‹ Bertrand et Raton, ou l’Art de conspirerChapitre 25 sur 58 · Scène I.

Scène I.

CHRISTINE, LE BARON DE GŒLHER.

CHRISTINE.

Eh ! mais, monsieur le baron, qu’est-ce que cela signifie ? qu’y a-t-il donc encore de nouveau ?

GŒLHER.

Rien, mademoiselle.

CHRISTINE.

Le comte de Struensée vient de s’enfermer dans le cabinet de mon père ; ils ont envoyé chercher M. de Rantzau. À quoi bon cette réunion extraordinaire ; il y a déjà eu conseil ce matin, et tantôt ces messieurs doivent se trouver ici à dîner.

GŒLHER.

Je l’ignore… mais il n’y a rien d’important, rien de sérieux… sans cela j’en aurais été prévenu ! ma nouvelle place de secrétaire du conseil m’oblige d’assister à toutes les délibérations.

CHRISTINE.

Ah ! vous êtes nommé ?

GŒLHER.

De ce matin !… sur la proposition de votre père, et la reine a déjà confirmé ce choix. Je viens de la voir ainsi que toutes ces dames, encore un peu troublées de l’algarade de ces bons bourgeois… On craignait d’abord que cela ne dérangeât le bal de demain ; grâce au ciel, il n’en est rien ; il m’est même venu là dessus quelques plaisanteries assez heureuses qui ont obtenu l’approbation de sa majesté, et elle a fini par rire de la manière la plus aimable.

CHRISTINE.

Ah ! elle a ri !

GŒLHER.

Oui, mademoiselle, tout en me félicitant de ma nomination et de mon mariage… et elle m’a dit à ce sujet des choses. (Souriant avec fatuité.) qui donneraient beaucoup à penser à ma vanité, si j’en avais. (À part.) car enfin Struensée ne sera pas éternel. (Haut.) mais je n’y pense plus. Me voilà lancé dans les affaires d’état, les affaires sérieuses, pour les quelles j’ai toujours eu du goût… oui, mademoiselle ; il ne faut pas croire, parce que vous me voyez léger et frivole, que je ne puisse pas aussi bien que tout autre… mon Dieu ! on peut traiter tout cela en se jouant, en plaisantant… que j’arrive seulement au pouvoir, et l’on verra !

CHRISTINE.

Vous au pouvoir !…

GŒLHER.

Certainement, je puis vous le dire, à vous, en confidence, cela ne tardera peut-être pas. Il faut que le Danemarck se rajeunisse… c’est l’avis de la reine, de Struensée, de votre père… et si l’on peut éliminer ce vieux comte de Rantzau, qui n’est plus bon à rien, et que l’on garde parceque son ancienne réputation d’habileté impose encore aux cours étrangères… j’ai la promesse formelle d’être nommé à sa place, et vous sentez que M. de Falkenskield et moi… le beau-père et le gendre à la tête des affaires… nous mènerons cela autrement. Ce matin, par exemple, je les voyais tous effrayés, cela me faisait sourire ; si l’on m’avait laissé faire, je vous réponds bien qu’en, un instant…

CHRISTINE, écoutant.

Taisez-vous !

GŒLHER.

Qu’est-ce donc ?

CHRISTINE.

Il m’avait semblé entendre dans le lointain des cris confus.

GŒLHER.

Vous vous trompez.

CHRISTINE.

C’est possible.

GŒLHER.

Des gens du peuple qui se disputent… ou se battent dans la rue ; ne voulez-vous pas les priver de ce plaisir-là ! ce serait cruel, ce serait tyrannique ; et nous avons à parler de choses bien plus importantes, de notre mariage, dont je n’ai pas encore pu vous dire un mot, et du bal de demain, et de la corbeille, qui ne sera peut-être pas achevée… car je ne vois que cela de terrible dans les émeutes et les révoltes, c’est que les ouvriers nous font attendre, et que rien n’est prêt.

CHRISTINE.

Ah ! vous n’y voyez que cela de fâcheux… vous êtes bien bon… moi qui ce matin me suis trouvée au milieu du tumulte…

GŒLHER.

Est-il possible !

CHRISTINE.

Oui, monsieur ; et sans le courage et la générosité de M. Éric Burkenstaff qui m’a protégée et reconduite jusqu’ici…

GŒLHER.

M. Éric !… et de quoi se mêle-t-il ? et depuis quand lui est-il permis de vous protéger ?… voilà, à coup sûr, une prétention encore plus étrange que celle de monsieur son père.

JOSEPH, entrant et restant au fond.

Une lettre pour monsieur le baron.

GŒLHER.

De quelle part ?

JOSEPH.

Je l’ignore… celui qui l’a apportée est un jeune militaire, un officier, qui attend en bas la réponse.

CHRISTINE.

C’est quelque rapport sur ce qui se passe.

GŒLHER.

Probablement. (Lisant.) « Je porte une épaulette ; monsieur le baron de Gœlher ne peut plus me refuser une satisfaction qu’il me faut à l’instant. Quoique insulté, je lui laisse le choix des armes et l’attends aux portes de ce palais avec des pistolets et une épée. — Éric Burkenstaff, Lieutenant au 6 d’infanterie. » (À part.) Quelle insolence !

CHRISTINE.

Eh bien !… qu’y a-t-il ?

GŒLHER.

Ce n’est rien ! (Au domestique.) Laissez-nous… dites que plus tard… je verrai. (À part.) Encore une leçon à donner !

CHRISTINE.

Vous voulez me le cacher… il y a quelque chose… il y a du danger… j’en suis sure à votre trouble.

GŒLHER.

Moi, troublé !

CHRISTINE.

Eh bien ! montrez-moi ce billet et je vous croirai.

GŒLHER.

Impossible, vous dis-je !

CHRISTINE, se retournant et apercevant Koller.

Le colonel Koller ! il sera moins discret, je l’espère, et je saurai par lui.

Page 1