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Chapitre 9 L’illusion

Ma petite cousine, cinq ans et demi, m’assure – et je la crois – qu’elle va pendre son bas, dût-elle n’en tirer qu’une patate ou un oignon !
J’approuve fort cette hardiesse à tenter l’aventure ; je le lui ai dit, et prouvé même en m’employant à trouver un cordon.

Elle m’a fait le récit – ingénu, vous pensez bien, – car le document courait la poste, d’une lettre adressée à Santa Claus, requête interminable comme un rosaire, véritable catalogue du parfait marchand de joujoux, rédigée, remarquez-le bien, car elle a insisté là-dessus, en français et en anglais.

N’allez pas croire, cependant, que ma petite cousine est un phénomène, et qu’à son âge, elle possède déjà deux langues. Elle est en possession d’une – sa naturelle – que seul son esprit parvient à faire pardonner, car elle a plus d’esprit que vous et moi tous ensemble, ce qui représente une somme formidable !

C’est en langue française que je l’entends, et je n’imagine guère – quoique mon imagination vaille son bagout – ce que peut être sa rédaction anglo-saxonne, au double point de vue orthographique et grammatical. Quant à son écriture, elle doit être ronde et grasse comme son visage.

Quel sera le résultat de sa supplique bilingue à Santa Claus ? Je l’ignore, ou plutôt je le sais. En tout cas, ce n’est pas moi qui me ferai l’artisan de ses désillusions ; l’oignon ou la patate ne proviendra pas de mon potager. L’optimisme des enfants est une fleur délicate que la vie se charge de flétrir assez tôt : ne l’y aidons pas.

Son bas contiendra quelque chose qu’elle désire ; elle en sera tellement réjouie qu’elle oubliera le reste. Elle est à ce temps heureux où l’on se contente de ce qu’on a, – sagesse qui se perd en vieillissant. Rien ne sera enviable pour elle quand elle serrera sa poupée dans ses bras, parce que son désir, limité aux besoins de son âge et conforme à sa raison, sera comblé. Plus tard, elle aura mille désirs plus ou moins insensés, et la satisfaction d’un ou deux ne la consolera pas de l’impossible réalisation des autres. Et, selon l’expression du poète, peut-être se réveillera-t-elle un matin, dans une vingtaine d’années, croyant tenir l’idéal de son âme, et pressant un navet sur son cœur !

Comme ma jeune cousine ne lit pas le petit caractère, – seul le très gros lui est intelligible, comme celui dont est composé le nom de ce journal – je suis certain que mes réflexions ne troubleront pas la sérénité de ses jours. D’ailleurs, de ce temps-ci, l’approche des fêtes absorbe toutes ses pensées ; à ce point qu’elle a, depuis une semaine, une boîte de chocolats encore intacte !

Si ce détail ne vous renseigne pas sur l’intensité de son attente et son désintéressement de tout ce qui ne se rapporte pas aux étrennes, c’est que vous êtes plus bouchés qu’une bouteille de vieux bourgogne !

N’avez-vous jamais été enfants ?

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