01
Des mamelons de sable et de cailloux, houleux et divers comme des vagues pétrifiées. L’oreille guette un bruit ; l’œil cherche un point de repère. Une pelle, une pioche, une perforeuse pour disperser cette poussière, ces pierres amoncelées !
La terre boueuse où le pied colle devient une idée fixe. Du désert jaillissent des désirs baroques comme de gratter le sol, de hurler, de tâter sa force et sa ruse, de tuer, de piller.
Si l’homme, prisonnier de cette immensité désolée, pouvait se rendre compte de sa mentalité, il sentirait sa bestialité décuplée, ses instincts bas, que la civilisation refrène, prendre le dessus. Chez l’Européen, le latin ou le germain, la solitude, la monotonie brûlante de ces arides espaces d’un autre continent suscitent, à la longue, un déséquilibre, une démence animale. Tous les sentiments et les besoins, à l’état primitif y règnent en maître. Le scorpion, apeuré sous les pierres, jette son venin et donne la mort dès qu’il se croit attaqué ; l’hyène et le chacal cherchent pour se nourrir les cadavres ; et les humains, loin de toute police et de toute sanction, ne reculent devant aucune attaque, même injustifiée, pour conquérir les biens qu’ils envient et ne possèdent pas. Le désert n’est pas une terre morte : si nulle céréale ne peut y croître, du moins chaque route, chaque territoire, chaque coin de terre, bien qu’inculte, représente-t-il une richesse souhaitable, l’agrandissement possible d’un patrimoine. Les hommes se battent pour l’acquérir, voulant en sonder le mystère, dans l’espoir d’y trouver un trésor.
Le désert, c’est, dans l’oubli de toute civilisation, l’endroit où tout être se croit libre d’étaler ses instincts et de vivre sans contrainte, avec le simple souci de se nourrir, de s’abriter, de se reposer, de peiner, en suivant le rythme du soleil et de la nuit. Le respect de l’individu ne compte guère. Le désert est la proie du plus fort, du plus rusé. Sans eau, sans ombre, il faut le conquérir à coup de privations. Le chameau, qui ne boit et ne mange pas, en est le maître dans l’espèce animale, et le plus médiocre des biens des pays fertiles y apparaît comme issu d’un paradis.
Le transformer, devient chez certains hommes une ambition constante. L’équilibre du monde demande à ce qu’il soit utilisé, c’est l’opinion des « civilisés » ; pour les indigènes, au contraire, il répond tel qu’il est à un besoin de race. Ils l’aiment, parce que, depuis des générations, il s’est incorporé à leur chair. Le désert est une aventure qui change l’esprit, quand on le traverse ou quand on y vit ; il semble n’appartenir à personne. Mais on lui appartient.
Dans ce terrain inculte de Syrie où le sable, à perte de vue, ne cède la place qu’à des champs pierreux, un fort se dresse, masse régulière, trouée de meurtrières, dernier retranchement des tribus dissidentes avant les contreforts rocheux où règne l’émir, chef de la résistance contre la domination européenne, envahissante et conquérante.
Brusquement, la nuit s’évanouit aux confins de l’horizon et un rayon de soleil frappe durement l’épaisse muraille de terre cuite.
Dans une des pièces du poste, infecte chambrée au plafond bas, aux relents écœurants d’alcool et de transpiration humaine, Groff ouvre un œil ; sa tête, massive et huileuse, posée sur une planche servant d’oreiller, se soulève lentement. L’autre œil essaie, lourdement, de vaincre sa paresse. Alignées sur la table, six bouteilles vides, aux goulots grossièrement brisés, indiquent clairement la raison de ce dur réveil.
Groff sort lentement un bras de sous une couverture brune et, d’un coup sec, fait osciller, tel un balancier, sa montre, suspendue par une ficelle à la planche mal équarrie qui, au-dessus de son lit, forme le sommier de la couchette supérieure… Cinq heures… À quoi bon, après tout, compter les heures ?…
Il va falloir commencer à vivre une nouvelle journée aussi monotone que la précédente.
Le camarade Gestino est un veinard ! Étendu, là-haut, sur son perchoir, tout contre le plafond, il ronfle, il grignote le temps… Encore un bâillement, et Groff prend une décision énergique. Il se lève, s’étire. Ses jambes sont engourdies, serrées dans des leggins qu’il n’a pas quittés. D’une serviette mouillée, il rafraîchit sa lourde face hirsute.
Et Gestino ronfle toujours ! Groff ne l’entend pas ainsi ; le dormeur l’agace, avec ses doigts qui serrent innocemment, durant son sommeil, une médaille de la Vierge. Ce geste, presque enfantin, irrite le Brésilien. Dans le cerveau de celui-ci, une idée diabolique point. Sortant à pas de loup, il rentre brusquement et, de la porte, crie à la cantonade :
— Alerte ! le bombardement commence… Tout le monde à son poste de combat !
D’un bond, Gestino, réveillé, se dresse. Il embrasse dévotieusement sa médaille et saute de son perchoir pour empoigner un fusil, un revolver, un poignard de tranchée. Il geint, tout en se hâtant.
— Quelle misère ! Je ne croyais pas que l’ennemi viendrait nous embêter déjà !
Mais Groff, dans un gros rire, lui répond :
— Non, mais te faut-il de la guitare ou du violon pour te tirer du sommeil ? Il faut bien, de temps en temps, te rappeler que tu es un guerrier et que nous sommes ici pour nous battre. Tu vois comme tu es verni ! Ce n’est pas encore ce matin que tu sentiras l’odeur de la poudre… Monsieur préférerait, sans doute, le parfum de la poudre… de riz… En te regardant dormir tout à l’heure, je me rendais bien compte que tu te figurais être dans le harem du sultan, au moins ; en tout cas, loin de ce sale fort où le destin nous a conduits.
— Le destin ! tiens, c’est le nom que tu donnes maintenant aux femmes, Groff ?
— Ah ! les femmes, ne me parle pas d’elles, Gestino. Ici, on pourrait peut-être finir par les oublier !…
Groff, à la forte carrure, et Gestino, le petit Italien nerveux, se taisent soudain. Ils en ont gros sur le cœur. La simple évocation de lointaines présences féminines alourdit autour d’eux l’atmosphère de la cambuse.
— En attendant, ce n’est pas une raison pour me donner une maladie de cœur, je ne suis qu’un guerrier d’occasion, moi !
— Crois-tu donc que les troupes du protectorat ne viendront jamais chercher ici les aventuriers que nous sommes ? Pas d’illusions, mon mignon !
« Choisis-le donc, ton destin, allons, choisis.
« Un obus te réduit en charpie ; une balle te troue la poitrine, à moins que, fait prisonnier, tu préfères regarder en face le peloton d’exécution. Ah ! comme ils sont petits, les trous noirs des fusils qui te visent…
« Ou encore, Gestino, préfères-tu être expédié aux gendarmes de ton pays. Joli colis, en vérité, service rapide pour le bagne. Eh ! camarade, que dis-tu de mon petit assortiment ? rien n’y manque ! Tu n’as vraiment que l’embarras du choix. D’ailleurs, au cas où ni l’obus, ni la balle, ni le bagne ne prendraient soin de toi, veux-tu me dire ce que tu ferais de ta chienne de vie, Gestino ? L’émir, plein d’attention pour les gens de notre sorte, nous réserve peut-être son plus beau bureau de tabac dans la prochaine palmeraie… Ha ha ! la voilà bien, la belle vie ! Le désert, le sable, les Arabes, éternellement ! Tu vois cela, Gestino, tu vois cela ? Plutôt crever tout de suite.
— Au petit matin, tes paroles sont encore plus sinistres que ta tête de bull-dog, Groff ! murmure Gestino, impressionné par les divagations de son camarade.
— Bull-dog, tant que tu voudras, vieux, ronchonne la brute, mais dis, plutôt saint-bernard. Si tu te souviens bien, tu as eu de la veine quand je t’ai ramassé dans le bouge du port de Beyrouth, alors que la police allait te cueillir…
Puis, pour se donner du courage, il secoue les bouteilles ; l’une répond à son attente et les deux hommes se partagent le fond d’un gros vin rouge. Gestino boit, tout en fixant les anneaux dont se parent les oreilles de Groff qui, lui aussi, regarde machinalement la médaille, plutôt fétiche qu’emblème de pitié de son camarade. Un lourd silence pèse dans la chambre au plafond bas. La mélancolie s’étend sur les deux « hors-la-loi », mélancolie qui, dans cette poignante solitude, revêt un visage féminin.
Invariablement la hantise revient.
— Ah ! les femmes, quelles canailles !… Dire que c’est à cause d’elles que nous crèverons ici ! geint Groff, en serrant les dents et en assénant sur la table un si formidable coup de poing que les six bouteilles alignées s’entre-choquent dans un bruit de verre brisé…
Puis, s’étant levé, le Brésilien, à grandes enjambées, parcourt la pièce. Le passé le harcèle.
— J’étais un honnête citoyen de Saint-Paul du Brésil… Honnête ! ben oui, mon vieux et pourquoi pas ? Est-ce que j’avais tué ou volé à cette époque-là ? Si je donnais quelquefois de l’argent aux femmes, pas une ne peut dire que Groff lui a jamais coûté un sou. Si je ne travaillais pas plus qu’il ne fallait, j’avais mon petit boulot à moi et les emprunts forcés que je pratiquais n’avaient lieu que sur les finances des bourgeois cossus… Et puis, vois-tu, Lona était belle, elle m’avait empaumé. Elle me tenait bien, j’étais jaloux ! Ah ! l’arracher à son dur métier de vendeuse de sourires, la garder à moi tout seul, comprends-tu ? Je voulais avoir un foyer avec elle, une petite maison où nous aurions été heureux tous deux. Pour cela, j’ai été un peu fort, c’est vrai ; j’ai cambriolé une banque, j’ai eu la main lourde, je me suis largement servi ; mais avec tant d’argent on aurait pu vivre longtemps, en plein bonheur, tranquilles, car personne ne me soupçonnait. Mais elle se moquait bien de Groff, de cet imbécile de Groff, qui rêvait de bonheur avec une femme… Ah ! la gueuse ! Entre ses mains, il n’a pas fait long feu, l’argent de la banque ! Et quand la police a paru ouvrir l’œil sur ses dépenses, sais-tu ce qu’elle a fait, Gestino, la belle Lona, non mais, le sais-tu ?
Gestino hoche la tête, sans répondre ; il sait la vieille et lamentable histoire que Groff ressasse aux heures de cafard…
— Eh bien ! elle m’a vendu…
La scène se dresse si vivante à ses yeux hallucinés. Il la revit de façon si intense, qu’il saisit un escabeau et le lance violemment contre la porte, comme il fit jadis, quand la meute des policiers, lancés à sa poursuite, le força dans le petit bar de Saint-Paul. Puis, inconsciemment, ce geste ayant marqué dans sa vie, ses deux poignets se rapprochent dociles aux menottes, sous le canon des revolvers.
Et Groff continue son récit d’une voix morne, monotone :
— C’est Lona qui m’a vendu ? que je demande.
« Un policier me regarde avec pitié.
« Cet homme-là avait eu à se plaindre des femmes sûrement. J’avais compris.
« Mon sang alors ne fit qu’un tour ; j’étais fort, malgré mes mains enchaînées. Mettant toute mon énergie dans mes coudes, j’échappais à la police. Bien que poursuivi, j’eus le temps de me précipiter chez Lona dont la chambre était juste au-dessus du bar. Si les poignets me gênaient affreusement, mes paumes et mes doigts étaient libres. Avant d’être rejoint, j’avais étranglé la gueuse. La suite… les travaux forcés à perpétuité, le bagne, mon évasion… tout cela, c’est loin. Mais le cou de la femme, craquant sous mes doigts, ça, mon vieux, je le sens encore là comme si je venais de le serrer.
« J’ai fui très loin, sans argent ; j’ai échoué ici à la solde des tribus arabes, parce qu’elles sont ennemies des Français et des Anglais et que j’espère bien un jour tuer quelques-uns de ces chiens. Je les hais… C’est pour un quartier-maître d’un cargo britannique que Lona m’a trahi et vendu !
Gestina, a peut-être, cent fois entendu cette histoire ; mais, vieille habitude, les deux aventuriers ressassent à tous propos leurs malheurs et leur déchéance… Sans famille, sans patrie, ils sont des parias ; ils le savent et en souffrent.
Groff, sombre et grognant, s’écroule sur un coin de table et ingurgite encore une rasade…
Àson tour, Gestino parle. Qu’il ait ou non un auditoire, peu lui importe ! Les souvenirs l’assaillent.
Ils savent, ces hommes perdus, qu’un seul moment compte pour eux, l’instant tragique où un accès d’amour sauvage les fit entrer dans la théorie sinistre des criminels.
— Moi, ce fut à Rome que la chose se passa…
Un moment de silence.
Groff serre les poings. Il continue à souffrir par Lona. Pour Gestino, les parois dénudées de la chambre carrée du fort se transforment en écrans où se projettent, comme au cinéma, le film de son passé, les murs d’un petit café chantant de la Ville Éternelle.
Des affiches les recouvrent. Son nom, à lui « Gestino », flamboie en grosses lettres noires, rouges et vertes, au-dessous de son portrait plus grand que nature.
Chaque soir, le même rite : une main sûre du coup qu’elle porte, un œil juste, et le couteau lancé doit atteindre un but précis. Sur la planche qui sert de cible, blonde, menue, en un costume de tulle, une femme… la sienne, se profile. Lui, Gestino, l’habile tireur, doit entourer, à dix mètres de distance, la fine silhouette de sa partenaire de vingt et une lames affilées et tranchantes. Un… le premier couteau entaille le bois à un centimètre du sommet de la tête. Deux… trois… les deux oreilles sont encadrées… quatre… cinq… les épaules sont prisonnières… six, sept, huit, neuf, les bras enserrés. De dix à vingt et un les hanches et les jambes sont, à leur tour, cerclées d’acier. Une erreur serait mortelle. Mais Gestino est habile.
La salle est haletante, un peu effrayée, elle éclate en applaudissements. Il salue, fier du courage de sa compagne.
Tous deux avaient passé de bien mauvais jours ! Ils avaient crevé la faim avant d’intéresser les impresarii. Puis, les engagements étaient venus. Et Gestino rêvait, maintenant, d’une vie bourgeoise dans une petite maison sur le chemin d’Herculanum, parmi les champs de choux-fleurs.
— Nous devions rester quinze jours à Rome. Le spectacle comptait six numéros. Avec le nôtre, il y avait des jongleurs japonais, un chanteur à voix, un guitariste, un prestidigitateur, des singes et des chiens dressés. Quand j’y songe… Un soir, l’une des bêtes savantes tomba malade. Nous aidâmes son maître à la soigner. Un beau garçon, c’est vrai, ce dresseur, grand, blond parfumé, très élégant ! Un Allemand, je crois. Je n’avais aucune méfiance, moi. Bien sûr, je n’ai jamais été un Adonis, comme on dit ; mes mains étaient restées caleuses du dur travail d’autrefois. Pupille de l’Assistance publique, j’avais débuté comme débardeur dans un port. Mais la petite m’aimait tel que j’étais ou, du moins, je le croyais… Elle était toute ma vie. N’ayant connu ni père, ni mère, je n’avais jamais eu ni à donner ni à recevoir d’affection. Après tout, fallait-il m’étonner de ma chance inespérée ? Le destin octroie parfois quelques compensations aux malheureux.
« Vint le dernier soir du spectacle.
Gestino s’arrête, son émotion est toujours aussi violente à ce point de son récit. Groff l’entend-il, seulement ?… L’un est à Saint-Paul, l’autre à Rome. Leurs aventures mutuelles ne les intéressent que pour mieux se sentir solidaires dans la haine et la déchéance.
— Le numéro était ainsi réglé : en trois bonds, venant des coulisses, j’atteignais le centre de la rampe. Un grand coup de chapeau au public ; après quoi, je m’essuyais les mains avec un foulard de soie passé dans ma ceinture de cuir. À petits pas comptés, menue dans ses gestes, venait derrière moi, « Elle », ma femme, portant les accessoires, les panneaux de bois, les revolvers et les couteaux, sur une table d’acier démontable, recouverte de velours grenat, rehaussé de broderies d’or. Sur le plateau, au milieu de la toile de fond, un jet d’eau véritable au sommet duquel un œuf dansait (je commençais toujours mon numéro par un exercice de tir).
Gestino s’interrompt, il se lève, nerveux…
— Imagine, Groff, que le jet d’eau soit placé ici.
Gestino montre la porte.
— Je prends un revolver chargé de six balles.
Gestino se croit encore sur la scène. Il bombe le torse, écarte les deux jambes, afin de mieux assurer son équilibre et, pour rendre sa démonstration plus vivante, saisit son browning dont il braque le canon par-dessus son épaule gauche.
— Tout le problème, vois-tu, Groff, consistait à casser l’œuf, en lui tournant le dos. Une petite glace, placée dans ma main gauche, me permettait de le viser et de l’atteindre.
Groff, de ses gros yeux, pas méchants après tout, regarde l’ex-attraction, pauvre pantin brisé…
— Hé ! vieux, laisse-là tes armes à feu, il suffirait que tu presses la gâchette pour qu’un camarade ou un de ces bédouins du diable ouvre la porte au même moment. Leur cervelle éclaterait comme l’œuf qui te servait de cible.
Gestino, docile, dépose l’arme.
Compatissant, Groff continue :
— On les connaît les femmes, quelles chiennes !
Et dégoûté, il crache par terre.
— La tienne ne valait pas mieux que la mienne. Bah ! qu’est-ce que tu surprends dans la glace ? La scène classique, mais imprévue pour tous les maris… Tiens, moi, je la vois comme si j’y étais un baiser passionné que, derrière un portant, ton ange blond échange avec le beau dresseur… un baiser, deux ou trois, on ne sait même plus, et toi-même, tu en vois trente-six chandelles. Sur le moment, c’est terrible !… Tu ne peux ni crier, ni bouger, car le public est là qui te guette. Chacun de tes gestes lui appartient. Et dans la petite glace, l’affreuse vision s’inscrit avec une netteté cruelle. Tu vois les lèvres que tu adores, murmurer des mots que tu devines : « Mon chéri, mon amour… » Toi qui te figurais être le maître, l’idole de cette femme, tu n’es qu’un mari trompé… Alors, ton sang ne fait qu’un tour (Je la connais, cette impression !). Le bagne… la police, ce qu’on appelle la « justice » en pays civilisés, des mots…
« À quoi bon du reste ? La réalité seule existe, telle qu’elle s’est reflétée dans le miroir, et quand ta belle, avec des mines de chatte, se pose contre le panneau, cible vivante, les vingt et un couteaux lui transpercent le corps et la cloue morte, face au public…
« Que veux-tu ? cela ne me ferait pas plus de peine maintenant de crever la peau d’une des hyènes qui rôdent la nuit autour du poste que d’étrangler une femme. Oh ! si j’en tenais une, tu m’entends bien, Gestino, j’inventerais pour elle de nouveaux supplices ; je lui arracherais les ongles, je lui percerais les yeux, je la larderais de coups de poignard !
« Ta vie perdue, la mienne, celle des copains qui, tout comme nous deux, dans le désert, deviennent des déments, tout cela c’est à elles que nous le devons. Et tu crois, qu’après tant de malheurs, je pourrais avoir pitié ?… Ha ! la première qui s’égarera ici paiera pour les autres. Sans compter que, depuis quatre mois que nous sommes enfermés ici, l’émir a manqué à tous ses devoirs, en ne corsant pas notre ordinaire d’une volaille de son harem.
« Du riz, des pommes de terre et une… « petite poule », qu’en dis-tu, Gestino ?
Et d’un gros rire, Groff souligne sa plaisanterie.
« Nous, les civilisés, on se serait servi avant les bicots, par grade. D’abord, notre commandant Lensky, puis le capitaine Brandt, et, enfin, les jolis petits lieutenants Gestino et Groff… »
Pour les deux aventuriers le souvenir de leur femme s’estompe, il ne réside plus que dans les conséquences d’un crime. Le Brésilien crispe ses doigts, il a l’inoubliable sensation de ses pouces, broyant la gorge d’un être haï. Continuant de rêver à haute voix :
— Qu’il ferait bon pourtant se promener comme tout le monde sur le quai de Beyrouth, sans craindre les menottes et autres douceurs, de travailler même tout le jour et la nuit ! Quand on sort d’un cauchemar, ne plus penser : « Ma vie est pire encore… »
L’Italien suit une songerie analogue.
— Groff, tu t’attendris, dit-il. Crois-tu que je ne suis pas aussi malheureux que toi et que je ne la regrette pas, ma petite maison d’Herculanum ?
La lumière du jour pénètre pure et gaie, annonciatrice d’une étouffante journée de chaleur. Des meurtrières, taillées dans les murs épais, tombe une étroite raie de soleil qui joue sur le sol. Au dehors, la vie du poste reprend ; des cris gutturaux, des bruits d’armes percent par instants le silence. Aux quatre coins du fort, enraciné dans la mer de sable comme un récif cubique, les sentinelles de nuit sont relevées de leur garde ; des Arabes remplacent d’autres Arabes. Là-bas, l’horizon se perd sans fin dans l’uniforme teinte dorée. Là-haut, immuablement, le soleil et le ciel bleu. Là dedans, des burnous blancs, des fusils au long canon, de pareilles faces bronzées. Partout l’éternelle et angoissante monotonie qui use les nerfs. Et cette attente quotidienne d’une attaque qui paraît préférable à l’ennui de la vie prisonnière dans le fort…
Groff regarde successivement à travers les six bouteilles de vin alignées, mais tous les vieux fonds ont été épuisés ; il faudra entamer désormais la réserve, gardée jalousement dans un coin.
Les deux hommes, comme las d’avoir parlé d’eux-mêmes, sont délivrés de l’obsession de leurs souvenirs. Ils savent que telle une douleur chronique, au lever et à la chute du jour, le passé renaîtra lancinant et que, plus ardemment encore, ils regretteront les bienfaits matériels des sociétés civilisées dont ils sont les déchets.
Gestino rêve d’une fenêtre où fleuriraient des capucines.
Pourquoi Groff évoque-t-il un bar de nuit et les rugissements du jazz ? Ces deux hommes ne regrettent ni le confort, ni les petites douceurs d’une vie normale ; ils sont harcelés par des images puériles qui les rejettent, rageurs, dans le désir de la lointaine et inaccessible vie sociale qui se poursuit, tout là-bas, sans eux, les damnés.
Leur silence ressemble maintenant à la prostration des aliénés, après une crise aiguë. La porte s’ouvre, ils ne bougent même plus…
— Bonjour, camarades !
Celui qui les salue est un grand garçon blond, propre, soigné, rasé, bien que sa tenue indique le manque de coup de fer et pas mal d’usure.
Groff et Gestino lèvent à peine la tête pour répondre ; ils poussent un grognement qui peut être pris pour :
— Bonjour !
Le nouveau venu accroche à un clou son casque colonial et fouille dans la poche de sa vareuse. Les autres le regardent. Ils ont eu la même impression. Brandt, leur capitaine, allait-il tout à coup jouant le rôle de vaguemestre retirer de sa poche une lettre au timbre du pays. Si brève qu’ait été la lueur d’espoir, le jeune homme l’a surprise dans le réflexe de ses lieutenants. Un rictus tiraille ses traits un peu efféminés, pendant qu’il grommelle :
— Vous rêvez, les copains. Une lettre pour nous… Et de qui ? Voulez-vous me dire qui se souvient encore de nous ? Le fort « quatre » ou le tombeau, c’est tout un, désormais.
Décidément l’ennui s’insinue dans la cambuse, le « cafard », celui qui ronge plus sûrement les isolés que n’importe quel chancre hideux !
— Quelles nouvelles au rapport, ce matin, Brandt ?
— Aucune… Tout est calme au dehors et, au dedans, chacun est à son poste, répond le jeune homme, en se jetant sur un lit de camp, placé dans un coin de la pièce auprès d’une table de bois que recouvrent des cartes d’état-major à demi déployées.
— Vous n’êtes pas raisonnables, de boire comme vous le faites, morigène Brandt, en lorgnant la file des bouteilles vides.
— Parce que Monsieur ne boit que de l’eau, ne voudrait-il pas que nous lui tenions compagnie ? Non, vraiment, tout ce que tu veux, mais ne nous prive pas de vin.
Ayant ainsi parlé, Groff s’approche de Brandt qui murmure, en se retournant :
— Après tout, faites ce que vous bon vous semble ; je vous parle ainsi par pure camaraderie, je ne tiens pas à vous voir claquer ici.
Les deux lieutenants posent un regard insistant sur leur camarade étendu. C’est encore le Brésilien qui reprend :
— Je me demande parfois ce que tu as bien pu faire, toi qui as tout du fils à papa, pour être obligé de vivre avec des gars comme nous. Allons, déboutonne-toi donc un peu ; nous avons envie d’entendre une autre histoire que la nôtre, et, depuis le temps que nous vivons ensemble, la tienne se fait bien attendre… Moi, j’ai supprimé une fille qui m’avait vendu ; lui, l’Italien, il a surpris sa femme dans les bras d’un autre et il lui a rappelé qu’il savait jouer du couteau. Et toi ?
— Oh ! moi, répond Brandt, la femme que j’ai aimée était charmante.
Àcette déclaration, les narines de Groff se dilatent ; sa grosse face. prend une expression bestiale ; celle de Gestino revêt, au contraire, une apparence de doucereuse curiosité.
Àquoi bon se confier à ces brutes plus près de la bête, par leurs instincts, que de l’homme ? Brandt se rencoigne, et, pour mieux s’isoler, se recouvre le visage d’un mouchoir Ses camarades sont incapables de le comprendre ? D’ailleurs, ceux-ci, reprenant leur maudite litanie, ronchonnent :
— Bien sûr ! dès qu’il arrive malheur à un homme, la faute en est à une femme !
Et, comme pour souligner cette conclusion, Gestino lance, rageur, son couteau de tranchée dont la pointe va se ficher profondément dans le bois de la porte, pendant qu’à côté de lui Groff brise un verre, en le serrant comme autrefois le cou de Lona.
Le silence retombe lourdement dans la chambre, soudain rompu par un bruit régulier de pas qui martèle le plafond. Avec ensemble les trois compagnons lèvent les yeux. Ils savent si bien quel indice est l’écho de cette marche…
— La crise du vieux, l’araignée qui lui tourmente le cerveau, disent les autres…
— Le « vieux » en question, c’est Lensky, le chef ; celui à qui l’émir a confié la responsabilité du poste « quatre » dans le désert syrien.
Le chef et ses lieutenants sont les seuls roumis, enfermés dans le fort. Ils ont tout pouvoir sur les quelques cent Arabes qui ont pour mission de barrer la route aux troupes d’occupation et de servir de rempart aux pillards qui savent trouver asile et protection dans la région montagneuse où l’émir est souverain.
Là-haut, Lensky continue sa marche, tel un fauve dans sa cage, et ses pas résonnent sinistrement sur la tête de ses subordonnés, Gestino, pris d’une crainte :
— Faudrait peut-être monter le voir, sans avoir l’air de rien ?…
Mais Brandt qui sait la vanité de toute intervention, fût-elle la plus amicale, proteste :
— Laisse donc cet homme tranquille ; il a une lourde responsabilité, il est naturel qu’il se dérouille les jambes. Le mouvement stimule les idées.
Et le petit Italien souple imite la marche saccadée du chef. Mais les nerfs de Groff sont sensibles, ce matin. Le colosse saisit Gestino brutalement par le col et le soulève de terre. On sent dans ce geste une force qui ne demande qu’à s’extérioriser dans une rixe.
— Tu me donnes le vertige, je vais t’apprendre à te tenir tranquille, lui dit-il les yeux dans les yeux, le repoussant au fond de la pièce…
Les trois hommes avaient raison : « le vieux avait sa crise » ; car, moins que les autres, Lensky s’était résigné à son sort, à cette vie de paria, dans un désert perdu. En délicatesse avec les lois allemandes depuis une condamnation pour escroquerie, il avait réussi à franchir les frontières de son pays, mais son existence lui pesait affreusement depuis son séjour dans le fort. C’était pour lui un emprisonnement plus terrible que celui qui l’attendait sous le ciel de sa patrie. Très versé dans les questions de commerce international, il avait eu l’occasion de défendre avec grand succès les intérêts de l’émir dans une affaire de céréales. Le chef arabe, conquis par l’intelligence et l’énergie de ce banni, l’avait traité avec égard et se l’était attaché en lui donnant la haute main sur les avant-postes défensifs.
Cette sorte de réhabilitation était restée sans effet sur l’esprit de Lensky. L’Allemand se consumait de nostalgie pour la vie des grandes cités européennes. Il s’était créé jadis des habitudes de jouissance, bientôt transformées en réels besoins et « corps et âme », il appartenait à cette existence passée. Il avait travaillé non dans un noble but à atteindre, mais simplement parce qu’en travaillant il pouvait « vivre » à sa guise, être bien logé, bien habillé, bien nourri, profiter de la société des femmes élégantes et faciles, qui forment en tous pays l’entourage des hommes au portefeuille bien garni. Il n’avait jamais souffert de trahisons féminines. L’article « sentiment » s’inscrivait, pour lui, au rayon des futilités nécessaires à l’équilibre d’une vie moderne, sans devoir engendrer ni drames, ni bouleversement. Mais son isolement lui rendait plus encore indispensable qu’à ses compagnons d’exil la possession de ces mille joies dont la femme devenait la principale, parce que, autour d’elle, se cristallisent toutes les autres. Un journal, trouvé la veille dans la poche d’un prisonnier français, lui a fait entendre l’écho des plaisirs dont l’évocation, ce matin, le rend fou. Ah ! cette quatrième page du grand quotidien où flamboient les attractions de Paris : la Revue du Palace, avec ses girls habilement déshabillées ; la super-vedette Raquel Meller, si belle de lignes, si troublante dans ses chants, et l’annonce de tous ces cabarets de nuit où ceux qui ne veulent pas découvrir la misère humaine ne savent voir que le vice. Dans l’âme de Lensky le besoin impérieux de participer à une existence de plaisirs réveille tous les mauvais instincts, une bestialité sans idéal engourdit sa volonté…
Après avoir parcouru à grandes enjambées sa chambre, bureau de l’état-major du poste, il s’arrête et reprend la lecture du journal qui l’hypnotise :
« On annonce l’ouverture d’un nouveau restaurant « Le Pigalle », spécialité de bouillabaisse… »
De la bouillabaisse… Quand, durant des semaines, le poste se nourrit de riz assaisonné de maigres carrés de mouton et, une fois par hasard, d’étiques poulets…
Paris, Lensky l’a bien connu autrefois ! Il revoit, en pensée, ses rues animées et ses femmes séduisantes.
« La mode, dit le journal, reste aux jupes courtes pour les costumes du matin.
« Un coiffeur lance une nouvelle coupe de cheveux ?
« Un peintre à la mode se voit assigné pour avoir exposé le portrait d’une vedette de music-hall, sans l’autorisation de celle-ci.
Le sang de Lensky bouillonne. Toutes ces joies, cette existence brillante, il en est à jamais banni !
Fiévreusement, il cherche dans un tiroir des cartes postales ou des modèles à bon marché montrent leur nudité, il éparpille les banales photographies, sa tête se congestionne, ses tempes battent, il halette…
En bas, Brandt, Gestino et Groff écoutent l’écho étouffé de la folie de Lensky.
Tout à coup, une rumeur traverse les murs. Dans la cour, un cliquetis d’armes, des bruits de pas de gens montant et descendant les escaliers intérieurs. Les trois hommes se précipitent.
La sentinelle, postée aux créneaux, a aperçu à l’horizon un point mouvant, qui grossit peu à peu, se dirigeant dans la direction du fort. En quelques secondes, Brandt a rejoint le poste d’observation.
Plus de doute : c’est une estafette, elle est aux couleurs des rebelles. Brandt arrive en même temps que l’émissaire à la porte qui s’entr’ouvre.
L’homme, un Arabe, descend de cheval. Brandt le conduit près de Lensky.
— Damnation ! s’écrie le chef, après avoir pris connaissance du message apporté. La première zone est envahie par l’ennemi, qui, ne rencontrant plus de résistance, va s’avancer vers nous. Il est de toute urgence que l’émir nous envoie du renfort.
Mais, au lieu de commander ainsi que de coutume d’une façon précise et même brutale, sans perdre son temps en considérations diplomatiques ou sentimentales, l’Allemand cette fois réfléchit. Il regarde Brandt et paraît attendre un avis que son subordonné ne se permet pas de lui donner… il hésite…
— Après tout, je ne crois pas, dit-il, que les troupes françaises nous bombardent tant que nous garderons ici notre dernier prisonnier… C’est un officier, sa présence est notre sauvegarde.
Brandt, étonné de cette indécision, murmure, respectueux :
— Je vais faire sonner le rappel, pour que vous passiez en revue nos hommes et leurs armes.
Au lieu de répondre, le chef griffonne à la hâte un mot à l’adresse du commandant du fort à « trois ».
« Faites savoir au quartier général des troupes d’occupation que le commandant Veller, fait prisonnier par un de nos détachements, est gardé au fort « quatre » et que sa vie dépend de l’attitude de l’ennemi. Toute attaque serait dangereuse pour le captif. »
Il tend le message à Brandt qui le lit et le remet, après un geste d’approbation, à l’agent de liaison.
Lorsque celui-ci a disparu, Lensky se retourne violemment vers son lieutenant avec des yeux hagards :
— Nous sommes foutus, Brandt, foutus, entends-tu bien ; nous n’avons plus de munitions si ce n’est pour tenir un jour contre une attaque sérieuse.
Brandt ne semble pas partager le désespoir de Lensky. Il hausse les épaules :
— Voyons, tu exagères… tu as encore eu du whisky en contrebande, tu perds la tête. Il y a huit jours, tu as prévenu l’émir que notre provision de munitions s’épuisait ; il va nous ravitailler. Nous lui servons de rempart. Son intérêt est que nous tenions.
De rouge qu’elle était la figure torturée de Lensky devient livide.
— Non, je ne suis pas ivre, Brandt.
Et baissant le ton par crainte, dirait-on, d’oreilles indiscrètes :
— Ce que tu ne sais pas et que j’ai appris tout à fait par hasard, c’est que l’émir est à court de munitions ; il a envoyé ses dernières cartouches aux avant-postes. Notre sort dépend de la résistance des premières lignes et de l’arrivée des convois de réapprovisionnement qu’espère l’émir.
Pas un muscle du visage de Brandt ne trahit une émotion.
Lensky continue :
— C’est pourquoi, en cette inquiétante situation, la présence du commandant Veller est pour nous si importante. Elle sera notre sauvegarde, en cas de danger.
Et Lensky, de nouveau, se met à arpenter la chambre.
En bas, Groff et Gestino suivent le martèlement des pas.
— M’est avis, dit Groff, que quelque chose d’anormal se passe dans le secteur, ça sent la poudre.
Gestino, impressionné, fait un rapide signe de croix, comme pour conjurer le mauvais sort, et porte à ses lèvres la petite médaille à l’effigie de la Vierge.
Groff le regarde, ironique :
― Alors, mon vieux, tu crois encore à ces balivernes ? Tu n’as pourtant pas été enfant de chœur, jadis ?
Dans la cour, il y a des conciliabules entre les Arabes assis en rond autour de leurs fusils en faisceau. Au sommet du bloc carré, du fort perdu dans le désert, près de créneaux, les sentinelles veillent toujours.
Le ciel est implacablement bleu ; le siroco brûlant soulève par places, le sable en légers tourbillons. C’est le grand silence que ne rompt nul bruit de combat…
― Groff, ça me ferait tout de même de la peine de crever ici, comme un chien… geint Gestino.
― Sans revoir le pays où fleurit l’oranger… goguenarde le Brésilien, qui poursuit :
― Quant à moi, tout m’est devenu égal ; je n’ai plus de patrie et pour ce que la vie a l’air de nous réserver désormais de bon…
Là-haut, les pas de Lensky résonnent d’une manière sinistre.
Les deux compagnons en sont péniblement impressionnés.
― Ah ! non… il exagère, le vieux… dit l’Italien, dont l’angoisse croît.
En effet, Lensky a perdu tout son sang-froid :
― On ne peut faire évacuer la garnison, l’émir nous accuserait de trahison, et la décision de sa cour martiale n’est pas douteuse… Il leur reste, à ces mahométans, quelques vieilles recettes, concernant les supplices à appliquer dans un cas comme le nôtre, qui vous font chérir la mort brutale.
— En dehors de ces considérations, dont la réelle valeur ne m’échappe pas, répond Brandt, il nous faut montrer aux tribus que les chiens de chrétiens sont courageux et savent défendre leur poste jusqu’à la mort, s’il est nécessaire.
— Ma parole, Brandt, tu parles d’honneur, il me semble… lance le commandant, en haussant les épaules.
« Honneur, c’est un mot dont j’ai oublié le sens depuis longtemps.
― Sans se faire d’illusions, Lensky, notre sort est certain ; ici, la mort ou la reddition ; ce qui équivaut, dans ce dernier cas, à la mort aussi, car nos comptes à régler avec les troupes d’occupation sont trop certains. Si nous nous replions en arrière, tu parlais toi-même de l’accueil que nous réserverait l’émir. Il nous faut donc faire notre devoir, dit Brandt, avec quelque emphase.
Lensky ne paraît pas comprendre, il demande :
― Et qu’est-ce que le devoir, Brandt ?
— C’est, reprend le jeune homme, remplir sans défaillance la mission dont on nous a chargés. Sans doute, sommes-nous des rebelles, des bannis, pour les nations civilisées ; mais, pour les Arabes, nous sommes des Occidentaux, des chefs. Nous devons nous défendre jusqu’au bout, et les défendre aussi. Si nous sommes vaincus, il nous restera à faire sauter le fort et nous avec, en facilitant aux guerriers indigènes la fuite et la salut.
— Eh bien ! moi, Brandt, je n’ai qu’un désir : celui de me faire sauter la cervelle, pour en finir tout de suite…
Et Lensky, s’accoudant à sa table, éparpille les photos qui l’avaient tant troublé.
— Et dire, soupira-t-il, qu’il existe au delà de ce désert une vie normale à jamais perdue pour nous.
De plus en plus agité, le commandant se verse une grande rasade de whisky ; nerveusement, il joue avec son revolver. Brandt sait que toute discussion ou remontrance est inutile ; il sort, bien décidé à laisser le « vieux » à sa crise et à suppléer aux ordres que la situation rend urgents et dont lui seul, à l’heure actuelle, connaît la gravité.
Là-haut, Lensky boit et perd tout contrôle sur lui-même ; il tourne, tourne, de plus en plus vite dans sa chambre. Ses pas accélérés troublent Gestino et Groff. Ceux-ci se regardent avec une angoisse grandissante que n’apaise pas le silence qui se fait soudain au-dessus d’eux.
Que se passe-t-il donc ?
Au même moment, une détonation retentit.
Les deux lieutenants se précipitent. Le bruit est parti de l’étage supérieur. Dès le seuil, ils se heurtent à Brandt qui, ayant entendu aussi le coup de feu, bondit chez Lensky. Quand les trois hommes pénètrent dans le bureau, le spectacle est celui qu’ils craignaient de trouver : les bras pendants, le corps exagérément penché sur la table, le chef ainsi, qu’il l’a dit, voici seulement quelques instants, « a voulu en finir tout de suite ». L’une de ses mains se crispe sur un morceau de photographie, l’autre pend inerte. Un revolver gît à terre ; du front, un filet de sang coule sur la table, inondant les cartes et les feuillets de papier.
La mort a été foudroyante, la balle s’est logée dans le cerveau…
Devant ce spectacle, Groff s’arrête, pétrifié. Derrière lui, Gestino, souple et curieux, se glisse :
— Que tient-il donc entre ses doigts, le pauvre vieux ? dit l’Italien, saisissant subrepticement le morceau de photographie, tandis que Brandt et Groff, plus respectueux de la mort et plus impressionnés par le triste spectacle, se mettent au port d’arme et saluent.
— C’est une carte postale… une femme nue… constate Gestino. Lensky a eu un accès un accès de fièvre chaude, en pensant aux femmes… Oh les garces, voilà bien un de leurs tours…
Mais ses compagnons restent cois, ils ne le suivent plus sur le terrain qui habituellement leur est cher et Gestino sent que l’heure n’est pas aux rancunes personnelles. Impressionné, il se tait et se range près des autres, non sans avoir glissé soigneusement la photographie dans sa poche.
Pauvre Lensky ! ses désirs sont éteints. Il a tué la bête dont son âme n’avait su se dégager. Il ne souffre plus.
Une dizaine de planches grossières sont hâtivement réunies… Dans le fort on entend maintenant le bruit sinistre d’un rabot qui creuse des joints, d’un marteau qui frappe sur des clous. Au delà du poste, à quelques mètres, une pelle creuse dans les sables le trou dans lequel, ce soir, le cercueil de Lensky sera enfoui.
La consternation s’étale sur les visages.
La literie du poste ne comporte pas de draps. Un burnous sert de linceul au mort.
Au coucher du soleil, dans la cour intérieure, les hommes alignés, l’arme au pied, attendent la descente de la bière, prêts à rendre un hommage, à l’européenne, à celui qui fut leur chef. Lensky, l’Allemand, avait soumis ses soldats instinctivement, sans même s’en rendre compte, aux méthodes militaires de son pays.
Un bref commandement. Les Arabes présentent les armes. Brandt, Gestino, Groff et Ahmed, l’indigène de confiance, portent le cercueil sur leurs épaules.
Fusils, canon vers terre, les Arabes, maintenant sur deux rangs, défilent en longue théorie, encadrant la dépouille du suicidé.
Àl’horizon, le soleil disparaît derrière des nuages rouges qui embuent le sable de la même teinte. On dirait qu’un flot de sang submerge ce petit coin de l’univers où la mort plane…
Chacun sait bien que Lensky vient d’ouvrir une route vers cet inconnu où tous le suivront sans tarder.
La disparition tragique de Lensky n’est qu’un prélude.