Chapitre 8 Mauvaise humeur
Mon ami n’était pas dans son assiette, ce matin-là. Pour lui rendre son âme habituelle, pas de meilleur moyen que de le faire parler en semblant m’intéresser à ses dits et gestes. Je lui posai une question :
— Crois-tu à cet aphorisme, toi : la musique adoucit les mœurs ?
— Oui, la musique du vent dans les feuilles pacifie l’âme, la musique de l’eau sur les cailloux porte à la rêverie et à l’indulgence, la musique d’un essaim de mouches dans un rayon de soleil suscite la gaîté, la musique des oiseaux élève l’esprit à Dieu ; mais la musique instrumentale, invention de l’homme, aigrit le caractère.
— À quoi cela tient-il ?
— À ce que cette musique n’est pas naturelle. Il n’y a de véritable harmonie que celle qui provient de la nature elle-même ; hors de là, tout est contrefaçon et singerie. Il est surprenant que Rousseau n’ait pas trouvé ça ! Quand j’écoute un morceau de piano, ce qui m’agace, c’est de ne pas deviner tout de suite qu’est-ce que cela peut bien imiter. On dit des gens comme moi qu’ils n’ont pas le sens musical. Un de plus, un de moins… Pour en avoir le cœur net, j’ai demandé à trois musiciens connus ce que telle œuvre du répertoire moderne avait la prétention de signifier. Le premier m’a répondu : un orage ; le deuxième : un temps de galop en forêt ; le troisième : une querelle entre voisines ! Aussi bien qu’eux, j’avais perçu un grand bruit désagréable et confus.
La seule vraie musique dont puisse s’enorgueillir notre espèce, la plus expressive de toutes, est dans la voix humaine. Ce sont des cordes de chair qui la produisent, c’est le souffle de l’âme qui lui donne vie et sentiment. Le bois et le métal, même sous la main d’un maître, sonnent creux à côté d’elle. Le défaut de l’instrument, c’est d’avoir une âme indirecte et hors de soi, inégale et diverse, – tel, dans un autre ordre d’idée, l’aéroplane, qui ne détrônera jamais l’hirondelle. Bref, plus j’entends ce qu’on nomme ordinairement musique, plus je deviens de mœurs difficiles, pour ne pas dire sauvages !
— Ingrat ! Rappelle-toi l’heureuse époque où, moins intraitable qu’aujourd’hui, tu faisais tes délices du ruine-babines !
— J’ai aussi essayé de la bombarde. Je ne cache pas que j’eus autrefois des instincts de mélomane sérieux ; mais personne n’a orienté mes études vers l’art d’Orphée. C’est peut-être regrettable.
… Tiens, pas plus tard qu’hier, j’ai failli pleurer en écoutant, dans un volume de Fernand Gregh, un vieil accordéon chanter dans l’ombre lointaine. Cet instrument populaire avait une admirable voix, mais c’est sans doute la poésie qui la lui prêtait. Parlons d’autre chose, veux-tu ? Malgré tout le mal que j’en pense, la musique finit toujours par m’émouvoir : c’est nerveux.
Tout de même, à bas le piano, et vive le rossignol !
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