XXIX
86. ATTILA || ROY || DES HVNS, || Tragedie. || Par T. [ou P.] Corneille. || _A Paris, || Chez Guillaume de Luyne, Libraire Iuré, || au Palais, dans la Salle des Merciers, sous || la montée de la Cour des Aydes, || à la Iustice_; [ou _Chez Thomas Iolly, au Palais, || dans la Salle des Merciers, à la Palme, || & aux Armes de Hollande_; ou _Chez Loüis Billaine, au Palais, au second pillier de la grand'Salle, à la Palme, & au grand Cesar_]. || M. DC. LXVIII [1668]. || Avec Privilege du Roy. In-12 de 4 ff., 78 pp. et 1 f. blanc.
Collation des feuillets prélim.: 1 f. blanc; 1 f. de titre; 2 ff. pour l'avis _Au Lecteur_ et la liste des _Acteurs_. La faute d'impression _T. Corneille_ pour _P. Corneille_ ne se trouve que sur le titre d'un petit nombre d'exemplaires.
Le privilége, dont un extrait est placé à la p. 78, au-dessous de 9 lignes de texte, est daté du 25 novembre 1666; il est accordé pour cinq ans à _Guillaume de Luyne_, qui déclare y associer _Thomas Jolly_ et _Louis Billaine_. L'achevé d'imprimer est du 20 novembre 1667.
Les critiques modernes ont vengé Corneille des injustes attaques de Boileau: «Après l'_Attila_, Holà!» Boileau, qui n'entendait rien à l'histoire, qui confondait les Visigoths et les Huns, ne voyait dans la pièce de Corneille que des personnages grotesques; nous y voyons au contraire une peinture historique des plus parfaites et des plus saisissantes. Ce qui nous paraît fade aujourd'hui, ce sont les scènes d'amour introduites par Corneille par déférence pour le goût de son siècle, mais le personnage même d'_Attila_ est à nos yeux d'une grande beauté. Le caractère de ce barbare est rendu avec une vérité frappante, et les historiens ont même reconnu que le poëte, par une sorte d'intuition qui n'appartient qu'au génie, avait, sur certains points, devancé les découvertes de l'histoire.
_Attila_ fut représenté par la troupe de Molière, et le Registre de Lagrange nous fournit à cette occasion les renseignements les plus précieux. On y lit, à la date du vendredi 4 mars 1667: «_Attila_: Piece nouvelle de M. de Corneille l'aisné, pour laquelle on luy donna 2,000 livres, prix faict.» Il est curieux de noter ce que rapportèrent les dix premières représentations:
Vendredy, 4e Mars 1.027 livres. Dimanche, 6e Mars 527 -- Mardy, 8e Mars 604 -- Vendredy, 11e Mars 811 -- Dimanche, 13e Mars 589 -- 10 s. Mardy, 15e Mars 223 -- Vendredy, 18e Mars 273 -- Dimanche, 20e Mars (avec _le Medecin malgré luy_) 602 -- Mardy, 22e Mars (id.) 424 -- Dimanche, 27e Mars (id.) 684 --
Ce tableau est plus instructif que tous les articles de la _Gazette_; il nous montre que le nom de Corneille était encore assez puissant pour attirer une grande foule à la première représentation, mais que ses pièces n'avaient plus une vogue bien durable. Cependant Robinet (_Lettre en vers à Madame_, du 13 mars 1667) dit, en parlant d'_Attila_:
Cette derniére des Merveilles De l'Aîné des fameux Corneilles, Est un Poëme sérieux, Où cet Autheur si glorieux, Avecque son Stile énergique, Des plus propres pour le Tragique, Nous peint, en peignant Attila, Tout à fait bien, ce Régne-là; Et de telle façon s'explique En matiére de Politique, Qu'il semble avoir, en bonne foy, Eté grand Ministre ou grand Roy. Tel, enfin, est ce rare Ouvrage, Qu'il ne se sent point de son âge, Et que d'un Roy des plus mal nais [_sic_], D'un Héros qui saigne du nez, Il a fait, malgré les Critiques, Le plus beau de ses Dramatiques. Mais on peut dire, aussi, cela Qu'après luy, le même _Attila_, Est, par le sieur La Torilliére, Reprézenté d'une maniére, Qu'il donne l'Ame à ce Tableau Qu'en a fait son parlant Pinceau. Toute la Compagnie, au reste, La Troupe du Roy, Ses beaux Talens y manifeste; au Palais Royal, Et chacun selon son Employ, Se montre digne d'être au Roy. Bref, les Acteurs et les Actrices De plus d'un Sens, font les Délices, Par leurs Attrais, et leurs Habits Qui ne sont pas d'un petit prix: Et mêmes, une Confidente Mlle Moliere. N'y parêt pas la moins charmante, Et maint (le cas est évident) Voudroit en étre Confident. Sur cet Avis, qui vaut l'Affiche, Voyez demain, si je vous triche, Aussi-tôt que vous aurez lû, De ma Lettre, le Residu.
Ainsi _La Thorillière_ jouait Attila et _Mlle Molière_ Flavie. On peut supposer que le rôle d'Honorie fut tenu primitivement par _Mlle du Parc_, qui se sépara de la troupe de Molière après la 11e représentation et passa à l'Hôtel de Bourgogne pour y jouer l'_Andromaque_ de Racine. Les représentations de la pièce de Corneille, interrompues par les fêtes de Pâques et peut-être aussi par le départ de _Mlle du Parc_, reprirent le dimanche 15 mai et se poursuivirent sans interruption jusqu'à la fin de juin. Il y en eut trois autres au mois d'octobre de la même année et une le 29 avril 1668, soit en tout 30 représentations, ce qui, au milieu du XVIIe siècle, était certainement un chiffre très-honorable pour une tragédie.
De 1680 à 1700, M. Despois a relevé, sur les registres du Théâtre-Français, 12 représentations d'_Attila_ données à la ville et 3 à la cour. Depuis lors, la pièce que Boileau avait condamnée n'a pas été remise à la scène, mais peut-être assisterons-nous bientôt à une reprise qui sera pour la plupart des spectateurs une révélation. Un excellent artiste, qui est en même temps un homme de lettres et un érudit, M. Got, de la Comédie-Française, a, nous assure-t-on, la pensée de jouer _Attila_. Nul doute qu'il ne sache donner à ce rôle son véritable caractère.
Vendu: 120 fr., vél., Chédeau, 1865 (no 706).