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Chapitre 6 La fumée

Vis-à-vis ma fenêtre, pas très loin, s’érige une cheminée haute comme un clocher de cathédrale, qui n’exhale jamais le moindre soupir de fumée. Tout autour, abondent les petites cheminées ayant sans cesse un léger panache qui flotte. Celles-là, je les regarde avec plaisir, car elles sont vivantes, elles ont une âme frivole avec laquelle le vent s’amuse, maintenant surtout qu’il ne peut plus folâtrer dans les feuilles frémissantes.

Le spectacle des cheminées qui fument m’inspire des pensées philosophiques dont je vous ferai grâce, autant que possible. Je préfère vous confier que si la fumée des cheminées d’usines me dégoûte, celle des humbles maisons, bleue et fine, absorbe toute mon attention. C’est peut-être que, encouragé à la paresse par un penchant prononcé à la rêverie, la contemplation des choses fugitives me distrait des travaux sérieux de la vie, – dont je ne raffole guère. La vaine fumée des cheminées m’offre une image de moi-même, et je me complais en elle.

La fumée s’enroule, se déroule et se disperse dans l’atmosphère comme un songe. Elle s’en va je ne sais où, au gré du vent, très haut vers l’azur, peut-être dans les nuages. J’y suis souvent. C’est un endroit habité par beaucoup de gens du meilleur monde, et qui ne demanderaient pas mieux que d’y vivre toujours. Les femmes y sont nombreuses.

Quoique les petites cheminées soient généralement bien laides, – les grosses aussi, – leur fumée est toujours jolie, n’ayant pas plus de rapport avec la brique que l’esprit avec la matière. C’est le feu qui fait tout. Aussi gracieuses que les oiseaux, elles exécutent dans l’air de périlleuses « performances », – sans aucun danger, d’ailleurs, – revêtant toutes les formes et les perdant toutes avec une égale agilité. Elles sont les acrobates de l’azur qui, pour tout salaire, veulent être regardés, tant ils sont détachés des biens de ce monde.

Les beaux soirs d’été, les petites fumées montent droit vers les étoiles, aussi invisibles que des pensées, mais elles montent quand même. Sous les rebuffades sournoises du vent, elles cèdent et descendent dans la rue ; pourtant, je vous défie d’en rien retrouver le lendemain matin : elles sont depuis longtemps parties pour ailleurs. Étant d’humeur voyageuse, rien ne saurait les retenir ici-bas. Symbole des cœurs terrestres…

L’hiver, quand le givre a tellement enluminé ma fenêtre que l’espace ne m’apparaît plus, et qu’il m’est impossible de suivre le trajet sinueux des pâles fumées, j’allume ma pipe, minuscule cheminée qui sent mauvais, et je médite longuement sur la fuite des jours et la fragilité du bonheur humain.

Tout est fumée que le vent emporte, dit la sagesse antique. Je le sais bien, moi qui vois mon grimoire s’évanouir dans le néant, comme une fumée prétentieuse et vague…

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