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Chapitre 4 À la ligne

Depuis que je n’écris plus en vers, je gagne beaucoup d’argent, me disait mon ami ; les marchands de n’importe quoi m’achètent ma prose et me la paient bien, car je vante pompeusement leur marchandise. C’est une bonne ligne, comme dirait Gaudissard.

Ici, il soupira.

Si j’avais appris cela plus tôt ! Pendant dix ans, je n’ai pas été plus utile à moi-même qu’un joueur de quilles à l’État ! Si je convertis mes vieilles rimes sonores en prose négociable, je trouve avec mélancolie que j’ai perdu la moitié de ma fortune, et compromis, aux yeux de la foule pratique, mon intelligence et mon caractère !

Sully Prud’homme a écrit des gens de mon espèce : Ils ne seront pas commerçants.

Leur donne-t-on la chance de le devenir ? J’aurais fort bien débattu le prix de mes vers, si l’occasion m’en eût été offerte. Peut-être ne valaient-ils rien ? Alors, pourquoi les imprimait-on ? C’était renforcer en moi cette fausse conception que j’avais de la vie, qu’elle est spirituelle et temporelle, et que si l’esprit domine la matière, il n’est pas tellement au-dessus du monde que le monde n’en puisse apprécier la valeur… C’était me pousser dans la voie mauvaise où je marchais depuis si longtemps, la voie de l’idéalisme et de l’art, au bout de laquelle s’ouvre, comme un abîme de ténèbres, la misère profonde !… Ah ! mes rimes, papillons de lumière, petites étoiles de mes nuits, vers quel désastre me conduisiez-vous ! Et quel aveugle éternel j’aurais fait si la Vérité, sous les espèces d’un « homme de son siècle », n’eût touché mes pauvres yeux ! Grâce à lui, j’ai recouvré le bon sens, bridé ma folle imagination, assagi ma sensibilité et ralenti les pulsations de mon cœur ; et, comme je te l’ai dit tout à l’heure, je rédige, à tant la ligne, toutes les circulaires et réclames que l’on veut bien me confier. Je gagne ainsi beaucoup d’argent…

Il pleurait. J’ai pleuré avec lui.

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