‹ Billets du soirChapitre 4 sur 34 · Chapitre 2 Du français !

Chapitre 2 Du français !

Après que nous eûmes allumé, lui une cigarette, moi ma pipe, mon ami déplia une feuille de papier en disant :
— Veux-tu que je te lise quelque chose ?
— Volontiers. Est-ce en vers ou en prose ?

— En prose. Sans une promesse que j’ai faite, ce serait en vers.

— Je t’écoute.

Éloge du langage français.

— Salut aux doctes mânes d’Henri Estienne ! m’écriai-je, tu as failli lui chiper un titre. Continue.

Éloge du langage français.

Ô belle, ô pure, ô noble, ô délectable langue française !

Dieu qui aime les Français et par lesquels ses desseins s’accomplissent, leur a mis dans la bouche, en témoignage de leur mission sublime, le parler le plus suave, le plus doux, le plus fin, le plus fort, le plus touchant qui ait jamais chanté sur des lèvres humaines ! Éclatant comme le cor de Roland à Roncevaux, il a vibré, de mont en vallée, aux quatre coins du monde ! Et les voix divines qui ont commandé à Jeanne d’Arc de bouter l’Anglais hors du royaume de France n’étaient-elles pas des voix françaises ? Donc, les anges et les saints ont parlé la langue de mes pères !

Ô belle, ô pure, ô noble, ô délectable langue française !

Langue claire, droite, probe, ennemie de la fraude et de la fourberie, langue franche comme l’épée de Du Guesclin, étincelante comme la couronne de saint Louis, souple comme l’oriflamme ondoyante des rois chrétiens ! Il ne te parlera jamais bien ni ne t’écrira jamais en perfection, – à moins que le diable lui-même ne s’en mêle, – celui qui n’a pas le cœur fier, la conscience nette, l’âme brave et haute ! Et c’est notre consolation à nous les humbles, les tâcherons de la plume qui avons le mépris de la lâcheté, le dégoût de la bassesse et l’horreur du mensonge ! À grand cœur large style !

Ô belle, ô pure, ô noble, ô délectable langue française !

Langue riche, magnifique, somptueuse comme un velours écarlate frangé d’or ; langue simple, et naïve, et sincère, et fervente comme une vierge approchant pour la première fois la table sainte ! Langue possédant toutes les vertus, ornée de toutes les grâces, douée de toutes les qualités ! Langue pieuse : « Notre Père qui êtes aux cieux… » cela ne se dit bien qu’en français, et avec un air de vérité plus évidente. Les mots sont tellement limpides qu’à travers leur transparence il nous semble voir jusqu’au fond du ciel !

Ô belle, ô pure, ô noble, ô délectable langue française !

Splendeur sonore, émotion vibrante, intellectuelle harmonie, délices, cher parler de mes ancêtres, qu’entre ma langue et mes lèvres, qu’entre ma plume et mon papier, on tâche à substituer des mots étrangers, n’ayant rien de mon esprit ni de mon sang, et dans lesquels ma pauvre pensée flotte comme en un vague vêtement taillé pour une autre, sans forme précise, sans contour accusé, sans art enfin, je jure que ce malheur n’arrivera jamais, dussé-je en mourir, ô belle, ô pure, ô noble, ô délectable langue française !

— Qu’en penses-tu ?

— Ce n’est pas mal.

— Crois-tu que le « Devoir » publierait cette petite composition ?

— Probablement.

— Veux-tu te charger de la lui faire parvenir ?

— Oui, à une condition : ajoute des rimes à ta prose.

— Impossible.

— En ce cas, tire-toi d’affaire tout seul.

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