Chapitre 4
Maintenant nos lecteurs comprennent facilement pourquoi Artus de Richemont avait demandé au roi les clefs de la ville. C’était de peur que le chevalier de Giac ne prît la fuite pendant la nuit. Mais le chef des conseils se reposait trop sur la faveur dont l’honorait Charles, pour concevoir aucune crainte et pour chercher, par conséquent, à se soustraire au sort qui l’attendait. Aussi, lorsque les gens du connétable pénétrèrent dans sa maison, après avoir enfoncé sa porte à coups de hache, ils le trouvèrent tranquillement couché et endormi. Les soldats le forcèrent de se lever, sans lui donner le temps de passer d’autres vêtements qu’une longue robe de velours, et, l’entraînant jusqu’à la porte de la rue, ils le firent monter sur une petite haquenée qui avait, d’avance, été amenée pour lui. Alors arriva l’écuyer qui apportait les nouveaux ordres du connétable. La troupe se mit en marche pour Dun-le-Roi. Trois heures après, le chevalier était écroué dans les prisons de la ville, et, le soir du même jour, le bailli lui lisait sa sentence de mort.
De Giac l’écouta, assis dans un coin, les pieds nus sur la dalle, les coudes appuyés sur ses genoux, et la tête dans ses deux mains. Lorsque la lecture fut finie, le bailli lui demanda s’il désirait quelque chose.
— Un prêtre, répondit sourdement de Giac.
C’était la seule parole qu’il avait prononcée depuis son arrestation, ayant refusé obstinément de répondre aux interrogatoires. Le bailli sortit.
L’homme de Dieu trouva, en entrant, le chevalier dans la même position, et, voyant qu’une sueur abondante tombait du front du patient, il commença de l’exhorter à supporter la mort avec courage.
— Ce n’est pas la mort que je crains, dit de Giac ; nous nous sommes trop souvent vus de près pour que j’en aie peur. Je la connais ; c’est une vieille amie, et, si elle venait seule, je la bénirais.
— La mort vient avec la miséricorde de Dieu, mon fils, dit le prêtre.
— Ou avec sa vengeance, mon père, répondit de Giac.
— Ayez confiance en celui qui est mort pour la désarmer, continua le moine tirant de sa poitrine un crucifix qu’il présenta au chevalier. Celui-ci étendit la main droite pour le prendre, mais à peine l’eut-il touché qu’il jeta un cri comme s’il eût été de fer rouge. Le crucifix tomba à terre.
— Sacrilège ! s’écria le moine.
— Ce n’est point un sacrilège, mon père ; c’est un oubli, répondit de Giac. J’aurais dû prendre ce crucifix de la main gauche, puisque la droite est déjà damnée ; et vous voyez, ajouta-t-il en le ramassant, en effet, de la main qu’il avait dite, et en baisant l’image sainte avec amour, que je n’ai point voulu insulter au symbole sacré de notre rédemption.
— Vous devez être un grand pécheur, mon fils, répondit le moine.
— Si grand, que je crains qu’il n’y ait pas de pardon pour mes crimes.
— Vous êtes cependant bien jeune ?
— Jeune d’âge, vieux de cœur. Les années font marcher la vie, les douleurs la font courir. Le temps n’a pas de durée par lui-même ; c’est le bonheur et le malheur qui le divisent en minutes ou en siècles. Et, croyez-moi, mon père, quoique je n’aie pas un cheveu blanc sur la tête, peu de vieillards ont vécu autant que moi.
— Nos douleurs dans ce monde nous sont parfois comptées dans l’autre, mon fils. Rien n’est perdu pour qui se repent, et cette demande que vous avez faite d’un prêtre commence à me faire espérer que cette eau qui coule sur votre face, et que j’ai prise pour la sueur de la crainte, était celle du remords.
— Je vous ai fait demander comme un malade fait demander un médecin, quoiqu’il sache que sa maladie est mortelle. Je vous ai fait demander parce que l’espoir est une chose si profondément enracinée au cœur de l’homme, que, lorsqu’il s’éteint dans cette vie, on espère le voir se rallumer dans l’autre. Je vous ai fait demander, enfin, parce que, depuis dix ans, mon sein renferme des secrets si terribles, qu’il faut que je m’habitue à les dire à un homme, afin d’avoir le courage de les répéter à Dieu.
Le moine chercha des yeux un siège.
— Asseyez-vous sur cette pierre, lui dit de Giac en se laissant tomber sur ses genoux et lui donnant sa place.
Le prêtre s’assit.
— J’ai été heureux, mon père. Les vingt-cinq premières années de ma vie se sont passées dans la joie et le plaisir. J’étais riche, noble, brave. J’étais le favori du duc Jean-sans-Peur, qui, comme vous le savez, était le plus puissant duc de la chrétienté.
— Oui, murmura le prêtre, pour le malheur de ce pauvre pays de France.
— Ah ! vous êtes dauphinois, mon père ?
— J’ai été élevé dans l’amour de mes princes et dans la haine des Anglais.
— Moi, je n’avais ni amour ni haine. Je me trompe : j’avais de l’amour, mais non point de cet amour dont vous me parlez ; peu m’importait qui tenait le royaume de France, de ses rois légitimes ou du roi conquérant, pourvu que le bras de Catherine s’appuyât sur le mien, pourvu que ses yeux me regardassent avec tendresse, pourvu que sa bouche me dît : Je t’aime !… 1 Je devins son époux ; toute ma vie était dans cette femme, mon père, joie et douleur, depuis le sourire jusqu’au sanglot ; j’aurais donné pour elle, je ne dirai pas mon rang, mon bien, mes richesses, mais ma vie, mon honneur, mon âme. Mon père, cette femme me trompait. Un jour, je surpris une lettre : cette lettre indiquait un rendez-vous. Je ne voulus croire que mes yeux ; je me cachai, et je vis Catherine s’avancer, appuyée au bras de son amant, ses yeux perdus dans ceux de son amant ; je l’entendis échanger le mot je t’aime avec son amant, et cet amant, c’était celui que je respectais comme mon prince, que j’aimais comme mon père ; cet amant, c’était le duc Jean de Bourgogne.
— Sa plus grande trahison n’est point celle que vous lui reprochez, mon fils.
— Grande et petite, il les a payées toutes deux ensemble ; c’est moi qui le décidai à l’entrevue de Montereau, mon père ; c’est moi qui fis établir les tentes de manière à ce qu’il n’y eût point de barrière ; c’est moi qui donnai le signal à Tanneguy-Duchâtel, à Narbonne et à Robert de Loire, et, si je ne le frappai pas après eux, c’est qu’une dernière blessure aurait terminé son agonie et m’aurait volé la volupté de ses dernières douleurs.
— Le duc méritait la mort, dit le prêtre en fronçant les sourcils ; que l’absolution du Seigneur descende donc sur ceux qui l’ont frappé, car ils ont sauvé la France !
— Ce n’est pas tout, mon père : je n’avais puni que l’un des coupables ; restait encore sa complice ; j’allai la trouver. Faut-il tout vous dire, et ne savez-vous pas à quels excès de vengeance la jalousie peut porter le cœur de l’homme ? Je versai, oui, je versai de ma main du poison dans le verre de cette femme, pour laquelle, deux ans auparavant, j’aurais donné ma vie ; puis, quand elle eut avalé le poison, je la fis monter à cheval derrière moi, liée autour de moi, enchaînée à moi, et je lançai mon cheval par la solitude, l’espace et la nuit. Pendant deux heures, je sentis se tordre dans les douleurs ce corps que j’avais si souvent porté avec délices dans mes bras pour lui épargner une fatigue. Pendant deux heures, j’entendis se lamenter cette voix dont le son m’avait si souvent fait tressaillir de joie et de bonheur. Enfin, au bout de deux heures, je ne sentis plus rien, je n’entendis plus rien. Mon cheval s’était arrêté sur les bords de la Seine ; je descendis : Catherine était morte. Cheval et cadavre, je poussai tout dans la rivière, et tout disparut.
— Quelque grande que fût sa faute, vous avez outrepassé vos droits en vous faisant justice. En état de vie ordinaire, c’est un crime qui ne peut être remis que par le Saint-Père ; mais, à l’heure de la mort, tout prêtre a les mêmes pouvoirs : espérez donc, mon fils, car la miséricorde de Dieu est grande.
— Alors, mon père, je me jetai dans tout ce que l’homme appelle les joies, les plaisirs, les honneurs de la vie : débauches, gloire, richesses, j’épuisai tout. Les hommes avaient été sans foi et sans honneur pour moi, je fus sans foi et sans honneur pour eux. Je trahis qui m’aimait, comme j’avais été trahi de ceux que j’avais aimés : amis, maîtresses, pays, ne furent plus que de vains mots que je sacrifiai à un caprice. Et cela dura dix ans, mon père ; dix ans de damnation, que les hommes crurent dix ans de bonheur ; dix ans pendant lesquels il ne se passa pas une minute du jour et une heure de la nuit sans que je visse le duc et Catherine dans les bras l’un de l’autre ; veille ou sommeil n’y faisaient rien, tant ce souvenir était passé dans mon cœur et faisait partie de ma vie ; et, cependant, j’entendais dire quand je passais : Voilà le favori ! voilà le puissant ! voilà l’heureux !…
— Et comment ces crimes restèrent-ils cachés aux yeux des hommes ?
— C’est qu’une puissance supérieure à la puissance humaine m’avait pris sous sa protection fatale ; car, je ne vous ai pas tout dit, mon père : dans un moment de douleur, de désespoir, dans un moment où je souffrais tant, que je croyais que j’allais mourir, j’offris ma main droite à qui m’offrirait les moyens de me venger.
— Eh bien ? dit le prêtre.
— Le pacte fut accepté, mon père, murmura de Giac en devenant plus pâle encore. Voilà pourquoi je me suis si bien vengé ; voilà pourquoi ma vengeance est restée cachée aux regards des hommes, voilà pourquoi, lorsque vous m’avez présenté le crucifix et que j’ai voulu le prendre, il m’a brûlé comme une flamme.
— Arrière ! s’écria le prêtre en frissonnant de terreur et en se dressant dans l’angle du mur, arrière ! toi qui as fait alliance avec Satan !
— Mon père !…
— Ne m’approche pas, maudit ! Notre Saint-Père le pape lui-même voudrait t’absoudre qu’il ne le pourrait pas, car, ouvrît-il à ton corps les portes du ciel, ta main n’en brûlerait pas moins éternellement en enfer. Laisse-moi donc sortir, car je n’ai plus besoin ici.
De Giac fit place, et le prêtre s’avança vers la porte, qu’il ouvrit.
— Ainsi, malgré mes prières, mon repentir, mes remords, tu refuses de m’absoudre, prêtre ? continua de Giac.
— Je ne le puis, répondit le moine, tant que ta main tiendra à ton corps.
— Eh bien ! s’écria de Giac, prêtre, rends-moi un dernier service.
— Lequel ? dit le moine en ouvrant la porte.
— Envoie-moi le bourreau, et, quand tu le verras sortir, rentre.
Et de Giac se rassit avec tranquillité sur la pierre où le moine l’avait trouvé.
— La chose sera faite comme vous le désirez, dit le prêtre en refermant la porte. Et l’on entendit le bruit de ses sandales se perdre dans le corridor.
De Giac, resté seul, tira les bagues qu’il portait à la main gauche et les passa aux doigts de la main droite. À peine avait-il achevé cette mutation, que le bourreau entra. De Giac marcha à lui.
— Écoute ! lui dit-il ; voici à cette main pour plus de deux cents écus d’or, de bagues et de pierreries, que je pourrais donner à un prêtre, afin qu’il dise des messes pour le salut de mon âme.
De Giac fit une pose, regarda le bourreau dont les yeux étincelaient de cupidité.
— Eh bien ! continua de Giac en relevant la manche de sa robe, en posant son bras sur une colonne tronquée qui s’élevait au milieu du cachot, prends ton épée, coupe cette main, et les bagues sont à toi.
Le bourreau tira son épée sans dire une parole, lui fit faire deux tours pour prendre sa mesure, et, du troisième, abattit la main du sire de Giac ; puis, ramassant cette main, il la mit dans sa poche de cuir et sortit. Un instant après, le moine rentra.
— Maintenant, lui dit de Giac en marchant à lui et en lui montrant son poignet sanglant et mutilé, tu peux me donner l’absolution, prêtre, je n’ai plus ma main.
Le lendemain, le sire de Giac fut jeté à l’eau et noyé.
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