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Chapitre 19 Le naturel

Voici l’automne, je vais aller rêver sous les arbres, m’a soupiré mon ami ; la montagne est proche et les après-midi sont belles en septembre. J’aime la chute nuancée des feuilles ; ainsi que Verlaine, je préfère la nuance à la couleur.

Les yeux de mon ami étaient pleins de poésie et de songe. Était-ce là le langage d’un actionnaire doublé d’un rédacteur d’annonces ? Pourtant, il n’avait point bu ; mais le charme de l’automne s’insinuait en lui plus fort que tous les alcools et, sans se l’avouer, peut-être cherchait-il déjà des rimes !

Je le laissai parler :

— La couleur est un baiser, la nuance, un sourire. On peut se lasser de l’un, jamais de l’autre. Le dernier est moins ardent, mais plus fin. Et pour que tu ne me contredises pas, j’ajoute que c’est une question de goût : tu connais le mien. La nuance est indéfinissable et beaucoup plus compliquée que la couleur, en beaucoup plus simple, et la simplicité n’est pas ce qui renferme le moins de mystère. La vraie poésie ressemble à l’automne ; elle est toute en nuances, et l’âme délicate la comprend tout de suite.

Je regardai mon ami droit dans les yeux :

— Toi, tu viens de lire le comte Robert de Montesquiou-Fenzensac ! Pour un type dégoûté, ce n’est vraiment pas mal !

Il nia mollement, et poursuivit :

— Quand je marche sur un tapis de feuilles mortes, j’imagine que je foule des années couchées par le vent les unes sur les autres. Le petit bruit de soie qui s’élève semble me dire : « Passe sur nous d’un pied léger, ne réveille pas nos anciens frissons, aie pitié, nous sommes tombées ! »

Je l’interrompis :

— Quel volume de Jean Moréas as-tu dans ta poche ?

Il ne daigna répondre.

— Et le ciel d’automne, quelle douceur, quel velouté, quelle paix ! Sous son immensité bleuâtre, le cœur vacille et défaille ! On se sent fragile comme une brume flottante. Un rien nous émeut, et tout vibre en nous, tel un cristal sous l’ongle qui l’a frappé ! C’est divin !

— La comtesse Mathieu de Noailles l’a dit, et je constate avec plaisir que l’automne te réconcilie avec les lyriques. Va dans les bois, et laisses-y ta prose comme les rameaux leur feuillage. Il ne sert à rien, lorsqu’on est poète, de murmurer contre sa destinée et de prendre de graves résolutions. Les serments ont des ailes et Pégase, quand on le chasse, revient toujours au galop !

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