‹ Bibliographie Cornélienne Description raisonnée de toutes les éditions des oeuvres de Pierre CorneilleChapitre 23 sur 205 · XXIII

XXIII

73. OEDIPE, || Tragedie. || Par P. Corneille. || _Imprimée à Roüen, & se vend || A Paris, || Chez || Augustin Courbé, au Palais en la || Gallerie des Merciers, à la Palme. || Et || Guillaume de Luyne, Libraire Iuré, || dans la mesme Gallerie, || à la Iustice._ || M. DC. LIX. [1659]. || Auec Priuilege du Roy. In-12 de 6 ff., 89 pp. et 1 f. blanc.

Collation des feuillets prélim.: titre; 2 ff. pour les _Vers presentez à Monseigneur le Procureur General Foucquet, Sur-Intendant des Finances_; 3 ff. pour l'avis _Au Lecteur_ et les noms des personnages.

Au verso de la page 89 se trouve l'extrait du privilége accordé pour sept ans à Corneille lui-même, à la date du 10 février 1659, et dont Corneille fait cession aux deux libraires nommés sur le titre. On lit à la fin: _Acheué d'imprimer pour la premiere fois, le 26. Mars 1659, à Roüen, par L. Maurry_.

Au rapport de M. Marty-Laveaux (t. VIe, p. 110; t. Xe, p. 133), on trouve en tête de certains exemplaires une pièce intitulée: _Sur la mort de Damoiselle Elisabeth Ranquet, Femme de Nicolas de Cheureul, Escuyer, Sieur d'Esturville. Epitaphe_. Nous n'avons pas été assez heureux pour voir nous-même un exemplaire présentant cette particularité.

L'échec de _Pertharite_ dégoûta Corneille du théâtre; pendant sept ans il se consacra tout entier à la traduction de l'_Imitation de Jésus-Christ_ et à des travaux littéraires de moindre importance, qui ne nous sont pas tous parvenus. Les représentations données par Molière à Rouen en 1658, l'admiration que la Du Parc fit éprouver à Corneille, enfin l'invitation de Fouquet décidèrent l'auteur du _Cid_ à reprendre la plume. Dans une pièce de vers adressée au surintendant, il lui demanda de choisir un sujet, promettant de retrouver, pour le traiter,

La main qui crayonna L'âme du grand Pompée et l'esprit de Cinna.

Fouquet choisit trois sujets: _OEdipe, Camma_ et un troisième sujet qui n'est pas connu. Pierre Corneille écrivit _OEdipe_, tandis que Thomas se chargea de _Camma_. Il se pourrait que le troisième sujet fût celui de _Stilicon_, traité par Thomas Corneille peu de temps avant la représentation d'_OEdipe_. Dans sa lettre du 29 janvier 1661, l'auteur de la _Muse historique_ établit une sorte de parenté entre ces trois pièces:

Tout-de-bon le cadet Corneille Quoy qu'il ait fait mainte merveille, Et maint Ouvrage bien sensé, En cétuy-cy s'est surpassé. Ainsi cette Piéce divine, Qui du grand _OEdipe_ est couzine, Et propre soeur de _Stilicon_, (Piéces qu'on tient sans parangon) Est trés-digne de sa naissance, Et par l'agréable abondance De mille beaux traits diférens, Ne fait point tort à ses parens.

Le sujet d'_OEdipe_, emprunté à Sophocle et à Sénèque, avait été plusieurs fois remis à la scène avant Corneille, entre autres par les Italiens (_Edipo, tragedia di Seneca, tradotta da Lodovico Dolce_; in Vinegia, per Giambattista e Marchio Sessa, 1560, in-12;--_Edipo, tragedia di Gio. Andrea dell' Anguillara_; in Vinegia, per Dom. Farri, 1565, in-8; in Padova, per Lorenzo Pasquati, 1565, in-4;--_Edipo Tiranno, tragedia di Sofocle ridotta in lingua volgare da Orfato Giustiniano_; in Venetia, per Francesco Ziletti, 1585, in-4;--_Edipo Tiranno, tragedia di Sofocle ridotta dalla greca nella toscana lingua da Pietro Angelio [detto il Bargeo]_; in Firenze, per Bart. Sermatelli, 1589, in-8;--_Edipo Re, tragedia di Sofocle, tradotta in lingua italiana da Girolamo Giustiniani_; Venetia, per Sebastiano Combi, 1610, in-12;--_Edipo, tragedia di Seneca tradotta, da Ettore Nini_; in Venezia, per Marco Ginammi, 1622, in-8). Les _Anecdotes dramatiques_ (Paris, 1775, 3 vol. in-8, t. IIe, p. 15) indiquent deux pièces françaises écrites avant Corneille sur le sujet d'_OEdipe_: l'une de Jean Prévôt (1605), l'autre de Nicolas de Sainte-Marthe (1614); mais ce renseignement est en tout cas inexact: nous ne connaissons pas l'_OEdipe_ de Sainte-Marthe, qui n'est cité dans aucune bibliographie; quant à celui de Prévôt, il n'est pas de 1605, mais de 1614 (_Les Tragedies et autres OEuvres poëtiques de Jean Prévost, advocat en la Basse-Marche_; à Poictiers, chez Julian Thoreau, 1614, in-12).

Corneille ne s'arrêta pas à ces imitations modernes; il prit directement pour guides Sophocle et Sénèque, mais, dès qu'il eut commencé sa tragédie, il crut devoir faire de larges concessions à l'esprit de son siècle. Il s'éloigna ainsi de ses modèles et renonça volontairement à la simplicité, qui est le plus noble caractère du drame antique. Cette condescendance envers la mode ne manqua pas de séduire le parterre. Le nouvel _OEdipe_, représenté le vendredi 24 janvier 1659, eut un grand succès. Voici en quels termes Loret en rendit compte, dès le lendemain, dans sa _Muze historique_:

Monsieur de Corneille, l'Aîné, Depuis peu de temps a donné A ceux de l'Hôtel de Bourgogne Son dernier Ouvrage, ou Bezogne, Ouvrage grand et signalé, Qui l'_OEdipe_ est intitulé; Ouvrage (dis-je) Dramatique, Mais si tendre et si patétique, Que, sans se sentir émouvoir, On ne peut l'entendre ou le voir. Jamais Piéce, de cette sorte, N'ût l'élocution si forte, Jamais, dit-on, dans l'Univers, On entendit [_sic_] de si beaux vers. Hier, donc, la Troupe Royale, Qui, tels sujets point ne ravale, Mais qui les met en leur beau jour, Soient qu'ils soient de Guerre, ou d'Amour, En donna le premier spectacle, Qui fit, cent fois, crier miracle. Je n'y fus point; mais on m'a dit Qu'incessamment on entendit Exalter cette Tragédie Si merveilleuze et si hardie; Et que les gens d'entendement Luy donnoient, par un jugement Fort sincere et fort équitable, Le beau titre d'inimitable, Mais cela ne me surprend pas Qu'elle ait d'admirables apas, Ny qu'elle soit rare et parfaite; Le divin Corneille l'a faite.

Le roi assista, le 8 février, à une représentation d'_OEdipe_ qui, au dire de Loret et de Renaudot (Voy. Marty-Laveaux, t. VIe, pp. 106 sqq.), fut des plus brillantes. _Floridor_, qui remplissait le principal rôle, fit à Louis XIV un compliment qui charma toute la cour. Le roi fut si satisfait qu'il fit remettre à Corneille une gratification dont celui-ci parle naïvement dans son avis _Au Lecteur_: «Cette Tragedie a plû assez au Roy, dit-il, pour me faire recevoir de veritables et solides marques de son approbation: Je veux dire ses liberalitez que j'ose nommer ses ordres tacites, mais, pressans de consacrer aux divertissemens de Sa Majesté ce que l'âge et les vieux travaux m'ont laissé d'esprit et de vigueur.»

Le succès de l'_OEdipe_ ne fut dépassé que par celui des _Précieuses ridicules_, de Molière, représentées à la fin de la même année. Voici comment Loret s'exprime, au sujet de cette dernière pièce, dans sa lettre du 6 décembre 1659:

Cette Troupe de Comédiens, Que Monsieur avoue être siens, Reprézentant sur leur Théatre Une action assez folâtre, Autrement, un sujet plaizant, A rire sans cesse induizant Par des chozes facécieuzes, Intitulé _Les Précieuzes_; Ont été si fort vizitez Par Gens de toutes qualitez Qu'on en vit [_sic_] jamais tant ensemble Que ces jours passez, ce me semble, Dans l'Hôtel du Petit-Bourbon, Pour ce sujet mauvais, ou bon. Ce n'est qu'un sujet chimérique, Mais si boufon et si comique, Que jamais les Pièces Du-Ryer, Pui fut si digne de laurier; Jamais l'_OEdipe_ de Corneille, Que l'on tient être une merveille; La _Cassandre_ de Bois-robert; Le _Néron_ de Monsieur Gilbert; _Alcibiade_, _Amalazonte_, de M. Quinaut. Dont la Cour a fait tant de conte; Ny le _Fédéric_ de Boyer, Digne d'un immortel loyer, N'ûrent une vogue si grande, Tant la Piéce semble friande A pluzieurs, tant sages, que fous; Pour moy j'y portay trente sous: Mais oyant leurs fines paroles J'en ry pour plus de dix pistoles.

A l'exception de _Floridor_, nous ne savons rien des acteurs qui jouèrent _OEdipe_ à l'origine. L'actrice qui remplissait le rôle de Jocaste tomba malade après quelques représentations et fut remplacée par la _Beauchâteau_ (lettre de Corneille à l'abbé de Pure, en date du 12 mars 1659). Molière ne disputa point _OEdipe_ à l'Hôtel de Bourgogne; du moins le Registre de Lagrange n'en mentionne aucune représentation.

En 1663, le rôle d'Iphicrate était tenu par _de Villiers_: c'est Molière lui-même qui nous l'apprend dans l'_Impromptu de Versailles_. Quant au rôle d'_OEdipe_, il fut joué avec éclat par _Baron_ (1676). Il servit plus tard aux débuts de _Champvalon_ (1718) et de _Sarrasin_ (1729). Depuis lors l'_OEdipe_ de Voltaire, représenté en 1718, a remplacé au répertoire celui de Corneille.

De 1680 à 1729, le Théâtre-Français a donné 114 représentations de l'_OEdipe_ de Corneille, savoir: sous Louis XIV: à la ville, 70; à la cour, 22;--sous Louis XV: à la ville, 21; à la cour, 1.

74. OEDIPE, || Tragedie. || Par P. Corneille. || _A Paris, || Au Palais. || Chez || Guillaume de Luyne, dans la Salle des || Merciers sous la montée de la Cour des Aydes || à la Justice. || Estienne Loyson, au premier Pillier de || la grand'Salle proche les Consultations || au Nom de Jesus. || Pierre Traboüillet, dans la Galerie des || Prisonniers, à l'Image S. Hubert, & à la Fortune, || proche le Greffe des Eaux & Forests._ || M. DC. LXXXII [1682]. || Avec Privilege du Roy. In-12 de 2 ff. et 78 pp.

Tirage à part du recueil de 1682. Le deuxième feuillet, qui contient l'_Extrait du Privilége_ et les _Acteurs_, est encore paginé, au verso, 444. Pour le reste de la pièce, la pagination a été changée.