Partie I · Chapitre 01
Je venais d’atteindre ma quinzième année, lorsque les Supérieurs du Collège de ***, où j’étais depuis ma plus tendre enfance, me firent appeler dans leur salle d’assemblée. En arrivant, je remarquai sur tous les visages, cette expression que feignent les gens indifférens, quand ils ont à annoncer une nouvelle à laquelle ils veulent avoir l’air de prendre part. En effet, c’étoit pour me dire que l’on ne pouvoit me garder plus longtems.
Une place importante ayant appelé mon père dans l’Inde, lorsque j’étois encore en bas âge, il m’avait mis dans ce Collége, où ma pension avait toujours été payée d’avance. La suppression de sa place, causée par des changemens de principes dans l’Administration ; la mort de ma mère, arrivée presqu’en même tems ; d’autres chagrins encore lui avaient rendu odieux le séjour de l’Inde. Il avait vendu toutes ses possessions, s’était embarqué pour revenir en France ; et l’on attendoit, chaque jour, la nouvelle de son arrivée, lorsqu’on apprit qu’il avait malheureusement péri dans la traversée. Il y avait un mois échu au-delà de ce qu’il avait envoyé d’avance pour ma pension ; personne ne se présentait ; par conséquent on courait, en me gardant, le risque de n’être plus payé. — « Et notre maison est trop pauvre », ajouta le Supérieur, d’un ton faussement affectueux « pour que nous puissions suivre le desir que nous aurions de vous servir de pères ; ainsi, mon cher enfant, il faudra sortir d’ici dès demain. — Hélas ! Et pour où aller » ? répondis-je en sanglotant.
« Nous connaissons trop peu le monde », me dit l’un d’eux, « pour pouvoir vous donner des conseils ; mais la Providence est grande mon enfant ; on trouve toujours assez pour ne pas mourir de faim ».
La cloche du réfectoire sonna. On y courut ; moi, je restai noyé dans mes larmes, et passant à implorer les bontés de la Providence, le tems que les Religieux employaient à jouir de ses dons, sans s’inquiéter de l’être infortuné qu’ils abandonnaient à la merci des évènemens.
Après le souper, presque tous mes camarades accoururent me témoigner leur chagrin ; et il était sincère. Je crois les voir encore m’entourer, me regarder de cet air vraiment compatissant : — « Ce pauvre Blançay » ! disait l’un. — « Mais que va-t-il devenir » ? ajoutait un autre. — « Est-ce que tu ne connais personne », reprenait un troisième. — « Écoute », disoit encore un autre, « ne te désespère pas : tu n’auras qu’à venir me trouver les jours de congé ; je te donnerai tout l’argent que j’aurai » — « Et moi aussi », s’écrièrent-ils tous ensemble.
Dans ce moment entra le jeune d’Arseil, avec lequel j’avais eu ce même jour, une querelle assez vive ; mais qui, oubliant tout son ressentiment, dès qu’il me vit malheureux, s’élança dans mes bras, mêla ses larmes aux miennes, et répéta avec les autres : « Pauvre Blançay ! Allons, mes amis, donnons-lui tout ce que nous avons ». À l’instant toutes les poches se vidèrent entre ses mains.
Il restait un nommé Bernard, pauvre boursier, qui, de sa vie, n’avait eu un sou en sa disposition. Il n’avait pas proféré une seule parole ; mais son silence n’en était que plus touchant, parce qu’à l’expression des mêmes sentimens que les autres me témoignaient, se joignaient celle du regret de ne pouvoir me les prouver de même, et cette timidité honteuse que le pauvre contracte par l’habitude de se voir toujours rebuté.
« Mon cher Monsieur », me dit-il d’un ton à la fois respectueux et pénétré, « je suis bien fâché… mais vous savez… je suis pauvre… si j’osais, j’ai gardé ma collation pour vous… permettez-moi… ». En même tems il remplissait ma poche, et son air semblait me dire « Ne me refusez pas ; vous me chagrineriez trop ».
Je le laissai faire. Ensuite l’embrassant… Mais je fus obligé de me lever et de le ramener vers moi. Le pauvre garçon craignait sans doute de m’humilier en franchissant, lorsque j’étais dans le malheur, la distance qui jusqu’alors avait été entre nous.
Pendant ce tems, d’Arseil avait réuni tout ce que mes camarades lui avaient donné.
Hélas ! de ces mêmes camarades si sensibles à mon sort, j’en ai, depuis, rencontré dans le monde plusieurs qui m’ont méconnu. Le titre de malheureux, qui avoit été si puissant au près d’eux au Collége, leur faisoit détourner de moi leurs regards. Au Collége, ils étaient encore les hommes de la nature ; dans le monde, ils étaient les hommes de la société.
« À quoi vous amusez-vous donc, » Messieurs ? N’avez-vous pas entendu sonner la cloche pour aller se coucher ? Vous ferez demain vos adieux ».
Celui qui parlait ainsi était, comme on s’en doute bien, un des Religieux. Il joignit à cette apostrophe un ton aigre pour les autres, et pour moi un air si apathique !… La compassion de mes camarades avait mis un appareil sur ma blessure : cet homme impitoyable l’arracha, et je sentis de nouveau tout mon mal.
On juge bien que, de la nuit, je ne pus fermer l’œil. Le lendemain, dès que le jour parut, je me levai pour sortir. En avançant vers la porte, je craignais que celui qui la gardait, et qui était un véritable Cerbère, ne me retînt. J’ignorais que, dans la position où j’étais, on ne trouve jamais d’obstacles pour s’éloigner. J’ai même pensé depuis, en réfléchissant à la facilité que j’avais trouvée, que les Pères avaient prévu ma démarche, et qu’ils n’étaient pas fâchés de se voir ainsi débarrassés de moi. C’était cependant un Couvent fort riche.
Par la suite, j’y suis retourné plusieurs fois ; les endroits où l’on a passé son enfance ont toujours un charme inexprimable : mais ce n’a été qu’après la suppression de cet Ordre : la vue d’un seul de ses membres aurait empoisonné tout mon plaisir.