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Chapitre 30 Un travail dur

Avec cette nonchalance particulière aux ouvriers municipaux, mon ami corrigeait les épreuves d’une longue étude sur les maladies secrètes des animaux sauvages. En bâillant, il remettait sur queue les virgules qui plantaient le chêne, retranchait les lettres superflues et ajoutait celles qui, selon une expression étrange, brillaient par leur absence.

Ce travail l’abrutissait visiblement. Ses yeux étaient las et son cigare, qu’il mâchonnait sans y penser, paraissait lui-même éteint de fatigue. Touché par tant de misère, j’offris à mon ami de revoir les dernières feuilles.

— Non, répondit-il, je veux boire le calice jusqu’à la lie !

Il reprit sa tâche, – qu’il n’avait d’ailleurs pas interrompue, – tandis que je le regardais avec pitié penché sur sa table et ses épreuves. Ému, je frottai une allumette, je me levai et présentai la flamme à son cigare, en disant :

— Tire !

Il tira si peu que c’en était triste à pleurer ! L’allumette expira, exhalant une odeur de soufre, comme succombant à la peine, elle aussi…

— Auras-tu bientôt fini ! demandai-je, énervé à point.

Il ne répondit pas.

Je n’y tenais plus. Lui, pauvre martyr, corrigeait, corrigeait toujours, avec un mouvement machinal des lèvres et ce plissement des paupières que détermine la fumée piquant les yeux. Dieu sait, pourtant, que son cigare ne brûlait pas !

Les feuilles s’amoncelaient sur les feuilles, et les détresses sur les angoisses dans mon âme. Minuit sonna ; je lui tenais compagnie depuis huit heures. Je l’examinais continuellement, navré d’un tel supplice.

— Il va devenir fou, pensai-je.

Comme pour donner presque raison à cette horrible réflexion, lui, d’un geste d’homme enivré, trempa sa plume à côté de l’encrier !

Je frémis. Une heure sonna.

Il corrigeait sans cesse.

Rien ne bruissait dans la maison, que les feuilles de papier prises et rejetées. Le silence était suffocant. Pendant quelques minutes, je contemplai les étoiles par la fenêtre noire. Puis, reportant les yeux sur mon ami, je l’aperçus penché plus que jamais, le front appuyé sur ses deux mains à plat sur la table.

Je m’approchai, terrifié. Il respirait, donc il n’était pas mort. Il dormait même profondément.

Rassuré, je le quittai. Le lendemain, vers dix heures, j’envoyai savoir de ses nouvelles : il dormait encore.

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