‹ Bêtes humainesChapitre 12 sur 12 · Épilogue

Épilogue

Dans une petite chambre de l’hôpital de Damas, Groff et Brandt reposent sous la garde vigilante de Marie-Anne Veller, promue au grade d’infirmière-major. Les deux malades, depuis huit jours, luttent désespérément contre les fièvres mauvaises. L’état de Brandt, surtout, a donné des inquiétudes, une complication cérébrales s’étant déclarée, alors que les blessures suivaient une voie normale de guérison.

Hors de danger, maintenant, soigné avec un dévouement sans borne, Brandt se remet lentement de la commotion reçue. Son cerveau reprend lentement son acuité de perception.

Un rideau blanc tendu le long de la fenêtre masque le jour trop violent. Des pas feutrés, étouffés, glissent dans le corridor. De quart d’heure en quart d’heure, une horloge, au loin, marque le temps écoulé. Près de chaque lit, sur des tables blanches, propres, nettes, les potions s’alignent. Tout respire l’ordre, le calme, la paix.

Groff vient de se réveiller contemplant les choses qui l’entourent avec la satisfaction d’un être pour qui tant de confort est inusité.

Tout de percale habillée, le front ceint d’un voile d’infirmière, travaillant à une broderie, Marie-Anne Veller est là, paisible.

— Brandt n’a pas encore parlé ? dit à voix basse le Brésilien.

— Non, fait de la tête Marie-Anne.

Puis, mettant un doigt sur sa bouche :

— Pas de bruit !

Groff obéit. Malgré sa jambe qui lui fait encore mal, il se retourne à demi sur sa couche pour le plaisir de sentir sous lui la mollesse du matelas. De sa vie, il n’a connu tant de jouissances matérielles.

« Et dire que, guéri, ils vont me remettre aux autorités de mon pays qui me renverront au bagne. Pourquoi tant me choyer, tant me soigner, si c’est dans le but de me replonger, plus tard, dans cet enfer d’où j’ai voulu m’évader ? Des êtres comme moi, on les supprime, on les laisse crever, c’est mieux. Du reste, à quoi serais-je bon si on me laissait en liberté ? Incapable de travailler d’une façon régulière, je volerais, peut-être, ou une coquine rencontrée sur ma route déchaînerait, encore une fois, tous mes mauvais instincts.

« Ce doit être pourtant si bon de vivre comme tout le monde, d’agir dans un cadre régulier ! »

La grosse face de Groff se crispe, deux larmes viennent même l’arroser. Il se remue, s’énerve, chiffonnant les draps, gardant pour lui seul de secrètes pensées qui le rongent comme un chancre.

« Ah ! pourquoi a-t-il eu de mauvais parents qui ne lui ont pas appris que le travail était une chose sacrée, que l’on pouvait souhaiter tous les biens de ce monde, mais en les gagnant à la sueur de son front et sans léser autrui ? Pourquoi, surtout, n’a-t-il jamais su refréner ses instincts, croyant normal de foncer droit sur tout ce qui heurtait son bon plaisir, pour l’anéantir ?

« On aurait dû m’apprendre… on aurait dû m’apprendre, ressassait-il. Maintenant, je suis un homme perdu, fini, un déclassé, un hors la loi pour toujours… pour toujours. Et pourquoi donc, lorsqu’on a compris, lorsque les premiers symptômes de la conscience s’éveillent en soi, que l’on se sent devenu un autre homme, ne peut-on se racheter, effacer le passé ? »

Depuis quelques instants, Marie-Anne Veller observe le Brésilien. Elle se lève et s’approche :

— Je suis sûre que vous vous complaisez encore en de mauvaises pensées. Maternellement, elle tire le drap, arrange la couverture, borde Groff comme un enfant.

— Il ne faut pas vous agiter comme cela. Vous êtes bien, ici. Que craignez-vous ?

Comme un gosse qui a un gros chagrin, Groff, entre ses dents, murmure :

— Voyez-vous, cela me fait du mal, mademoiselle Marie-Anne, de vous voir si gentille avec moi. Je voudrais que vous soyez distante, méchante.

— Allons, taisez-vous. Vous allez réveiller mon autre malade.

Mais Groff poursuit :

— Je voudrais me couper un bras, ma jambe malade, quand j’évoque la conduite que j’ai eue vis-à-vis de vous au fort « quatre ». Quand je pense que, sans Brandt et par ma faute, à moi, les bédouins auraient pu vous fusiller.

Il hésite, par un sentiment nouveau de pudeur, de faire allusion à ses désirs de brute si directement manifestés.

— C’est le passé, Groff ; il est mort. Croyez-moi.

— Je ne comprends pas cette diablesse de vie… À Saint-Paul, je ne réfléchissais pas, je croyais seulement que rien ne devait me résister, que tout moyen était bon pour arriver au but que je poursuivais. J’estimais que tous les hommes étaient méchants et qu’il fallait pour vivre être comme eux : attaquer et se défendre. Je m’aperçois maintenant qu’il y a autre chose, quelque chose que je ne peux pas encore bien définir, enfin quoi, des réflexions qui me viennent et que je ne peux pas vous expliquer. C’est comme si je devenais double : un vieux Groff, couplé avec un jeune Groff, dans la même peau.

— Laissez toutes ces choses. Mon père m’a dit encore aujourd’hui que les autorités du protectorat ne vous livreraient pas à la police brésilienne.

— Et puis, voilà, chère demoiselle, je me fais encore du chagrin, parce que je ne vous reverrai pas, parce que… parce que, quand je ne serai plus qu’un Groff solide, marchant avec ses deux jambes, vous ne ferez plus attention à moi. Chacun de nous reprendra ses distances. Une demoiselle comme vous, dans la vie, ne connaît pas un voyou de mon espèce, un criminel, un échappé de bagne…

— Mais laissez donc toutes ces considérations. Vous suivrez Brandt en Hollande. Réfléchissez, Groff. Un homme qui a fait beaucoup de bêtises et possède l’expérience du mal peut, mieux qu’un autre, se bien conduire ensuite. Il sait la valeur des actes. Quelle force pour recommencer une vie !

Groff et la jeune fille se sont tus.

— Vous n’empêcherez pas un chacal de redevenir un chacal ! dit, peu après le Brésilien.

Puis, en matière de conclusion, il saisit la main de Marie-Anne et la serre éperdument avec un respect et une reconnaissance qui envahit de joie la jeune fille.

Sur le rideau blanc de la fenêtre l’ombre et la lumière jouent. La toile, gonflée par l’air, danse doucement. Depuis quelques minutes, Brandt, sorti du sommeil, surveille l’entretien de Groff et de Marie-Anne, entre ses paupières mi-closes.

— Mademoiselle Veller !…

Marie-Anne se retourne, joyeuse d’entendre la voix de son malade prononcer des mots ayant un sens, répondant à une fonction normale du cerveau, après de longs jours de délire.

— Alors, monsieur Brandt, vous vous sentez mieux ?

Puis, regardant sa montre :

— C’est l’heure de la potion.

Brandt contemple les menus mouvements de la jeune fille, il suit l’une de ses mains qui prend une cuillère, tandis que l’autre incline le goulot. d’une fiole.

— Ne bougez pas surtout.

La cuillère s’approche des lèvres du malade. Dans ce geste, le regard de Brandt rencontre celui de son infirmière.

— Souffrez-vous de la tête ?

De son lit, Groff regarde le jeune homme :

— Dis donc, le copain, t’as meilleure mine, sais-tu ?

Brandt glisse un regard vers Groff.

— Et toi aussi, vieux camarade…

— Défense de parler ou je me fâche, commande drôlement Marie-Anne. C’est moi qui ai, maintenant, droit de vie ou de mort sur vous. Ne l’oubliez pas.

Cette allusion au fort « quatre » fait que la figure des deux blessés se renfrogne.

— Allons, allons !… dit Marie-Anne, ayant senti la nuance. Si vous n’êtes pas sages et que vous ne suiviez pas mes injonctions, je me fais remplacer par une autre infirmière.

— Oh non, disent en chœur, sans s’être concertés, les deux blessés.

Personne ne parle plus dans la petite pièce. Marie-Anne a repris son travail de broderie. Brandt ne la quitte pas des yeux. Quelquefois le regard des deux jeunes gens se croise et s’attarde l’un sur l’autre.

— Pourquoi ne m’avoir pas laissé mourir, mademoiselle ? dit Brandt, tout à coup.

— Monsieur Brandt, dit Marie-Anne, à voix basse, je connais votre pensée. Dans votre délire, vous m’avez tout avoué de vos sentiments. Et, je ne trouve pas que cela vaille la mort.

« Si je puis vous tranquilliser, faut-il à mon tour me confesser ? Dans le cachot où vous m’aviez enfermée, l’autre jour, je n’avais qu’un espoir : vous. Je disais à mon père, le pensant sincèrement : « Il nous sauvera… Il nous sauvera… » Et, dans ce il, vous m’apparaissiez dans votre force d’homme et dans votre cœur, capable de me protéger, moi, faible femme… toujours. Comment cela s’est-il fait, je n’en sais rien ; mais, dès votre premier interrogatoire, tout de suite, j’ai failli vous parler comme à une vieille connaissance et vous avouer ma tactique. J’ai deviné que vous étiez bon, droit, supérieur à la moyenne des hommes et je n’ai pas senti entre vous et moi la barrière morale qui s’élève entre deux ennemis. J’ai eu l’impression que, par une porte dérobée que je ne connaissais pas, vous étiez entré dans ma vie tout simplement, et que, si je vous voyais disparaître, j’éprouverais la sensation de perdre un ami unique. Brandt, écoutez-moi :

« Quelles preuves plus grandes pouviez-vous m’offrir… je vais dire le grand mot… de votre amour naissant que celles par vous m’avez données Vous m’avez protégée, respectée, alors que j’étais à votre merci. Plus tard, faisant bon marché de votre vie même, vous m’avez sauvée. Bien des femmes unissent leur vie à des hommes, sans savoir si, en pareil cas, ils agiraient de même.

Brandt écoute, le cœur bouleversé par tant de franchise, de droiture, de netteté.

Tout de même, il objecte :

— Mademoiselle, vous parlez à un malade envers qui vous vous croyez une dette de reconnaissance. Je vous remercie, mais je sais…

— Vous savez quoi ? dit Marie-Anne.

— Je sais que vous estimez avoir une dette envers moi ; je sais aussi que je n’ai pas le droit de connaître vos sentiments, seraient-ils vrais…

— Pourquoi ?

— Parce que nous ne sommes pas du même niveau social, que je suis un déclassé et qu’à mon passé la fille d’un commandant français ne peut s’associer.

— Mais vous tenez les mêmes raisonnements que Groff, mon pauvre ami…

— Lui et moi sommes égaux, mademoiselle, ou, du moins, à peu près, devant les préjugés sociaux, sinon vis-à-vis de la loi.

— Monsieur Brandt, laissez-vous dire que vous raisonnez mal. Dans la vie la beauté du caractère seule compte et quand deux êtres sincères et probes se rencontrent, c’est l’avenir qu’il faut envisager et non ce qui fut. Mon père vous doit tout, puisqu’il vous doit sa fille. Cette existence que vous avez soustraite aux balles, il peut vous en faire don, si vous l’acceptez, puisque telle est ma volonté.

Très faible encore, Brandt, devant la vision d’un bonheur possible, se met à éclater en sanglots.

— Les préjugés, murmure-t-il, les préjugés…

— Ah ! oui, vous pensez, s’écrie Marie-Anne, que, voyant une Française s’allier à un chef rebelle, le monde criera au scandale. Mais, qu’est-ce que c’est que le monde ? Voulez-vous me dire pourquoi nous devons lui sacrifier notre vie.

— Le monde… le monde… répète Brandt. Il abandonne un Groff à lui-même sans éducation, à l’âge de douze ans ; puis, quand l’enfant, devenu homme, vole, tue, pille, il l’enferme, non comme un être à qui l’on aurait, pu enseigner des principes d’équité, mais comme un bandit dont il faut se garder. Le monde, il n’oubliera pas qu’autrefois j’ai fait un emprunt à la provision de diamants de mon patron et dans quelque emploi que je me trouve la suspicion s’attachera à moi… et les miens, bien que jusqu’au dernier sou j’ai remboursé ma dette. Voyez-vous, il n’y a pas de rachat possible. Si j’avais suivi la droite ligne avec mon honnêteté, si je ne m’étais pas rebellé, j’aurais pu vous dire, franchement, sans honte et sans rougir, avec tout mon respect et ma ferveur, le mot que je veux vous dire et que je ne vous dirai pas, par crainte de vous offenser.

— Vous ne m’offenserez Brandt. Allons, un peu de courage ! Il faut être brave dans la vie. Si, en toute vérité, je vous avais dit au fort « quatre » : « Je viens chercher mon père, » peut-être nous serions-nous évité des angoisses que du reste maintenant je ne regrette pas.

Devant le silence du jeune homme :

— Eh bien ! Brandt, je vais être plus crâne. Écoutez-moi bien. Dans toute la sincérité de mon cœur, je vous aime, je veux être votre femme.

— Mademoiselle, ne me dites plus rien… Je sais que cela ne peut pas être…

— Brandt, je vous aime ! répond la voix implacable et décidée.

— Et moi aussi ! réplique Brandt, aussi ému et aussi faible devant Marie-Anne qu’un petit enfant.

Les deux jeunes gens, dans leur bonheur, ne pensent plus à Groff, ni aux contingences. Ils entendent, soudain, le Brésilien pousser un grand soupir.

Marie-Anne se précipite vers lui, consciente de ses responsabilités d’infirmière.

— Je ne sais pas ce que j’ai, dit-il, mais je crois bien que je vais mourir et que mes forces s’en vont.

Marie-Anne, inquiète, le regarde, tâte son pouls.

— Voilà, explique le gros homme : ma vie passée m’apparaît tout d’un coup comme celle d’un fou dangereux et je crois que cette impression là, on l’a, seulement quand on va rendre l’âme.

Marie-Anne se met à rire doucement.

— Non, Groff, tranquillisez-vous… Cette impression-là, on peut la ressentir, aussi, quand on commence à vivre.

Les heures, si lourdes autrefois, semblaient, maintenant, avoir des ailes. Le bonheur sain et fort était entré dans le cœur de ceux qui se croyaient des réprouvés. Un peu d’amour humain avait opéré ce miracle.

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