‹ Bibliographie Cornélienne Description raisonnée de toutes les éditions des oeuvres de Pierre CorneilleChapitre 26 sur 205 · XXVI

XXVI

82. SOPHONISBE, || Tragedie. || Par P. Corneille. || _Imprimée à Roüen, Et se vend || A Paris, || Chez Guillaume de Luyne, Libraire Iuré, au || Palais, en la Gallerie des Merciers, || à la Iustice_; [ou _Chez Thomas Iolly, au Palais, dans la petite || Salle, aux Armes de Hollande, || & à la Palme_; ou _Chez Loüys Billaine, au second Pilier de la grand'Sale du Palais, à la Palme & au grand César._ || M. DC. LXIII [1663]. || Auec Priuilege du Roy. In-12 de 6 ff. et 76 pp.

Collation des feuillets prélim.: titre; 4 ff. pour l'avis _Au Lecteur_; 1 f. pour l'_Extrait du Privilége_ et les noms des _Acteurs_.

Le privilége, en date du 4 mars 1663, donne à _G. de Luyne_ le droit exclusif, pendant cinq ans, de publier deux pièces de théâtre des sieurs Corneille intitulées: _La Sophonisbe_ et _Persée et Demetrius_. De Luyne déclare associer à son droit _Th. Jolly_ et _L. Billaine_. On lit à la fin: _Acheué d'imprimer pour la premiere fois le 10. Auril 1663. A Roüen, Par L. Maurry._

L'histoire de _Sophonisbe_, reine de Numidie, que Tite-Live, Polybe et Appien ont racontée, est un des sujets qui ont le plus souvent inspiré les poëtes dramatiques modernes. Le premier auteur qui la mit au théâtre fut le Trissin. Il fit représenter sa tragédie à Vicence vers 1510. Cette pièce eut un grand succès, attesté par les nombreuses éditions que les libraires italiens en publièrent pendant tout le cours du XVIe siècle (_Sophonisba, tragedia_; in Roma, Lodovico degli Arrighi et Lautitio Perugino, 1524, pet. in-4;--in Roma, per Lodovico Vicentini [degli Arrighi], 1524, pet. in-4, seconde édition, avec deux lettres grecques sur le titre;--in Vicenza, per Tolomeo Janiculo, 1529, in-4;--_Di M. Giovangiorgio Trissino la Sophonisba, li Retratti, Epistola, Oracion al serenissimo Principe di Vinegia_; in Vinegia, per Ieronimo Pentio da Lecho, a instantia de Nicolo Garanta, 1530, pet. in-8;--[in Vinegia], per Al. Pag. Benacense, s. d., in-8;--_La Sofonisba, tragedia del S. Giorgio Trissino Vicentino_; in Vinegia, per Bernardo de' Bindoni, 1549, in-8;--in Vinegia, per Gabriele Giolito et Fratelli, 1553, 1562, 1585 et 1586, in-12;--in Vinegia, per Francesco Lorenzini, 1560, in-8;--in Genova, per Antonio Bellone, 1572, in-8;--in Vinegia, per Altobello Salicato, 1582, pet. in-12;--in Vicenza, per Perin Libraro, e Giorgio Greco Compagni, 1585, in-12;--in Venetia, per Michele Bonibelli, 1595, in-12, etc.). Un autre auteur italien, Galeotto Caretto, publia en 1546 une seconde _Sophonisbe_ qui ne fit pas oublier celle du Trissin (_La Sophonisba, Tragedia del magnifico Cavaliere et Poeta Messer Galeotto Carretto_; in Vinegia, appresso Gabriel Giolito de' Ferrari, 1546, in-8). La première _Sophonisbe_ fut traduite en prose française par Mellin de Saint-Gelais, et représentée à Blois, devant le roi, en 1559. Gilles Corrozet en publia deux éditions anonymes sous ce titre singulier: _Sophonisba, Tragedie tres excellente, tant pour l'argument que pour le poly langage et graves sentences dont elle est ornée; représentée et prononcée devant le Roy en sa ville de Bloys_; à Paris, chez Philippe Danfrie et Richard Breton, 1559, in-8;--à Paris, chez Richard Breton, 1560, in-8. Un peu plus tard, Claude Mermet en fit une nouvelle traduction en vers (_La Tragedie de Sophonisbe Reyne de Numidie, où se verra le desastre qui luy est advenu, pour avoir esté promise à un mary, et espousée par un autre; et comme elle a mieux aimé eslire la mort, que de se voir entre les mains de ses ennemis_; à Lyon, chez Léonard Odet, 1584, in-8). Corneille n'a pas connu les deux traductions que nous venons de mentionner, ou du moins il n'en a pas fait usage; il ne paraît pas non plus s'être servi de la _Mort courageuse de Sophonisba, par le Sieur de Reboul_ (Lyon, Jacques Roussin, 1597, in-12), tandis qu'il a eu entre les mains les deux imitations suivantes: _Sophonisba, Tragedie, par Anthoine de Montchrestien, sieur de Vasteville_; à Caen, chez la veufve de Jacques le Bas, 1596, in-8 (reproduite sous le titre de: _la Carthaginoise, ou la Liberté_, dans les _Tragédies_ du même auteur; à Rouen, chez Jean le Petit [1601], pet. in-8;--à Rouen, chez Jean Osmond, 1604, pet. in-12;--à Niort, chez Porteau, 1606, pet. in-12;--à Rouen, chez Martin de la Motte, 1627, pet. in-8); _La Sophonisbe, Tragedie, par le Sieur du Mont-Sacré (Nicolas de Montreux), gentil-homme du Maine_; à Rouen, chez Raphaël du Petit-Val, 1601, pet. in-12.

La tragédie de Mairet est la première pièce française sur ce sujet qui eut un mérite sérieux et dont le succès fut durable. Elle fut représentée, à ce que l'on croit, en 1629, et imprimée quelques années après: _La Sophonisbe, Tragi-Comedie, dediée à M. le Garde des Sceaux_; à Paris, chez Pierre Rocolet, 1635, in-4. Dans cette pièce, antérieure non-seulement au _Cid_, mais à _Mélite_ et à _Clitandre_, Mairet introduisit la règle de vingt-quatre heures, qui n'avait jamais été observée auparavant. La vogue de _Sophonisbe_, qui fit croire à Mairet qu'il pourrait jouer un rôle parmi les adversaires du _Cid_, se prolongea longtemps après le succès des chefs-d'oeuvre de Corneille; aussi se produisit-il dans le public un sentiment de vive curiosité quand on apprit que Corneille se proposait de traiter le même sujet. Cette concurrence inattendue jeta Mairet dans un violent chagrin; on prétend même qu'il en fit une maladie. Corneille, qui s'était depuis longtemps réconcilié avec son ancien ennemi, ne manqua pas de protester de ses bonnes intentions; il exagéra même l'éloge de son devancier: «Depuis trente ans que Monsieur Mairet a fait admirer sa _Sophonisbe_ sur nostre Théatre, dit-il dans la préface de sa tragédie, elle y dure encore, et il ne faut point de marque plus convaincante de son mérite, que cette durée, qu'on peut nommer une ébauche, ou plûtost des arrhes de l'immortalité, qu'elle asseure à son illustre Autheur. Et certainement il faut avoüer qu'elle a des endroits inimitables, et qu'il seroit dangereux de retaster après luy. Le démeslé de Scipion avec Massinisse, et les desespoirs de ce Prince sont de ce nombre: il est impossible de penser rien de plus juste, et tres-difficile de l'exprimer plus heureusement. L'un et l'autre sont de son invention, je n'y pouvois toucher sans luy faire un larcin, et si j'avois été d'humeur à me le permettre, le peu d'espérance de l'égaler me l'auroit défendu. J'ay creu plus à propos de respecter sa gloire et ménager la mienne, par une scrupuleuse exactitude à m'écarter de sa route, pour ne laisser aucun lieu de dire, ny que je sois demeuré au dessous de luy, ni que j'aye pretendu m'élever au dessus, puisqu'on ne peut faire aucune comparaison entre des choses, où l'on ne voit aucune concurrence.» Corneille proteste donc qu'il a simplement voulu «faire autrement, sans ambition de faire mieux»; il cite, pour se justifier, nombre de sujets qui ont été successivement traités par divers auteurs, tels que ceux de _Marianne_, de _Panthée_, de _Cléopatre_, etc.

La nouvelle _Sophonisbe_ fut représentée à l'Hôtel de Bourgogne en janvier 1663. Malgré l'aigreur des critiques que l'abbé d'Aubignac dirigea contre Corneille, le succès paraît avoir répondu à l'attente du poëte. Loret le constate avec complaisance dans sa lettre du 20 janvier 1663:

Quitons cette importante Afaire, Que le temps nous rendra plus claire; Et parlons d'un célébre Autheur Dont je suis grand admirateur. Cette Piéce de conséquence, Qu'avec une extrême impatience On atendoit de jour en jour, Dans tout Paris et dans la Cour, Piéce qui peut être apellée _Sophonisbe_, renouvelée Maintenant se joüe à l'Hôtel de Bourgogne. Avec applaudissement tel, Et si grand concours de personnes, De hautes Dames, de Mignonnes, D'esprits beaux en perfection, Et de Gens de condition, Que, de longtemps, Piéce nouvelle Ne receut tant d'éloges qu'elle. Je ne m'embarasseray point A déduire, de point en point, Ses plus importantes matieres, Ny ses plus brillantes lumieres: Pour dignement les concevoir Il faut les oüir et les voir; Je veux, pourtant, dans nôtre Histoire, Prouver son mérite et sa gloire Par un invincible argument, Car en dizant, tant seulement, Que cette Piéce nompareille Est l'Ouvrage du grand Corneille, C'est pousser sa louange à bout, Et qui dit Corneille, dit tout.

Le succès dont nous entretient Loret fut de courte durée. Les adversaires de Corneille, à la tête desquels s'était placé l'abbé d'Aubignac, rabaissèrent sa _Sophonisbe_ en exaltant celle de Mairet. Ces critiques, dont nous parlerons dans notre chapitre XIXe, furent réfutées par divers auteurs. Saint-Evremond, notamment, mit en relief, dans sa _Dissertation sur l'Alexandre de Racine_, les côtés de la pièce qui avaient déplu au public. Les beaux esprits de la cour reprochaient à Corneille ce qui était son principal mérite: l'exactitude des moeurs et des caractères; ils savaient gré au contraire à Mairet de n'être sorti de son siècle que pour emprunter quelques noms à l'antiquité.

Le poëte fut très-sensible aux éloges de Saint-Evremond et lui écrivit une lettre de remerciment qui nous a été conservée: «Me voulez-vous bien permettre d'ajoûter ici, disait Corneille en terminant, que vous m'avez pris par mon foible, et que ma _Sophonisbe_, pour qui vous montrez tant de tendresse, a la meilleure part de la mienne? Que vous flattez agréablement mes sentimens, quand vous confirmez ce que j'ai avancé touchant la part que l'Amour doit avoir dans les belles Tragédies, et la fidélité avec laquelle nous devons conserver à ces vieux Illustres les caracteres de leur temps, de leur Nation et de leur humeur!» (_OEuvres diverses de Corneille_; Paris, 1738, in-12, pp. 221 sq.; Marty-Laveaux, t. Xe, p. 498.)

Un auteur qui, après avoir attaqué _Sophonisbe_, en devint le plus ardent défenseur, Donneau de Visé, nous fournit, dans sa première critique (_Nouvelles nouvelles_; à Paris, chez Gabriel Quinet, 1663, in-12, 3e partie), des détails précis sur les acteurs qui remplirent les principaux rôles de la pièce. _Montfleury_ joua Syphax; _Floridor_, Massinisse; _La Fleur_, Lélius; _Mlle des OEillets_, Sophonisbe, et _Mlle Beauchâteau_, Eryxe.

Le Registre de Lagrange ne mentionne aucune représentation de _Sophonisbe_ par la troupe de Molière. Les registres du Théâtre-Français n'en citent que deux représentations entre 1680 et 1700. Il ne serait même pas impossible qu'il ne s'agît ici de la tragédie de Mairet.

Le sujet de _Sophonisbe_ a été traité deux fois au XVIIIe siècle, par Lagrange-Chancel et par Voltaire. La pièce de Lagrange-Chancel fut jouée quatre fois au mois de novembre 1716, mais elle n'a pas été imprimée; celle de Voltaire, représentée en 1764, a été publiée sous un nom supposé.

Cette dernière pièce est entièrement tirée de Mairet, dont Voltaire n'a voulu que rajeunir et que relever le style. Le succès en a été médiocre.

Vendu: 60 fr., mar. r. anc., Chédeau, 1865 (no 703).

83. SOPHONISBE, || Tragedie. || Par P. Corneille. || _A Paris, || Chez Guillaume de Luyne, Libraire || Iuré, au Palais, dans la Salle des Merciers, || à la Iustice_; [ou _Chez Thomas Iolly, au Palais, dans la petite Salle, aux Armes de Hollande & à la Palme_; ou _Chez Louys Billaine, au second Pilier de la grand' Sale du Palais, à la Palme & au grand César._] || M. DC. LXIII. [1663]. || Auec Priuilege du Roy. In-12 de 6 ff., 80 pp., et 1 f. pour l'_Extrait du Privilége_.

Collation des feuillets prélim.: titre; 9 pp. pour l'avis _Au Lecteur_; 1 p. pour les _Acteurs_.

Cette édition, dont M. Piot possède un exemplaire, a été probablement imprimée à Paris. L'extrait du privilége est le même que celui dont nous avons parlé ci-dessus (no 80) et contient les mêmes mentions. La justification est, pour les feuillets préliminaires, de 119 mm. sur 63, et, pour le corps du texte, de 117 mm. sur 64.