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Six jours après, les cahots subis par une voiture d’ambulance réveillent Brandt d’un sommeil qu’il croyait être le dernier. La tête emprisonnée dans des pansements, le corps gainé de bandages, il ne sait plus s’il est vivant ou si, étant mort, l’autre monde lui apparaît sous la forme d’un tunnel fait de bâches, roulant à travers l’espace. Il ne sent plus son corps, donc, il en est délivré. C’est son âme, son double, sorti de sa prison de chair, qui perçoit et enregistre.
Des choses réelles s’imposent à lui. Que c’est drôle ! Des cheveux blonds, par exemple, encadrant la figure d’une femme.
« J’avais bien dit, murmure-t-il, ne sachant s’il parle ou s’il pense, que mon âme viendrait rôder autour de vous, Marie-Anne ! »
Il referme les yeux béatement.
« Comme je suis heureux d’être mort ! Vivant, je n’aurais pu rester auprès de vous ; maintenant, je ne vous quitterai plus. Que c’est doux, que c’est doux ! »
A-t-il donc encore une main sensible ? Il sent des doigts de femme.
Il tient ses paupières closes. En a-t-il encore ? et les entités que les humains appellent fantômes ont-ils donc des oreilles pour entendre les bruits de la terre ?
— Vous n’êtes pas mort, Brandt, mais bien malade et j’espère à mon tour vous sauver !
Quelle suave harmonie ! On lui avait dit, en effet, dans sa petite enfance que les anges chantaient une divine musique.
— Marie-Anne, dit-il, poursuivant quand même son idée, jamais sur terre, je n’aurais osé vous dire que je vous aime. Puisque vous ne pouvez plus entendre ma voix, je vous le crie : je vous aime, je vous aime, et dans l’au-delà j’aurai mille bras pour vous défendre, pour vous sauver de tous les dangers !
Une larme, tombant sur sa main, réveille tout à fait le jeune homme et aussi une espèce de grognement sonore qu’il connaît bien. Cette fois, il ouvre les yeux franchement. Marie-Anne est près de lui, la voix de Groff crie :
— Que je souffre, chère demoiselle !… Occupez-vous aussi de moi ; il dort lui, il n’a pas besoin de vous !
Une douleur affreuse, sur tout le côté droit, fait comprendre à Brandt que son corps est bien vivant et qu’il n’en a pas fini avec les douleurs humaines.
Et la voix de Groff ! Ils sont donc vivants ?… tous les deux ensembles !
— Où suis-je ? dit-il.
— Dans une voiture d’ambulance qui vous conduit vers Damas.
— Je ne suis donc pas mort ?
— Mais non.
— Quel dommage ! Alors, mon beau rêve est fini…
— Je ne veux pas que mon malade s’agite, dit la voix mélodieuse de Marie-Anne !
Brandt est bien réveillé.
-Le fort « quatre » ne s’est donc pas écroulé sur moi, comme je le souhaitais ?
— Mon souvenir vous a sauvé, et c’est un peu à moi que vous devez d’avoir la vie sauve, Brandt. Le cachot où vous attendiez la mort était un admirable refuge, il n’a été démoli qu’en partie et si des pierres, en tombant, ont brisé votre côté droit, tout au moins ne vous ont-elles causé aucune blessure mortelle. C’est mon tour de prendre soin de vous et de commander !
— Ça va mieux, Brandt ? dit du haut de sa couchette Groff, la tête encapuchonnée dans des gazes stérilisées. Ah ! la camarde, elle n’a pas voulu de nous !
— Groff, mon bon Groff, tu es là aussi ?
Maintenant le mystère est éclairci. Brandt et Groff sont vivants sous la garde de Marie-Anne. La jeune fille explique :
— J’ai obtenu de mon père la permission de suivre l’armée dans un convoi d’ambulance, et de fouiller les ruines du fort pour secourir les êtres vivants, enfouis sous les décombres. Je voulais, en cas de mort, vous enterrer avec piété ; en cas de blessure, je tenais à prendre moi-même soin de vous…
Brandt se laisser aller à la douceur d’être bercé, choyé par Marie-Anne, de la revoir et de sentir son camarade près de lui. Une inquiétude soudaine met une ombre sur sa figure.
— Prisonniers tous deux ? dit-il.
Marie-Anne calme son malade.
— Prisonniers, par pure forme. Mon père a pris ses dispositions. Une fois guéris, aucun mal ne serait fait ni à vous ni à votre compagnon. Vous pourrez, tous deux, regagner l’Europe et recommencer là-bas une vie nouvelle moins aventureuse. Ne parlez plus.
Mais le blessé s’agite
— Êtes-vous bien sûre que je ne mourrai pas ?
— Certainement, répond Marie-Anne.
— C’est dommage !
Dans son délire, Brandt a été plus expansif qu’il n’eût jamais osé et la jeune Française n’ignore plus rien des sentiments qui animent celui qu’elle protège.
— Je m’étonne qu’un homme de votre trempe tremble devant la vie, Brandt. Mon père et moi, nous vous considérons comme un héros, après votre belle défense du fort « quatre ». Si vous étiez Français et que vous ayez combattu pour notre cause, vous seriez récompensé, honoré. Entre ennemis même on sait être juste.
— Si je suis courageux devant les balles, je ne le suis guère devant les barrières sociales, les préjugés, les traditions. Je me sens à l’avance vaincu, blessé, frappé à mort, murmure tristement Brandt ; exposer sa vie aux coups est moins dur qu’exposer son âme et son cœur.
— Vous parlez trop, ami.
Et, prenant le poignet du malade :
— Ignorez-vous que vous soignez un voleur ? confesse Brandt humblement. Oui, insiste-t-il, vous me traitez en héros, alors que je ne suis qu’un voleur.
Marie-Anne met un doigt sur ses lèvres.
— Chut ! le consul de Hollande nous a raconté votre vie. Votre ancien patron lui avait écrit depuis longtemps, demandant que l’on vous rapatrie. Une erreur de jeunesse est toujours pardonnable et vous venez de prouver que vous êtes un homme comme on en rencontre peu ; votre caractère s’est amendé dans le sens du beau, du bien, de la justice. Amis et ennemis vous rendent hommage. Dormez, fermez les yeux.
La voiture s’est arrêtée. Une main soulève la bâche et la figure du commandant apparaît.
— Mon malade n’est pas sage, il bavarde, il s’inquiète. Parle-lui en chef à ton prisonnier, papa !
— La trêve est signée. M. Brandṯ n’a rien à craindre de nous, et, dès sa guérison, les tribunaux du protectorat l’enverront purger sa peine à Amsterdam chez son ancien patron. Nous sommes moins cruels que ne le sont les Arabes. La civilisation, donc la colonisation, a du bon, monsieur Brandt : ne serait-ce qu’en diffusant le confort matériel et les soins que, dans nos infirmeries vous allez recevoir.
Groff voudrait se faire tout petit sous ses draps. Et lui, que va-t-il devenir ?
Marie-Anne, avec un sourire, rassure le Brésilien !
— Groff vous suivra !
Brandt gémit :
— Groff, mon bon Groff… qui pouvait fuir et qui a voulu mourir avec moi… Quant à Gestino, le pauvre petit !…
C’est à nouveau le délire.
La voiture repart.
Marie-Anne tend à Groff un peu d’eau fraîche.
La face de bull-dog du Brésilien, attendri par cette présence féminine, s’est transformée en mufle de bon chien.
— Pauvre petit !… pauvre Brandt, on peut dire, celui-là, qu’il vous a aimé jusqu’à la mort.
Et Marie-Anne, jetant un regard reconnaissant au brave dévoyé :
— Quand le temps aura passé… celui de vaincre ce que Brandt appelle les barrières sociales, les traditions, les préjugés… j’irai peut-être vous rejoindre, là-bas, près d’Amsterdam, pour cultiver avec vous des tulipes… Vous serez mon jardinier, Groff…
Brandt, dans son délire, a saisi ce mot « tulipe ».
— Tulipe noire… Je crois savoir comment l’obtenir.
De son inconscient jaillit sa race tout entière.
Comme la maison d’Herculanum a été la dernière pensée de Gestino moribond… les fleurs de son enfance viennent charmer, de leur forme et de leur chatoiement, ses rêves de malade… Tout un champ multicolore surgit pour lui de l’irréel, formant un tapis où se posent les pieds de Marie-Anne.
— Je vous aime tant ! dit-il à haute voix, croyant ne pas parler.
Marie-Anne lui prend la main et la met contre sa joue. Mais ce geste de réponse à une déclaration d’amour… seul, Groff le voit.
« Après tout, la mort a bien fait les choses, en nous épargnant », pense-t-il.
Et, apaisé, enfin, il s’endort.