’est pas formé encore, mais l’esprit va son train tout au travers. Nous ne faisons qu’extraire le travail de M. Gaullieur, et y emprunter notes et éclaircissemens.
Douvres, ce 26 juin 1787.
« Il y a dans le monde, sans que le monde s’en doute, un grave auteur allemand qui observe avec beaucoup de sagesse, à l’occasion d’une gouttière qu’un soldat fondit pour en faire des balles, que l’ouvrier qui l’avait posée ne se doutait point qu’elle tuerait quelqu’un de ses descendans.
« C’est ainsi, madame (car c’est comme cela qu’il faut commencer pour donner à ses phrases toute l’emphase philosophique), c’est ainsi, dis-je, que lorsque tous les jours de la semaine dernière je prenais tranquillement du thé en parlant raison avec vous, je ne me doutais pas que je ferais avec toute ma raison une énorme sottise ; que l’ennui, réveillant en moi l’amour, me ferait perdre la tête, et qu’au lieu de partir pour Bois-le-Duc, je partirais pour l’Angleterre, presque sans argent et absolument sans but.
« C’est cependant ce qui est arrivé de la façon la plus singulière. Samedi dernier, à sept heures, mon conducteur et moi nous partîmes dans une petite chaise qui nous cahota si bien, que nous n’eûmes pas fait une demi-lieue que nous ne pouvions plus y tenir, et que nous fûmes obligés de revenir sur nos pas. À neuf, de retour à Paris, il se mit à chercher un autre véhicule pour nous traîner en Hollande, et moi, qui me proposais de vous faire ma cour encore ce soir-là, puisque nous ne partions que le lendemain, je m’en retournai chez moi pour y chercher un habit que j’avais oublié. Je trouvai sur ma table la réponse sèche et froide de la prudente Jenny. Cette lettre, le regret sourd de la quitter, le dépit d’avoir manqué cette affaire, le souvenir de quelques conversations attendrissantes que nous avions eues ensemble, me jetèrent dans une mélancolie sombre.
« En fouillant dans d’autres papiers, je trouvai une autre lettre d’une de mes parentes, qui, en me parlant de mon père, me peignait son mécontentement de ce que je n’avais point d’état, ses inquiétudes sur l’avenir, et me rappelait ses soins pour mon bonheur et l’intérêt qu’il y mettait. Je me représentai, moi, pauvre diable, ayant manqué dans tous mes projets, plus ennuyé, plus malheureux, plus fatigué que jamais de ma triste vie. Je me figurai ce pauvre père trompé dans toutes ses espérances, n’ayant pour consolation dans sa vieillesse qu’un homme aux yeux duquel, à vingt ans, tout était décoloré, sans activité, sans énergie, sans désirs, ayant le morne silence de la passion concentrée sans se livrer aux élans de l’espérance qui nous raniment et nous donnent de nouvelles forces.
« J’étais abattu ; je souffrais, je pleurais. Si j’avais eu là mon consolant opium, c’eût été le bon moment pour achever en l’honneur de l’ennui le sacrifice manqué par l’amour.
« Une idée folle me vint ; je me dis : Partons, vivons seul, ne faisons plus le malheur d’un père ni l’ennui de personne. Ma tête était montée ; je ramasse à la hâte trois chemises et quelques bas, et je pars sans autre habit, veste, culotte ou mouchoir, que ceux que j’avais sur moi. Il était minuit. J’allai vers un de mes amis dans un hôtel. Je m’y fis donner un lit. J’y dormis d’un sommeil pesant, d’un sommeil affreux jusqu’à onze heures. L’image de M P… embellie par le désespoir me poursuivait partout. Je me lève ; un sellier qui demeurait vis-à-vis me loue une chaise. Je fais demander des chevaux pour Amiens. Je m’enferme dans ma chaise. Je pars avec mes trois chemises et une paire de pantoufles (car je n’avais point de souliers avec moi), et trente et un louis en poche. Je vais ventre à terre ; en vingt heures je fais soixante et neuf lieues. J’arrive à Calais, je m’embarque, j’arrive à Douvres, et je me réveille comme d’un songe.
« Mon père irrité, mes amis confondus, les indifférens clabaudant à qui mieux mieux ; moi seul, avec quinze guinées, sans domestique, sans habit, sans chemises, sans recommandations, voilà ma situation, madame, au moment où je vous écris, et je n’ai de ma vie été moins inquiet.
« D’abord, pour mon père, je lui ai écrit ; je lui ai fait deux propositions très raisonnables : l’une de me marier tout de suite ; je suis las de cette vie vagabonde ; je veux avoir un être à qui je tienne et qui tienne à moi, et avec qui j’aie d’autres rapports que ceux de la sociabilité passagère et de l’obéissance implicite. De la jeunesse, une figure décente, une fortune aisée, assez d’esprit pour ne pas dire des bêtises sans le savoir, assez de conduite pour ne pas faire des sottises, comme moi, en sachant bien qu’on en fait, une naissance et une éducation qui n’avilisse pas ses enfans, et qui ne me fasse pas épouser toute une famille de Cazenove, ou gens tels qu’eux, c’est tout ce que je demande.
« Ma seconde proposition est qu’il me donne à présent une portion de quinze ou vingt mille francs, plus ou moins, du bien de ma mère, et qu’il me laisse aller m’établir en Amérique. En cinq ans je serai naturalisé, j’aurai une patrie, des intérêts, une carrière, des concitoyens. Accoutumé de bonne heure à l’étude et à la méditation, possédant parfaitement la langue du pays, animé par un but fixe et une ambition réglée, jeune et peut-être plus avancé qu’un autre à mon âge, riche d’ailleurs, très riche pour ce pays-là, voilà bien des avantages.
« Peu m’importe quelle des deux propositions il voudra choisir, mais l’une des deux est indispensable. Vivre sans patrie et sans femme, j’aime autant vivre sans chemise et sans argent, comme je fais actuellement.
« Je pars dans l’instant pour Londres ; j’y ai deux ou trois amis, entre autres un à qui j’ai prêté beaucoup d’argent en Suisse, et qui, j’espère, me rendra le même service ici. Si je reste en Angleterre, comptez que j’irai voir le banc de mistriss Calista à Bath. Aimez-moi malgré mes folies ; je suis un bon diable au fond. Excusez-moi près de M. de Charrière. Ne vous inquiétez absolument pas de ma situation : moi, je m’en amuse comme si c’était celle d’un autre. Je ris pendant des heures de cette complication d’extravagances, et quand je me regarde dans le miroir, je me dis, non pas, « Ah ! James Boswell ! » mais, « Ah ! Benjamin, Benjamin Constant ! » Ma famille me gronderait bien d’avoir oublié le de et le Rebecque ; mais je les vendrais à présent three pence a piece. Adieu, madame.
Constant. »
« P. S. Répondez-moi quelques mots, je vous prie. J’espère que je pourrai encore afford to pay le port de vos lettres. Adressez-les comme ci-dessous, mot à mot :
« H. B. CONSTANT, esq.
« LONDON.
« To be leff at the post office
« till called for. »
Chesterford, ce 22 juillet 1787.
« Vous aurez bien deviné, madame, au ton de ma précédente lettre, que mon séjour à Patterdale était une plaisanterie ; mais ce qui n’en est pas une, c’est la situation où je suis actuellement, dans une petite cabane, dans un petit village, avec un chien et deux chemises. J’ai reçu des lettres de mon père, qui me presse de revenir, et je le rejoindrai dans peu. Mais je suis déterminé à voir le peuple des campagnes, ce que je ne pourrais pas faire si je voyageais dans une chaise de poste. Je voyage donc à pied et à travers champs. Je donnerais, non pas dix louis, car il ne m’en resterait guère, mais beaucoup, un sourire de M Pourrat, pour n’être pas habitué à mes maudites lunettes. Cela me donne un air étrange, et l’étonnement répugne à l’intimité du moment, qui est la seule que je désire. On est si occupé à me regarder, qu’on ne se donne pas la peine de me répondre. Cela va pourtant tant bien que mal. En trois jours, j’ai fait quatre-vingt-dix milles ; j’écris le soir une petite lettre à mon père, et je travaille à un roman que je vous montrerai. J’en ai, d’écrites et de corrigées, cinquante pages in-8 ; je vous le dédierai si je l’imprime. — J’ai rencontré à Londres votre médecin, je l’ai trouvé bien aimable ; mais je ne suis pas bon juge et je me récuse, car nous n’avons parlé que de vous. Écrivez-moi toujours à Londres. On m’envoie les lettres à la poste de quelque grande ville par laquelle je passe.
« J’ai balancé comment je voyagerais ; je voulais prendre un costume plus commun, mais mes lunettes ont été un obstacle. Elles et mon habit, qui est beaucoup trop gentleman-like, me donnent l’air d’un broken gentleman, ce qui me nuit on ne peut pas plus. Le peuple aime ses égaux, mais il hait la pauvreté, et il hait les nobles. Ainsi quand il voit un gentleman qui a l’air pauvre, il l’insulte ou le fuit. Mon seul échappatoire, c’est de passer, sans le dire, pour quelque journeyman qui s’en retourne, de Londres où il a dépensé son argent, à la boutique de son maître. Je pars ordinairement à sept heures ; je vais au taux de quatre milles par heure jusqu’à neuf. Je déjeune. À dix et demie, je repars jusqu’à deux ou trois. Je dîne mal et à très bon marché. Je pars à cinq. À sept, je prends du thé, ou quelquefois, par économie ou pour me lier avec quelque voyageur qui va du même côté, un ou deux verres de brandy. Je marche jusqu’à neuf. Je me couche à minuit assez fatigué. Je dépense cinq à six shellings par jour. Ce qui augmente beaucoup ma dépense, c’est que je n’aime pas assez le peuple pour vouloir coucher avec lui, et qu’on me fait, surtout dans les villages, payer pour la chambre et pour la distinction. Je crois que je goûterai un peu mieux le repos, le luxe, les bons lits, les voitures et l’intimité. Jamais homme ne se donna tant de peine pour obtenir un peu de plaisir.
« Vous croirez que c’est une exagération, mais quand je suis bien fatigué, que j’ai du linge bien sale, ce qui m’arrive quelquefois et me fait plus de peine que toute autre chose ; qu’une bonne pluie me perce de tous côtés, je me dis : « Ah ! que je vais être heureux cet automne, avec du linge blanc, une voiture et un habit sec et propre ! »
« Je réponds de mon père : il sera fâché contre moi et de mon équipée, quoiqu’il m’assure l’avoir pardonnée, mais je suis déterminé à devenir son ami en dépit de lui. Je serai si gai, si libre et si franc, qu’il faudra bien qu’il rie et qu’il m’aime.
« En général, mon voyage m’a fait un grand bien ou plutôt dix grands biens. En premier lieu, je me sers moi tout seul, ce qui ne m’était jamais arrivé. Secondement j’ai vu qu’on pouvait vivre pour rien ; je puis à Londres aller tous les jours au spectacle, bien dîner, souper, déjeuner, être bien vêtu pour douze louis par mois. Troisièmement j’ai été convaincu qu’il ne fallait pour être heureux, quand on a un peu vu le monde, que du repos.
« Je vous souhaite tous ces bonheurs et mets le mien dans votre indulgence. Demain je serai à Methwold, un tout petit village entre ceci et Lynn, et au-delà de Newmarket, dont Chersterford, d’où je vous écris ce soir, n’est qu’à cinq lieues. — Adieu, madame, ajoutez à ma lettre tous mes sentimens pour vous, et vous la rendrez bien longue.
Constant. »
Westmoreland. — Patterdale, le 27 août 1787.
« Il y a environ cent mille ans, madame, que je n’ai reçu de vos lettres, et à peu près cinquante mille que je ne vous ai écrit. J’ai tant couru à pied, à cheval et de toutes les manières, que je n’ai pu que penser à vous. Je me trouve très mal de ce régime, et je veux me remettre à une nourriture moins creuse. J’espère trouver de vos lettres à Londres, où je serai le 6 ou 7 du mois prochain, et je ne désespère pas de vous voir à Colombier dans environ six semaines : cent lieues de plus ou de moins ne sont rien pour moi. Je me porte beaucoup mieux que je ne me suis jamais porté : j’ai une espèce de cheval qui me porte aussi très bien, quoiqu’il soit vieux et usé. Je fais quarante à cinquante milles par jour. Je me couche de bonne heure, je me lève de bonne heure, et je n’ai rien à regretter que le plaisir de me plaindre et la dignité de la langueur.
« Vous avez tort de douter de l’existence de Patterdale. Il est très vrai que ma lettre datée d’ici était une plaisanterie ; mais il est aussi très vrai que Patterdale est une petite town, dans le Westmoreland, et qu’après un mois de course en Angleterre, en Écosse, du nord au sud et du sud au nord, dans les plaines de Norfolk et dans les montagnes du Clackmannan, je suis aujourd’hui et depuis deux jours ici, avec mon chien, mon cheval et toutes vos lettres, non pas chez le curé, mais à l’auberge. Je pars demain, et je couche à Keswick, à vingt-quatre milles d’ici, où je verrai une sorte de peintre, de guide, d’auteur, de poète, d’enthousiaste, de je ne sais quoi, qui me mettra au fait de ce que je n’ai pas vu, pour que, de retour, je puisse mentir comme un autre et donner à mes mensonges un air de famille. J’ai griffonné une description bien longue, parce que je n’ai pas eu le temps de l’abréger, de Patterdale. Je vous la garantis vraie dans la moitié de ses points, car je ne sais pas, comme je n’ai pas eu la patience ni le temps de la relire, où j’ai pu être entraîné par la manie racontante. Lisez, jugez et croyez ce que vous pourrez, et puis offrez à Dieu votre incrédulité, qui vaut mille fois mieux que la crédulité d’un autre.
« J’ai quitté l’idée d’un roman en forme. Je suis trop bavard de mon naturel. Tous ces gens qui voulaient parler à ma place m’impatientaient. J’aime à parler moi-même, surtout quand vous m’écoutez. J’ai substitué à ce roman des lettres intitulées : Lettres écrites de Patterdale à Paris dans l’été de 1787, adressées à madame de C. de Z. (M de Charrière de Zoel). Cela ne m’oblige à rien. Il y aura une demi-intrigue que je quitterai ou reprendrai à mon gré. Mais je vous demande, et à M. de Charrière, qui j’espère n’a pas oublié son fol ami, le plus grand secret. Je veux voir ce qu’on dira et ce qu’on ne dira pas, car je m’attends plus au châtiment de l’obscurité qu’à l’honneur de la critique. Je n’ai encore écrit que deux lettres ; mais, comme j’écris sans style, sans manière, sans mesure et sans travail, j’écris à trait de plume…
Àdix-huit milles de Patterdale, Ambleside, le 31.
« Je suis resté jusqu’au 30 à Patterdale. Je n’ai point encore été à Keswick. Je n’y serai que ce soir, et j’en partirai demain matin pour continuer tout de bon ma route que les lacs du Westmoreland et du Cumberland ont interrompue. Je viens d’essuyer une espèce de tempête sur le Windermere, un lac, le plus grand de tous ceux de ce pays-ci, à deux milles de ce village. J’ai eu envie de me noyer. L’eau était si noire et si profonde, que la certitude d’un prompt repos me tentait beaucoup ; mais j’étais avec deux matelots qui m’auraient repêché, et je ne veux pas me noyer comme je me suis empoisonné, pour rien. Je commence à ne pas trop savoir ce que je deviendrai. J’ai à peine six louis : le cheval loué m’en coûtera trois. Je ne veux plus prendre d’argent à Londres chez le banquier de mon père. Mes amis n’y sont point. I’ll just trust to fate. Je vendrai, si quelque heureuse aventure ne me fait rencontrer quelque bonne ame, ma montre et tout ce qui pourra me procurer de quoi vivre, et j’irai comme Goldsmith, avec une viole et un orgue sur mon dos, de Londres en Suisse. Je me réfugierai à Colombier, et de là j’écrirai, je parlementerai, et je me marierai ; puis, après tous ces rai, je dirai, comme Pangloss fessé et pendu : « Tout est bien. »
Àquatorze milles d’Ambleside, Kendal, 1 septembre.
« … C’est une singulière lettre que celle-ci, madame, — je ne sais trop quand elle sera finie, — mais je vous écris et je ne me lasse pas de ce plaisir-là comme des autres. — Me voici à trente milles de Keswick, où j’ai vu mon homme. — J’ai vingt-deux milles de plus à faire. Je vous écrirai de Lancaster. La description de Patterdale est dans mon porte-manteau, — et je ne puis le défaire. Je vous l’enverrai de Manchester, où je coucherai demain ; — je vais à grandes journées par économie et par impatience. — On se fatigue de se fatiguer comme de se reposer, madame. — Pour varier ma lettre, je vous envoie mon épitaphe. — Si vous n’entendez pas parler de moi d’ici à un mois, faites mettre une pierre sous quatre tilleuls qui sont entre le Désert et la Chablière, et faites-y graver l’inscription suivante ; — elle est en mauvais vers, et je vous prie de ne la montrer à personne tant que je serai en vie. — On pardonne bien des choses à un mort, et l’on ne pardonne rien aux vivans. —