Scène IX.
JEAN, RATON, MARTHE.
RATON, à Marthe et à Jean qui entrent par la petite porte à gauche.
Eh bien ?
JEAN, tristement.
Cela va mal… tout est tranquille !
MARTHE.
Les rues sont désertes, les boutiques sont fermées, les ouvriers que nous avons envoyés ont eu beau crier : Vive Burkenstaff ! personne n’a répondu !…
RATON.
Personne !… c’est inconcevable !… des gens qui m’adoraient hier !… qui me portaient en triomphe… et aujourd’hui ils restent chez eux !
JEAN.
Et le moyen de sortir ? Il y a des soldats dans toutes les rues.
RATON.
Vraiment !
JEAN.
Les portes de nos ateliers sont gardées par des piquets de cavalerie.
RATON.
Ah ! mon Dieu !
MARTHE.
Et ceux des ouvriers qui ont voulu se montrer ont été arrêtés à l’instant même.
RATON, effrayé.
Voilà qui est bien différent. Écoutez donc, mes enfants, je ne savais pas cela. Je dirai à la reine-mère : Madame, j’en suis bien fâché ; mais à l’impossible nul n’est tenu, et je crois que ce que nous avons de mieux à faire est de retourner chacun chez nous.
MARTHE.
Ce n’est plus possible, notre maison est envahie ; des trabans de la garde y sont casernes ; ils mettent tout au pillage ; et si vous y paraissiez maintenant, il y a ordre de vous saisir et peut-être pire encore.
RATON.
Mais ça n’a pas de nom ! c’est épouvantable ! c’est d’un arbitraire !… Et où nous cacher maintenant ?
MARTHE.
Nous cacher ! quand mon fils est en danger, quand on dit qu’il vient d’être condamné !
RATON.
Est-il possible !
MARTHE.
C’est vous qui l’avez voulu ; et maintenant que nous y sommes, c’est à vous de nous en retirer ; il faut agir : décidez quelque chose.
RATON.
Je ne demande pas mieux, mais quoi ?
JEAN.
Les ouvriers du port, les matelots norwégiens sont en liberté ; ceux-là ne reculeront pas ; et en leur donnant de l’argent.
MARTHE, vivement.
Il a raison !… De l’or ! de l’or ! tout ce que nous avons !
RATON.
Permets donc.
MARTHE.
Vous hésiteriez ?
RATON.
Du tout ; je ne dis pas non, mais je ne dit pas oui.
JEAN.
Et qu’est-ce que vous dites donc ?
RATON.
Je dis qu’il faut attendre.
MARTHE.
Attendre !… et qui vous empêche de prendre un parti ?
JEAN.
Vous êtes le chef du peuple.
RATON, avec colère.
Certainement, je suis le chef ! et on ne me dit rien, on ne me commande rien ; c’est inconcevable !