Scène XII.
JEAN, MARTHE.
JEAN, paraissant au fond, à la porte de la boutique, pendant que le comte monte l’escalier.
Les voici… les voici… c’est superbe à voir, un cortège magnifique… les chefs des corporations avec leurs bannières, et puis de la musique. (On entend une marche triomphale, et l’on voit paraître la tête du cortège, qui se range au fond du théâtre, dans la rue, en face de la boutique.) Où est donc notre maitre ? là haut, sans doute (Courant à l’escalier.) Notre maître, descendez donc !… on vient vous chercher… m’entendez-vous ?
MARTHE, paraissant sur l’escalier avec deux garçons de boutique.
Et qu’est-ce que tu as encore à crier ?
JEAN.
Je crie après notre maître.
MARTHE.
Il est en bas.
JEAN.
Il est en haut.
MARTHE.
Je te dis que non.
TOUT LE PEUPLE, en dehors.
Vive Burkenstaff ! vive notre chef !
JEAN.
Et il n’est pas là… et on va crier sans lui. (Aux deux garçons de boutique qui sont descendus.) Voyez, vous autres… parcourez la maison…
LE PEUPLE, en dehors.
Vive Burkenstaff !… qu’il paraisse !… qu’il paraisse !
JEAN, à la porte de la boutique et criant.
Dans l’instant… on a été le chercher, on va vous le montrer. (Parcourant le théâtre.) Ça me fait mal… ça me fait bouillir le sang.
PLUSIEURS GARÇONS, rentrant par la droite.
Nous ne l’avons pas trouvé.
D’AUTRES GARÇONS, redescendant du magasin.
Ni nous non plus… il n’est pas dans la maison.
LE PEUPLE, avec des murmures.
Burkenstaff !… Burkenstaff !…
JEAN.
Voilà qu’on s’impatiente, qu’on murmure ; et après avoir crié pour lui, on va crier après lui. Ou peut-il être ?
MARTHE.
Est-ce qu’on l’aurait arrêté de nouveau ?
JEAN.
Laissez donc ! après les promesses qu’on nous a faites ? (Se frappant le front.) Ah ! mon Dieu… ces soldats que j’ai vus rôder autour de la maison. (Courant au fond.) Et la musique du triomphe qui va toujours !… Taisez-vous donc. Il me vient une idée… c’est une horreur… une infamie !…
MARTHE.
Qu’est-ce qui lui prend donc ?
JEAN, s’adressant à une douzaine de gens du peuple.
Oui, mes amis, oui, on s’est emparé de notre maître… on s’est assuré de sa personne ; et pendant qu’on vous trompait par de belles paroles il était arrêté… emprisonné de nouveau. À nous, les amis !
LE PEUPLE, se précipitant dans la boutique en brisant les vitrages du fond.
Nous voici !… Vive Burkenstaff !… notre chef… notre ami…
MARTHE.
Votre ami… et vous brisez sa boutique !
JEAN.
Il n’y a pas de mal ! c’est de l’enthousiasme ! et des carreaux cassés… Courons au palais !
TOUS.
Au palais ! au palais !
RANTZAU, paraissant au haut de l’escalier et regardant ce qui se passe.
Àla bonne heure, au moins… cela recommence.
TOUS, agitant leurs bannières et leurs bonnets.
Àbas Struensée ! Vive Burkenstaff ! qu’on nous le rende ! Burkenstaff pour toujours !
(Tout le peuple sort en désordre avec Jean. Marthe tombe désespérée dans le fauteuil qui est près du comptoir, et Rantzau descend lentement l’escalier en se frottant les mains de satisfaction. La toile tombe.)