‹ Bibliographie Cornélienne Description raisonnée de toutes les éditions des oeuvres de Pierre CorneilleChapitre 30 sur 205 · XXX

XXX

87. TITE || ET || BERENICE. || Comedie heroïque. || Par P. Corneille. || _A Paris, || Chez Thomas Jolly, au Palais, dans la petite Salle, à la Palme & aux Armes de Hollande_; [ou _Chez Guillaume de Luyne Libraire || Juré, au Palais, dans la Gallerie || des Merciers, à la Justice_; ou _Chez Loüis Billaine, au Palais, au second || pillier de la grand'Salle, à la Palme, || & au grand César._ || M. DC. LXXI [1671]. || Avec Privilege du Roy. In-12 de 4 ff. et 76 pp.

Collation des feuillets prélim.: titre; 1 f. pour les extraits des auteurs; 3 pp. pour le _Privilége_; 1 p. pour la liste des _Acteurs_.

La page 76 et dernière est chiffrée par erreur 44.

Le privilége, daté du dernier jour de décembre 1670, est accordé pour neuf ans à Pierre Corneille; il offre cette particularité remarquable qu'il lui est donné non-seulement pour _Tite et Bérénice_, mais encore pour une «traduction en vers François de la _Thebaïde_ de Stace». On lit à la fin que «ledit sieur Corneille a cedé son droit de Privilege à _Thomas Jolly_, _Guillaume de Luynes_, et _Louis Billaine_, pour la comedie de _Tite et Berenice_ seulement, suivant l'accord fait entre eux.»

L'achevé d'imprimer est du 3 février 1671.

Du Ryer fit représenter, en 1645, une tragédie en prose intitulée _Bérénice_, qui fut mise en vers douze ans plus tard par Thomas Corneille. Cette pièce n'a point de rapport avec _Tite et Bérénice_. Voici la courte analyse qu'en ont donnée les frères Parfaict: «Criton, pour se soustraire à la cruauté de Phalaris, tyran d'Agrigente, se retire dans l'Isle de Créte, avec sa fille Bérénice. Le Roy de Créte, et Tarsis, fils de ce Roy, deviennent amoureux de Bérénice, qui est reconnue pour fille du Roy de Créte, et Tarsis, pour le fils de Criton. Le Roy consent au mariage de sa fille, avec Tarsis: c'est ce qui termine la Piece, qui est assez passable.» (_Histoire du Théatre François_, t. VIe, p. 384.)

Les biographes de Corneille et de Racine nous ont raconté tour à tour comment Henriette d'Angleterre fit secrètement inviter les deux poëtes à traiter un sujet qui devait lui rappeler les amours de Louis XIV et de Marie Mancini, et les sentiments qu'elle avait elle-même inspirés au roi son beau-frère. Les détails relatifs à ce «duel», dont le marquis de Dangeau fut le confident, ont été recueillis par M. Marty-Laveaux et M. Mesnard, et nous n'avons qu'à renvoyer à leurs excellentes éditions (_OEuvres de Corneille_, t. VIIe, pp. 185-196; _OEuvres de Racine_, t. IIe, pp. 343-362).

La pièce de Racine fut jouée le 21 novembre 1670; celle de Corneille ne le fut que huit jours après. La première fut représentée à l'Hôtel de Bourgogne; la seconde fut interprétée par la troupe de Molière. A la date du vendredi 28 novembre, on lit dans le Registre de Lagrange: «_Berenice._ Piece nouvelle de M. de Corneille l'aisné, dont on luy a payé 2000 livres.» Le public, désireux de comparer les deux ouvrages, accourut en foule à la première représentation. Les comédiens encaissèrent 1913 livres; c'est peut-être la somme la plus élevée qu'aucune soirée leur ait jamais rapportée. Le dimanche 30 novembre, la recette fut encore de 1669 livres; le mardi 2 décembre, de 935 livres, et le vendredi 12, de 1080 livres. C'était là, pour le moins, un succès de curiosité. La troupe de Molière donna de suite, pendant l'hiver de 1670-1671, 21 représentations de _Tite et Bérénice_.

La gazette rimée de Robinet nous révèle un fait curieux, qui n'a pas encore été signalé. Monsieur, veuf depuis le 30 juin 1670, eut la curiosité d'entendre, avant la représentation, la pièce de Corneille, dont l'origine lui était certainement connue. Corneille en fit la lecture chez lui le lundi 16 novembre. Voici en quels termes Robinet nous raconte cet incident dans sa _Lettre en vers à Monsieur_, du 22 novembre 1670:

Grand Prince, je fais conscience, De vous demander audience Des Façons de mon Impromptu Sans Flâme, Brillant, ny Vertu Lorsqu'encor, vous avez l'oreille Pleine des beaux Vers de Corneille, De ces vers entousiasmans Elevez, pompeux, et charmans, Dont, dimanche, il vous fit lecture: Où je fus, par bonne Avanture, Du nombre des maints Auditeurs Qui furent ses admirateurs Avec Vôtre Altesse Royale, Qui goûta ce charmant Régale, Mieux qu'on ne goûte, dans les Cieux, Le ravissant Nectar des Dieux. Tous mes discours vous seroient fades Aux prix de ces rares Tirades, Dont, à tous coups, à tous instans, Il enlevoit les ecoutans, Au prix, dis-je, de ces Saillies, De son plus beau feu, rejaillies, De ses rapides mouvemens, De ses fins et grands Sentimens, Et, bref, de tous ces traits de maître, Qu'il a fait, dimanche, paraître, Dans son Poëme merveilleux Et je dirois miraculeux, Pour qui, sans fin, se recrierent Les delicats qui l'écouterent, Disant, dans leur étonnement, Ou leur juste ravissement, C'est Corneille, le grand Corneille, etc.

Dans cette même lettre, Robinet fait figurer l'annonce de la prochaine représentation parmi les nouvelles importantes:

La premiere en forme d'avis, Dont maints et maints seront ravis, Est que ce Poëme de Corneille La _Berenice_ non pareille, Se donnera pour le certain, Le Jour de Vendredy prochain, Sur le Théatre de Molière.

Huit jours après, Robinet nous raconte qu'il n'a pu voir jouer _Bérénice_, n'ayant pu «sortir par la porte, pour une raison assez forte»; mais le 20 décembre suivant, il nous en donne un compte rendu complet:

La _Bérénice_ de Corneille, Qu'on peut, sans qu'on s'en émerveille, Dire un vrai-Chef-d'oeuvre de l'Art, Sans aucun Mais, ni Si, ni Car, Est fort suivie, et fort louée, Et, même, à merveille, jouée, Par la digne Troupe du Roy, Sur son Théatre, en noble arroy. _Mademoiselle de Moliére_, Des mieux, soûtient le Caractére De cette Reyne, dont le coeur Témoigne un Amour plein d'honneur. Cette autre admirable Chrêtienne, Cette rare Comédienne, _Mademoiselle de Beauval_, Sçavante dans l'Art Théatral, Fait bien la fiére Domitie: Et _Mademoiselle de Brie_ Qui tout joue agréablement, Comme judicieusement, Y pare grandement la Scéne, Parlant avec cette Romaine, Qui l'entretient confidamment Dessus l'incommode Tourment Que lui cause au fonds de son Ame Son Ambition, et sa Flâme. _La Torilliere_ fait Titus, Empereur orné de Vertus, Et remplit, dessus ma parole, Dignement, cet auguste Rôle. De mesme, le jeune _Baron_ Héritier, ainsi que du Nom, De tous les charmes de sa Mére, Et des beaux Talens qu'eut son Pére, Y représente, en son air doux, Domitian, au gré de tous, Dans l'amour tendre autant qu'extrême, Dont ladite Romaine, il aime. Enfin, leurs Confidans, aussi, les Srs Hubert du Croisi, Dont à côté les Noms voici, et La Grange. Y fait tres-bien leur Personnage, Et dans un brillant Equipage, Ainsi que tous, pareillement, Dont l'on ne doute nulement, Font dans le _Bourgeois Gentil-homme_, Où _La Grange_, en fort galant Homme, Fait le Rôle qui lui sied mieux, Sçavoir celui d'un Amoureux. Ayant vû l'une, et l'autre Piéce, Avec extase, avec liesse, J'en puis, ceci, mettre en avant, Et j'en parle comme un sçavant.

La _Gazette_ mentionne une représentation de _Tite et Bérénice_ donnée à Vincennes, devant le roi, le 21 janvier suivant.

Malgré les témoignages d'estime que nous venons de rapporter, Corneille ne fut pas satisfait du succès de sa pièce. Il sentait que le public préférait celle de Racine, et, pour se consoler, il s'en prit aux interprètes de son oeuvre. Ce sentiment se montra clairement, six ans après, dans le remercîment qu'il adressa au roi. En le remerciant d'avoir fait reprendre ses premières tragédies, il le priait de faire jouer aussi les dernières:

_Agésilas_ en foule auroit des spectateurs Et _Bérénice_ enfin trouverait des acteurs.

On peut conclure de ce passage que la troupe de Molière ne s'était pas distinguée dans _Tite et Bérénice_ autant que le disait Robinet. Elle remit cependant l'ouvrage de Corneille à la scène le 20 septembre 1678, et le joua neuf fois de 1678 à 1680.

Le tableau dressé par M. Despois ne mentionne aucune représentation de _Tite et Bérénice_; il n'est pas impossible, cependant, que cette pièce ait été donnée quelquefois par la Comédie-Française, à la fin du XVIIe siècle; mais, comme elle portait dans l'usage le simple titre de _Bérénice_, elle aura pu être confondue avec la tragédie de Racine.

Vendu: 20 fr. br., Chédeau, 1865 (no 707).

88. TITE || ET || BERENICE. || Comedie heroique. || Par P. Corneille. || _A Paris, || Chez Guillaume de Luyne, || Libraire Juré, au Palais, dans la Gallerie || des Merciers, à la Justice_; [ou _Chez Jean Guignard, dans la grand'Salle du Palais, à l'Image S. Jean_; ou _Chez Estienne Loyson, || à l'entrée de la Galerie des Prisonniers, || au Nom de Jésus_; ou _Chez Pierre Traboüillet, || dans la grand'Salle du Palais au Pilier des || Consultations, au Sacrifice d'Abel_]. || M. DC. LXXIX [1679]. || Avec Privilege du Roy. In-12 de 4 ff. et 76 pp.

Collation des feuillets prélim.: titre; 1 f. pour les extraits des auteurs; 2 ff. pour le _Privilége_ et la liste des _Acteurs_.

Le privilége, daté du 17 avril 1679, est accordé pour dix ans à _G. de Luyne_, qui déclare y associer _J. Guignard_, _E. Loyson_ et _P. Trabouillet_, «pour en jouir conjointement avec luy, suivant les parts et portions qu'ils ont en la présente comedie seulement.» C'est en vertu du même privilége que _G. de Luyne_ publia, en 1682, le _Théatre_ de Corneille, mais il n'y associa cette fois que _Loyson_ et _Trabouillet_.

Vendu: 5 fr. cart., Chédeau, 1865 (no 708);--15 fr., exempl. à relier, Catalogue Lefebvre (de Bordeaux), 1875 (no 70).