Chapitre 32 Dépit poétique
Mon ami était rayonnant.
— Tu sais, la petite somme que j’avais acquise au prix de tant de peine, et que je destinais à payer l’impression de mon poème, au tiroir depuis un an ? Eh bien, je l’ai placée dans les mines, une affaire superbe, du 500 pour cent !
Je fus stupéfait !
Croire à du 500 pour cent, tout de suite, comme ça, dénotait que le poète survivait chez mon ami, même qu’il ressuscitait avec plus de vigueur, s’il fût jamais mort. L’illusion lui riait encore. Ce virement de fonds invraisemblable était bien de nature à me jeter dans l’ébahissement le plus profond. On pouvait s’en amuser ou s’en attrister, selon son tempérament. Fût-on désabusé plus que le saint homme Job, on ne se jette pas, avec une pareille désinvolture, dans la spéculation la plus incertaine ; c’est folie toute pure.
Alors, ai-je répondu, tu préfères une richesse aléatoire à une notoriété littéraire assurée ? Tu cours un risque immense, car si tes parts sont réelles, la mine, ou du moins le précieux métal qu’elle est censée contenir, est peut-être imaginaire. T’es-tu seulement demandé si le gérant est un honnête homme ? On en a vu filer avec le terrain dans leur poche. Et ton livre ?
— J’en suis détaché comme un franciscain des biens de ce monde. Il me dégoûte, je ne puis pas le relire. Quand je l’ai écrit, j’étais un autre homme ; j’ai changé, je ne me reconnais plus en lui. Il peut dormir dans le tiroir, comme un mort dans la tombe.
— Mais ton argent ?
— Mon argent est moins risqué converti en parts minières que versé dans la caisse d’un éditeur indolent ou rapace. En littérature, vois-tu, l’offre ne suscite pas la demande, surtout dans un pays jeune ayant autre chose à faire que lire des vers. Ensuite, la poésie est un luxe aux yeux des imbéciles : la fleur aussi, et s’il n’en poussait plus au printemps ? Or, il faut compter avec les imbéciles, qui font concurrence, pour le nombre, aux sables du Sahara. « Experience teaches », disent les Anglais, gens pratiques et qui deviennent millionnaires. Donc, mon poème peut reposer à l’aise, le sommeil lui sera plus léger que l’indifférence de mes contemporains…
Un autre que moi se fût désolé de ce langage désespérant, mais je connais quelques poètes et je puis certifier que le dépit leur fait dire et commettre beaucoup de sottises. Impulsifs, extrêmes et contradictoires comme des femmes, et vaniteux avec ça, ils profèrent, avec la plus déconcertante sincérité, des paroles que leurs actions s’empressent de démentir. Ce sont des êtres mystérieux et charmants.
Mon ami ne s’enrichira guère dans les mines, mais il publiera son volume, n’en doutez pas, et avant longtemps encore ! Il est d’ailleurs excellent et je vous le recommande.
— Mais où se procurera-t-il les fonds nécessaires ?
— Soyez tranquilles…
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