‹ Bêtes humainesChapitre 2 sur 12 · 02

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Depuis trois jours, Lensky repose, profondément enfoui sous cette terre maudite que fouillent les hyènes pour déterrer les cadavres trop superficiellement ensevelis.

Depuis trois jours, Brandt assume le commandement en chef du fort. Lui seul porte la lourde responsabilité de la résistance et l’affreux secret de l’épuisement des munitions.

Depuis trois jours, l’émir n’a envoyé aucun courrier en réponse à celui où Brandt le mettait au courant des événements du fort. Les seules nouvelles reçues de l’avant annonçaient que le poste « trois » résistait. Du reste, une accalmie s’est, paraît-il, produite dans l’attaque des troupes régulières, signe avant-coureur, sans doute, d’une action plus brutale. Des renforts arrivent d’Europe et une concentration de régiments nouveaux est signalée à l’est de Damas.

Brandt prend une décision. Puisque le danger n’est pas imminent pour le poste « quatre », en deux jours il peut gagner le quartier général. Peut-être pourra-t-il, par des supplications directes, obtenir de l’émir le ravitaillement nécessaire et ramener au poste, avec un convoi de munitions, un contingent d’hommes frais qui lui permettra d’assurer, par des manœuvres de plus ample envergure, la défense de la zone, placée sous son haut commandement.

Groff et Gestino, toujours gouailleurs, souhaitent bonne chance et heureuse route à leur nouveau chef. Personne, dans le fort, ne connaît la situation précaire et ne se doute des véritables raisons du voyage de Brandt.

— Allons, avoue-le, capitaine, nous ne te chercherons pas querelle : tu vas là-bas pour te distraire un peu et dire deux mots aux moukères de l’émir. Mais, fais attention, mon vieux ; tous ces bédouins sont jaloux et tu risques de recevoir un mauvais coup.

— Restez bien en paix, les amis. J’ai d’autres préoccupations en tête. Je ne suis pas, comme vous, hanté par le désir des femmes.

La lourde porte du fort se referme, et maintenant, presque seul dans le désert (il n’a pris pour toute escorte que deux soldats arabes), il entend la voix de Gestino, amplifiée par un porte-voix, fait de ses mains, lui crier du haut des créneaux :

— Ramène-nous une petite danseuse, Brandt, pour nous distraire. Il faut soigner notre moral…

Brandt ne se retourne même pas. La grossièreté de ses compagnons lui est à charge.

Ce matin-là, il se sent heureux de la perspective ouverte, devant lui, d’un long espace à parcourir dans la paix du sable chaud et du ciel bleu.

Il est déjà loin. Aucun bruit de guerre ne lui torture plus les oreilles. Il respire à pleins poumons, suivi de des deux indigènes qui constituent toute son escorte.

Àl’heure où le soleil devient intolérable, il s’arrête, se réconforte sous une tente hâtivement dressée. Plus tard, la petite troupe reprend sa marche et, sous la nuit étoilée, poursuit son chemin. Brandt morcelle la course, juste ce qu’il faut pour que les chameaux se reposent et pour ne pas succomber sous une insolation. Enfin, à l’aube du troisième jour, le jeune chef aperçoit à l’horizon les montagnes arides, remparts du centre de la révolte. Brandt est las ; il peut à peine penser, annihilé par la courbature de ses membres. Des pensées rapides traversent son cerveau fatigué : tant de sang versé pour la conquête ou la défense de ces sables et de ces pierres ! À distance, les hommes prennent à ses yeux l’apparence de déments dangereux. Quelles richesses comptent donc trouver dans ce sol infertile, les nations européennes, avides de conquête ? Aucune. Que cherchent-elles alors ? La gloire de planter quelques poteaux télégraphiques, de tracer des voies nouvelles, de propager le progrès ?

Est-il donc nécessaire de tirer le canon pour persuader ceux qui suivent au ralenti l’essor humain, qu’envisager avec des yeux dessillés par la science, le monde n’a plus de mystère, que la terre est vaincue, que les espaces se rejoignent, que la maladie et les maux de toutes sortes sont des fléaux dont les nouvelles victoires intellectuelles se jouent.

« Les hommes et les nations, se dit Brandt, ne font le bien que pour conquérir, là des esprits, là des territoires. Ils manquent d’altruisme. La suprême civilisation ne serait-elle pas de propager le progrès dans l’univers, sans aucun souci de lucre ou de prédominance, laissant, à chacun et à tous, l’indépendance de la pensée, du caractère, des mœurs, des méthodes ? Tout se fait par l’évolution, rien par la contrainte ?

Les murs d’un village arabe, planté au flanc de la montagne déjà plus distincts, émergeaient de la rocaille : c’était le repaire où se cachait l’émir. En avant, des tentes marquaient les avant-postes.

Brandt, parvenu à cette ligne d’observation plutôt que de défense, fut, une fois son identité reconnue, soumis à un interrogatoire, angoissé et pressant :

— Le poste « quatre » était-il en demeure de résister ?

— Avait-on des nouvelles du poste « trois » ?

— Les armées européennes gagnaient-elles du terrain ou piétinaient-elles sur place ?

— Les prisonniers étaient-ils nombreux ?

Brandt, assailli de questions y répondait, parlant couramment l’arabe.

— Conduisez-moi, de suite, au palais de l’émir, dit-il, quand il eut rassuré, même par des mensonges, ceux dont il avait pris la défense.

Dans le village, des enfants jouaient ; des odeurs de mouton grillé emplissaient l’air ; des vieillards étaient accroupis près des portes de leur demeure, se réchauffant au soleil.

Àdes échelles différentes, la vie ressemblait à celle des pays civilisés en ses lignes élémentaires ; la jeunesse côtoyait la vieillesse, l’amour des êtres assurait la continuité de l’espèce, les générations se succédaient, assurant l’évolution de l’esprit. Que l’un de ces enfants parmi ceux qui grouillent, porte en lui le génie des idées modernes et ces peuplades se transformeront, suivant leur propre esprit plus sûrement que par les méthodes colonisatrices.

Les hommes jeunes étaient armés. On entendait le cri rauque d’un poulet que l’on égorge ; un homme tapait sur son âne pour le mater. Partout, le fort abusant du faible pour servir des besoins et des instincts communs à l’humanité entière.

Brandt, plusieurs fois, était venu dans ce village, pour communiquer directement avec l’émir. Jamais, agglomération ne lui était apparue si digne de vivre de sa propre vie. Pourtant, cachée derrière des canons et des fusils, la destruction la guettait. Ici, les gens réunissaient tout ce qu’ils pouvaient trouver de balles, de poudre et d’obus pour se défendre ; là-bas, des conquérants aiguisaient leurs baïonnettes pour attaquer.

Qu’un cataclysme de la nature vienne surprendre, au milieu du combat, ces deux forces adverses, ne les verrait-on pas se réunir alors, se fondre étroitement pour tenter un effort commun contre le fléau.

Tout en cheminant à travers les ruelles, Brandt suivait le cours de ses pensées. Des hommes le croisaient au passage. Il eut l’impression d’être seul soudain, se demandant ce qu’il y avait de commun entre lui et eux. Il était fait de la même matière « du limon de la terre », comme disent les « Écritures » ; il était soumis aux mêmes instincts. Et cependant, à l’heure où il se croyait leur ami, il était prêt à taper sur ce mendiant qui venait lui réclamer, en boitant et en prenant des mines contrites, une pièce de monnaie. Les femmes étaient lourdes, indésirables ; il les devinait, sous leurs voiles, abîmées par le manque de soins et les durs travaux. Il se rétractait au contact de cette race, alors qu’il donnait sa vie pour la défendre.

La barrière d’un grand fort carré arrêta sa marche et le tournoiement de ses réflexions. Au sommet du cube en terre battue, un drapeau, aux armes de l’émir, flottait. Devant la grande porte, des sentinelles armées le regardaient avec des yeux luisants et sauvages.

Le chef de la garde connaissait Brandt.

— Quelles nouvelles ? demande-t-il.

— Conduis-moi en hâte auprès de l’émir. Je n’ai pas le temps de discourir…

L’homme s’incline, docile, mais fier.

Dans une grande pièce carrée, aux murs blancs, Brandt attend quelques instants. Une source fait entendre son murmure, alors qu’une partie d’ombre et de soleil coupe le sol d’une courette intérieure, en deux.

Vivant en plein désert, le jeune homme n’avait pas eu depuis longtemps le loisir d’entendre le glissement chantant de l’eau. Celui de la source lui procure un agrément insoupçonné, lui rafraîchit l’âme. Il regrette qu’un chant d’oiseau n’accompagne pas ce bruit de cristal. Il a aussi la nostalgie de la végétation européenne. Il souhaite des tulipes multicolores en lieu et place des cactus et des palmiers. Du reste Brandt n’a pas le temps de beaucoup réfléchir. Un Arabe entre, se courbe trois fois et le prie de le suivre.

Sur un banc de pierre creusé à même le mur d’une grande salle, parmi les coussins et les peaux d’hyène et de chacal, l’émir attend. Le jeune chef s’incline.

— Quelles nouvelles m’apportes tu ?

Eternelle question, la seule qu’il trouvât dans les bouches, du plus petit au plus grand.

— Seigneur, répond tristement Brandt, Lensky est mort. Vous le savez ?

— Pauvre Lensky !… murmura l’émir, acceptant les faits avec fatalité, en bon Oriental.

— J’ai pris le commandement du poste.

— Vous en êtes digne et je compte sur vous pour résister à ces chiens de chrétiens qui veulent s’approprier notre sol.

— Le sang de mes hommes et le mien vous appartiennent. Mais, je n’ai plus de munitions, seigneur ; il est de toute urgence que vous récupériez pour le fort « quatre » de la poudre et des balles. Nous sommes votre dernière barrière, vous l’ignorez pas ?

— Une nation amie, car les Européens ont des intérêts contraires, dit malicieusement l’émir, doit nous ravitailler par la Perse. Lensky avait traité l’affaire. Seulement, les convois n’ont pas encore traversé la frontière et je ne puis priver mon camp du peu de munitions qui lui reste. Il faut gagner du temps, user de ruse.

« Parlez-moi du prisonnier français dont on m’a signalé la capture ? »

— Il est sous bonne garde, répond Brandt. Nous estimons que nos ennemis hésiterons à sacrifier la vie de l’un des leurs et nous pensons que la présence de ce commandant doit retarder l’attaque, juste le temps qu’il vous faut pour nous ravitailler.

L’émir réfléchit un instant.

— Tous les prisonniers que nous avons faits, au cours des derniers combats, sont isolés dans la montagne. À la première menace d’attaque, si votre fort ne résiste pas, nous les ferons venir ici pour les exposer en avant de la ligne de feu, et nous abriter derrière leurs vies.

Il apparut à Brandt que l’émir faisait bon marché de l’existence des hommes du fort « quatre » et qu’il s’en remettait un peu trop facilement à Allah, au sujet du sort qui leur était réservé.

— Nous ne pouvons résister qu’un jour, reprit-il. Si vous ne nous donnez pas immédiatement les moyens d’envisager une plus longue résistance, vous-même n’aurez guère le loisir de recevoir le convoi dont vous escomptez la venue.

— Nous ne possédons plus, reprend l’émir, que juste ce qu’il faut pour nous défendre. J’ai ici, la responsabilité des enfants et des femmes. Un messager va partir en Perse et presser le ravitaillement. C’est, hélas ! tout ce que je puis faire. Nous sommes à bout de souffle. Le mot d’ordre pour vous est de barrer la route, coûte que coûte, aux ennemis et de ne battre en retraite que tout espoir perdu.

Brandt allait prendre congé, après les salamalecs et les coutumes d’usage, gagné par le fatalisme de l’émir et vaincu par les circonstances. Contre la force des choses et des événements on ne peut s’insurger !

— Le soleil est trop violent, murmura l’émir. Reposez-vous jusqu’au soir, mes gens vont vous servir une collation. Vous repartirez, à la nuit tombante.

« Soyez intraitable, si quelque trahison se produisait dans les rangs de vos soldats. »

On conduisit Brandt dans une pièce fraîche ; des hommes, chargés de victuailles, vinrent lui apporter du riz, du couscous, des fruits confits, des gelées de rose et diverses sucreries. Brandt, depuis longtemps, n’avait fait aussi bonne chère. Le thé à la menthe, en cet instant, lui fit seulement regretter la bière et les boissons alcoolisées européennes dont il était privé depuis longtemps.

Le repas terminé, un Arabe lui présenta le café moulu en fine poudre. Quand il l’eut bu, il s’amusa, ne sachant que faire, à tourner sa tasse, en tous sens pour que, sur les parois intérieures, le liquide pâteux se déposât et formât, en séchant, de petits dessins. Il se souvenait qu’on lisait dans le marc de café.

« Que puis-je espérer ? »

Il cherchait dans les zébrures blanches la vision d’un cataclysme, éclat d’obus, pans de murailles démantelées, canons, fusils, blessés, son seul destin possible. Il ne vit qu’une tête, celle d’une femme avec des cheveux ébouriffés, une femme dont le visage n’était pas voilé et dont les traits apparaissaient de plus en plus précis. Brandt regarda cette image longuement et, poussant plus avant son examen, découvrit à côté, la silhouette d’un chameau chargé de bagages. Il se mit à rire.

« Si c’est là tout le chargement de munitions que l’émir doit m’envoyer… »

Ànouveau il regarde la tête

« Une femme !… Que vient-elle faire dans ma vie ? Groff et Gestino en bâtiraient des histoires, si pareil espoir leur était donné ? »

La chaleur dans le désert devait être étouffante ; Brandt, dans la pièce fraîche que venait embaumer le parfum des jasmins, n’en ressentait pas les incommodités.

Une tenture se souleva, laissant pénétrer un musicien et une femme voilée qui se mit à danser.

« L’émir fait bien les choses, pensa Brandt. Il n’oublie rien. Après la nourriture, le plaisir. Des cartouches seraient préférables. »

Tout en regardant les arabesques créées par le corps souple de la danseuse, il s’étend et, machinalement, par instants, contemple la tête dessinée sur la paroi de la tasse à café. Certes, la danseuse qui lentement évolue devant lui ne ressemble guère à l’effigie gravée dans le marc !

La musique monotone grince, aigrelette ; la moukère, sans se lasser, tourne ; puis sur place, agitant ses voiles, s’ingénie par des mouvements du ventre et des bras à charmer le voyageur.

Brandt reste froid. Il observe, sans la vivre, la scène, avec le détachement d’un étranger qui se documente sur des mœurs extérieures à lui.

Le musicien, la danse finie, se glisse hors de la pièce. La femme s’accroupit, aux pieds de Brandt toujours allongé, attendant le bon plaisir du maître. Pas un instant, le désir de profiter de l’occasion charnelle qui lui est offerte, n’émeut l’Européen. Le jeune homme a l’impression de poser malgré lui pour une carte postale, dont le thème serait l’Orient. Rien ne touche dans ce cadre sa sensibilité et sa sensualité. Il est las des Arabes et de leurs femmes, soumises aux moindres volontés de l’homme. Il rêve d’objets familiers, d’une présence plus proche de sa mentalité, de coquetteries et de dérobades féminines, de jeux de cœur plus que de corps.

Pour ne pas humilier l’Arabe, il ne trouve que ces quelques mots :

— Tu danses bien, continue !

Et la femme, docile, se ploie et se redresse en des mouvements rythmés qu’elle s’ingénie en vain à rendre plus voluptueux. L’énervement de l’esprit a tué les désirs de Brandt.

« Je défends une idée et non pas des gens », se dit-il, voulant donner une explication à la froideur, à l’éloignement qu’il ressent envers ces Orientaux dont les mœurs sont si loin des siennes.

Il comprend, enregistre, mais ne communie pas.

Souhaitant rester seul, il renvoie la femme et ferme les paupières.

« Je devrais envoyer ici Groff et Gestino. Pour eux, une femme, c’est une femme, sans plus. Je leur ai volé une occasion unique. Pour moi, une femme arabe, c’est une esclave. »

Àla tombée du jour, on vint le réveiller.

— Mon hospitalité t’a-t-elle donné toute satisfaction ? Mes gens ont-ils été dévoués et mes danseuses soumises à tes volontés ? dit l’émir, alors que Brandt prenait congé de lui.

— Seigneur, répond l’Européen, je partirais tout à fait content si, à ta porte, je trouvais le convoi de munitions que je suis venu chercher.

— Des émissaires sont partis à la frontière. Tâche de ruser jusqu’à nouvel ordre, de gagner du temps. J’ai confiance en ton ingéniosité. Qu’Allah te protège ! Dis à tes hommes de mourir, mais de ne pas céder. Les fuyards seraient, à mon quartier général, reçus à coups de fusils.

L’ardeur combative de l’Occidental se heurte au fatalisme de l’Oriental.

Brandt repart, emplissant ses yeux avec insistance de choses qu’il ne verra plus. Il se sent condamné à mort. Un adieu est toujours émouvant, même dans l’indifférence. Le village s’efface bientôt. Brandt remarque qu’il était moins seul dans le désert avec ses pensées qu’entouré de prévenances par les gens de l’émir.

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