‹ Bibliographie Cornélienne Description raisonnée de toutes les éditions des oeuvres de Pierre CorneilleChapitre 27 sur 205 · XXVII

XXVII

84. OTON || Tragedie. || Par P. Corneille. || _A Paris, || Chez Guillaume de Luyne, Libraire-Iuré, || au Palais dans la Sale_ [sic] _des Merciers || à la Iustice_; [ou _Chez Thomas Iolly, au Palais dans la || petite Sale des Merciers à la Palme & aux || Armes d'Hollande_; ou _Chez Loüys Billaine, au second Pillier || de la grand Sale du Palais, à la Palme || & au grand Cesar_]. || M. DC. LXV [1665]. || Auec Privilege du Roy. In-12 de 2 ff., 78 pp. et 1 f.

84 _bis_. OTHON || Tragedie. || Par P. Corneille. || _A Paris, || Chez Guillaume de Luyne, Libraire Iuré, au || Palais, en la Gallerie des Merciers, à la Iustice_; [ou _Chez Thomas Iolly, au Palais dans la || petite Sale_ [sic] _des Merciers, à la Palme & aux || Armes d'Hollande_; ou _Chez Loüys Billaine, au second Pillier || de la grand Sale du Palais, à la Palme || & au grand Cesar_]. || M. DC. LXV [1665]. || Auec Priuilege du Roy. In-12 de 2 ff., 78 pp. et 1 f.

Collation des feuillets prélim.: titre; 1 f. pour l'avis _Au Lecteur_ et les _Acteurs_.

Le privilége, dont un extrait occupe le dernier feuillet, est daté du dernier d'octobre 1664; il est accordé pour sept ans _à Guillaume de Luyne_, qui déclare y associer _Thomas Jolly_ et _Louis Billaine_.

L'achevé d'imprimer est du 3 février 1665.

Les deux titres que nous avons reproduits appartiennent à une seule et même édition. Les titres, qui portent la faute d'impression, _Oton_ pour _Othon_, sont certainement antérieurs aux autres et doivent être plus rares. Nous en avons cependant trouvé dans plusieurs exemplaires: à l'Institut, à la bibliothèque Cousin, etc.

«Si mes amis ne me trompent, cette Piéce égale ou passe la meilleure des miennes, dit Corneille dans la préface qu'il a placée en tête de la tragédie d'_Othon_. Quantité de suffrages illustres et solides se sont déclarez pour elle, et si j'ose y meler le mien, je vous diray que vous y trouverez quelque justesse dans la conduite, et un peu de bon sens dans le raisonnement. Quant aux Vers, on n'en a pas vu de moy que j'aye travaillez avec plus de soin.»

Nous savons en effet qu'_Othon_ est une des pièces qui coûtèrent au poëte le plus de peine; on assure qu'il en refit trois fois le cinquième acte, et que cet acte lui «coûta douze cents vers». (_Histoire du Théatre François_, tome IXe, p. 322, note _a_; notes manuscrites de Tralage à la Bibliothèque de l'Arsenal, citées par M. Taschereau: _OEuvres de Corneille_, t. Ier, p. XXVI, et par M. Marty-Laveaux, t. VIe, p. 567.) Le sujet de la pièce est tiré des Histoires de Tacite, mais Corneille a mis également à contribution Plutarque et Suétone dans leurs Vies de Galba et d'Othon.

M. Marty-Laveaux suppose que Corneille s'est inspiré d'une pièce italienne représentée en 1652. D'après le savant éditeur, cette pièce serait de Ghirardelli, auteur de la _Mort de Crispe_, citée par Corneille dans son _Discours de la Tragédie_; mais ce renseignement, emprunté à la _Biographie universelle_, paraît inexact. La seconde édition de la _Drammaturgia_ d'Allacci (Venezia, 1755, in-4o) mentionne une tragédie d'_Othon_ imprimée avant la pièce française (_Ottone, tragedia_; in Bologna, per Giacomo Monti, 1652, in-4o), mais elle l'attribue à Louis Manzoni, de Bologne, et non à Ghirardelli. D'ailleurs, si la notice donnée par la _Biographie universelle_ est exacte, l'_Ottone_ de Ghirardelli n'aurait jamais été imprimé, en sorte qu'il eût été bien difficile à Corneille de s'en inspirer. Nous croyons donc que notre poëte n'a pas puisé à d'autres sources que celles qu'il indique avec sa bonne foi ordinaire. C'est l'exacte peinture de la politique romaine qui fait l'intérêt de sa pièce, et ce sont ces mérites historiques qui lui ont valu un accueil bien plus favorable de la part des critiques modernes que de la part des critiques du XVIIe siècle.

_Othon_ fut joué pour la première fois à Fontainebleau, le 3 août 1664, ainsi que le rapporte Loret dans sa lettre du 2 août:

Ce qu'illec je sceus davantage, C'est qu'_Othon_, excélent Ouvrage, Que Corneille, plein d'un beau feu, A produit au jour depuis peu, De sa plume docte et dorée, Devoit, la suivante soirée, Ravir et charmer à son tour Le Légat et toute la Cour: [Le légat Chigi] Je l'appris de son Autheur mesme; Et j'ûs un déplaizir extresme Qui me fit bien des fois pester De ne pouvoir encor rester Pour voir, dudit Sieur de Corneille, La fraîche et derniére Merveille, Que je verray s'il plaît à Dieu, Quelque-jour en quelque autre lieu.

Dans la lettre du 8 novembre 1664, nous trouvons le compte rendu de la première représentation d'_Othon_ à Paris:

Il faut icy, donc, que j'avoüe Qu'à l'Hôtel de Bourgogne on joüe, Depuis un jour ou deux, dit-on, Un sujet que l'on nomme _Othon_, Sujet Romain, sujet sublime, Et digne d'éternelle estime. Jamais de plus hauts sentimens, Ny de plus rares ornemens, Piéce ne fut si bien pourvûe. Je ne l'ay point encore vûe, Et je ne suy que le raport Que m'en fit hier maint Esprit fort, Qui dit qu'elle est incomparable, Et que sa conduite admirable, Dans Fontainebleau, l'autre-jour, Charma tous les Grands de la Cour. Mais d'où luy naît cet avantage? Et d'où vient que de cét Ouvrage Tout le monde est admirateur? C'est que Corneille en est Autheur, Cét inimitable Génie; Et que l'illustre Compagnie, Ou Troupe Royale, autrement, Qui la récite excélemment, Luy donne toute l'éficace, Tout l'éclat et toute la grace Qu'on doit prétendre, en bonne foy, Des grands Comédiens du Roy.

Ainsi, Loret n'a vu lui-même aucune des deux représentations, et il ne juge la nouvelle tragédie que d'après ce que lui ont dit l'auteur et certain esprit fort de sa connaissance. Le public a-t-il apprécié _Othon_ comme l'a fait le chroniqueur de cour? c'est ce qu'il est difficile de savoir.

Boileau, dit le _Bolæana_ (1742, in-12, pp. 132 et 134) «n'étoit point du tout content de la tragédie d'_Othon_ qui se passoit tout en raisonnement, et où il n'y avoit point d'action tragique»; mais cette opinion ne fut pas générale. S'il faut en croire les _Anecdotes dramatiques_, le maréchal de Gramont aurait dit, à l'occasion d'_Othon_, que Corneille devrait être le «Bréviaire des Rois» et M. de Louvois, «qu'il faudroit, pour juger cette pièce, un parterre composé de ministres d'État.» Ce qui est certain, c'est qu'_Othon_ resta au répertoire. Voici, d'après le Manuscrit du Dauphin, comment il était interprété à l'époque de la mort de Corneille:

DAMOISELLES.

Camille: _le Comte_. Plautine: _Chanmeslé_. Albiane: _Raisin_. Flavie: _Poisson_.

HOMMES.

Othon: _Baron_. Vinius: _La Tuillerie_. Martian: _Dauvilliers_. Lacus: _le Comte_, ou _Dauvilliers_. Galba: _Chanmeslé_. Albin: _de Villiers_.

Les registres du Théâtre-Français dépouillés par M. Despois indiquent, de 1680 à 1700, 29 représentations à la ville et 6 à la Cour. _Othon_ fut joué une fois encore avant 1715; il n'a pas été repris depuis lors.

Vendu: 53 fr., vél., Chédeau, 1865 (no 704).