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Chapitre 3

Cette défection inattendue, et qui avait pour cause le défaut de solde des gens de guerre, conduisait les affaires du roi Charles VII plus bas qu’elles n’avaient jamais été. C’était à grand-peine que le comte de Richemont avait levé, dans le duché de son frère, les vingt mille hommes avec lesquels il était venu mettre le siège devant Saint-James-de-Beuvron ; il les avait soutenus de ses propres ressources tant qu’il avait pu, et comptant toujours sur une somme de 100 000 écus que lui avait positivement promis le roi, et qui avaient même été levés par une taille extraordinaire qu’avaient votée les trois états assemblés à Meun-sur-Yèvre ; mais enfin ces 100 000 écus avaient manqué, on ne savait par quelle cause, et ce nouvel effort d’un des grands vassaux de la couronne s’était encore épuisé dans sa lutte contre l’apathie royale.

Les Anglais occupaient la Normandie, la Champagne, l’Île-de-France et la Guyenne ; ils avaient la Bourgogne pour alliée ; ils possédaient tous les ports de France, et recevaient éternellement des secours d’hommes et d’argent de la mère patrie, qui, éloignée du théâtre de la guerre, s’était maintenue riche et populeuse. On ne comprendrait donc pas comment le dauphin conservait, même en France, les dernières provinces qui lui servaient, non pas de royaume, mais de refuge, si l’on ne songeait que les guerres de cette époque n’avaient point encore pris l’aspect unitaire et régulier qu’elles ont de nos jours.

Au contraire, chaque capitaine marchait à sa fantaisie, et selon la direction qui lui plaisait ; son armée s’augmentait ou diminuait avec ses moyens de la payer. La solde manquait-elle, les soldats se dispersaient et allaient chercher un autre capitaine, que le besoin ou la cupidité leur faisait choisir parfois dans le camp ennemi ; les campagnes étaient dévastées ; les villes, prises et reprises, changeaient souvent de maître trois ou quatre fois dans la même année : partout ce n’était qu’une guerre de partisans, qui n’avait d’autre résultat que la désolation des provinces, aussi maltraitées par leurs défenseurs que par leurs conquérants. Au milieu de tout cela, les Anglais faisaient, comme nous l’avons dit, des progrès ; mais ces progrès étaient lents, parce que leurs capitaines songeaient beaucoup plus à leur fortune ou à leur honneur particulier, qu’à la fortune ou à l’honneur de la cause qu’ils avaient embrassée.

Charles VII, que nous avons laissé enfant dans nos dernières chroniques de France, s’était, pendant les quatre ans qui se sont écoulés entre la mort de son père et le moment où nous reprenons cette histoire, fait homme par l’âge, mais non par le caractère. Il avait les qualités qui font aimer un souverain de son peuple, mais non celles qui font respecter un roi de ses voisins. Toujours au-dessous des grandes circonstances au milieu desquelles il était jeté, il n’avait point encore essayé de lutter de sa personne, et il avait éternellement appelé à son secours de nouveaux alliés, les choisissant parfois même plutôt selon la nécessité que selon la prudence. C’est ainsi que l’épée de connétable, qui se trouvait, depuis le 7 mars 1424, au côté de Richemont, et qui portait sur son fourreau les fleurs de lis de France, s’était égarée un moment entre les mains d’un Écossais. C’est ainsi que le comte de Douglas avait été nommé lieutenant général sur le fait de guerre, dans tout le royaume de France. C’est encore ainsi que Stuart, qui avait été battu et fait prisonnier à Crevant, fut échangé contre un frère du comte de Suffolk, et avait reçu, en récompense de ses bons services, le comté de Dreux, tandis qu’en même temps son beau-frère entrait en possession du duché de Touraine. La confiance de Charles dans ses alliés d’outre-mer avait même été si grande, qu’il en avait formé une compagnie d’élite à laquelle il avait confié la garde de sa personne, et que de cette formation est venu le titre de Compagnie Écossaise, que portait encore, en 1829, la première section des gardes du corps des rois de France.

On comprendra dans quelle situation toujours plus précaire les changements de politique, si souvent renouvelés, plongeaient la fortune de la France. Chaque nouveau protecteur arrivait avec des prétentions, des amitiés et des haines qu’il fallait que le roi satisfît et partageât. Ainsi Richemont, loin de recevoir l’épée de connétable comme une faveur, avait dicté lui-même les conditions moyennant lesquelles il consentirait à l’accepter. Ces conditions étaient : le renvoi des ministres qui avaient pris part à l’entreprise de Champtonceaux 1, et l’exil de tous ceux qui avaient trempé dans l’assassinat du duc Jean ; c’est que le nouveau connétable, arrivant au pouvoir avec des vues plus grandes et des relations plus étendues que ceux qui l’avaient précédé, avait rêvé tout d’abord la réconciliation des ducs de Bretagne et de Bourgogne avec le roi de France ; déjà même il avait réalisé une partie de ce rêve, en détachant le duc Jean, son frère, de l’alliance des Anglais, et, encouragé par cette réussite, il avait incontinent ouvert des pourparlers avec Philippe le Bon, donnant pour preuve de repentir de la part du roi le renvoi de Tanneguy Duchâtel, nommé sénéchal à Beaucaire, et l’exil du président Louvet, qui s’était retiré à Avignon. Quant au vicomte de Narbonne, il avait été tué à Verneuil, et les Anglais, en vertu de leurs promesses au duc de Bourgogne, avaient fait écarteler et suspendre à un gibet le cadavre retrouvé sur le champ de bataille. Il n’était donc resté près du roi, et comme président de ses conseils, que le sire de Giac, dont les crimes passés étaient restés ignorés 2, et qu’on croyait toujours le fidèle de la maison de Bourgogne.

Cependant une puissance inconnue et malfaisante neutralisait les uns après les autres les efforts que tentait Artus : le roi, plein de force et de bonne volonté tant qu’il était soutenu par la présence du connétable, retombait, dès qu’il l’avait quitté, dans son apathie habituelle. Retiré à Issoudun, ayant pour titre celui de roi de Bourges, que lui donnaient en riant les Anglais, il passait les journées à la chasse à courre ou au vol, les soirées au jeu de cartes et de dés, et ses nuits entre son amour expirant pour Marie d’Anjou et son amour naissant pour Agnès Sorel.

À la fin d’une de ces journées futiles, qui faisaient dire à La Hire que jamais il ne s’estoit trouvé roy qui perdist si joyeulsement son royaulme, Charles, qui mérita depuis le nom de Victorieux,mais que l’on ne pouvait raisonnablement appeler à cette époque que l’Insouciant, jouait aux dés avec le sire de Giac, son favori, dans l’une des salles du château d’Issoudun ; encore, ce jeu, tout à la mode qu’il fût alors, paraissait-il avoir été adopté par le roi plutôt comme une distraction contre l’ennui que comme un plaisir réel : aussi de temps en temps une de ses mains, pendant le long de son fauteuil, allait-elle chercher la tête d’un magnifique lévrier blanc couché à ses pieds, et qui répondait à cet appel en cambrant son long cou de serpent et en entrouvrant à demi ses yeux expressifs comme des yeux humains. Enfin le roi laissa tomber le cornet d’ivoire qu’il tenait, fit tourner son fauteuil sur lui-même, et, se penchant vers son chien favori, il fit entendre un faible sifflement auquel l’animal était habitué ; car aussitôt, se levant sur ses pattes de derrière, il posa celles de devant sur la cuisse du roi.

— Bien, Fido, bien ! dit Charles ; vous êtes une belle bête, bien dévouée, comme votre nom le dit, et je sais plus gré au duc de Milan de ce cadeau que de ses trois mille Lombards, qui ont commencé par piller mes provinces, et qui ont fini par me faire perdre la bataille de Verneuil : aussi vous aurez un beau collier d’or tant que j’aurai une couronne sur la tête.

— Entendez-vous cette promesse, Fido ? dit de Giac en se mêlant de la conversation. Elle veut dire que vous mourrez avec les armes de France au cou.

Fido fit entendre un léger grognement.

— Ce n’est pas sûr, de Giac, reprit mélancoliquement Charles en continuant de caresser son lévrier car cette couronne est cruellement convoitée, et déjà les plus beaux fleurons y manquent. Il faut que nos fautes aient grandement courroucé contre nous monseigneur saint Denis, qui est le patron de la France, ou Dieu, qui est le juge des rois, pour que tout aille ainsi de mal en pire dans le royaume.

En achevant ces paroles, le roi poussa un soupir, auquel Fido répondit par un gémissement.

— Tenez, de Giac, continua le roi, depuis que j’ai été si souvent trahi par les hommes, il m’a plus d’une fois pris l’envie de choisir mon chien pour conseiller, et de me fier à son instinct dans mes amitiés ou dans mes haines.

— À ce compte, je ne serais pas longtemps le chef des conseils de Votre Altesse, dit de Giac, car je ne suis pas dans les bonnes grâces de Fido.

— On a vu de pareils miracles, continua le roi, répondant à sa pensée plutôt qu’à l’observation de son favori, et souvent Dieu a chargé des animaux de servir de guide aux hommes. L’autre jour, dans la forêt de Dun-le-Roy, n’étions-nous pas perdus, et toute la chasse n’était-elle pas à se demander quel chemin il fallait prendre, sans que personne osât indiquer une route ? Eh bien ! j’eus l’idée de lâcher Fido et de le suivre. Un quart d’heure après, nous avions rejoint les chevaux et les pages qui nous attendaient à la lisière du bois.

— Votre Altesse confond l’instinct avec la pensée, le cœur de l’animal avec l’âme de l’homme.

— C’est vrai, et cependant regardez ces yeux magnifiques, Pierre ; ne dirait-on pas vraiment qu’on y voit briller un rayon d’intelligence humaine ? Examinez ces oreilles qui se dressent pour écouter ce que je dis ; ne croirait-on pas qu’elles s’ouvrent ainsi pour entendre ? Elles entendent, d’ailleurs. Je n’ai qu’à chasser Fido, pour qu’il parte ; qu’à le rappeler, pour qu’il revienne ; qu’à faire un signe, pour qu’il se couche. Mes courtisans ne savent pas faire autre chose, et cependant on leur donne le titre d’hommes. Il est vrai qu’il y a une chose qui les séparera toujours de cette belle race canine : c’est qu’ils ne savent pas retrouver leur maître quand il se perd, et qu’ils le mordent quand il tombe.

Le silence qui succéda à cette boutade misanthropique se serait indéfiniment prolongé peut-être, grâce aux réflexions différentes qu’elle avait fait naître dans l’esprit des deux interlocuteurs, si Fido, par un mouvement brusque et inquiet, n’eût annoncé qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire dans la chambre voisine. Le roi suivait la direction des yeux de l’intelligent animal ; il vit qu’ils étaient fixés vers la porte des gardes.

— Tenez, Pierre, dit le roi, voici un étranger qui nous arrive ; voyons comment le recevra Fido : je réglerai ma conduite sur la sienne, et je le fais pour cette fois chef de mes conseils.

En ce moment la tapisserie se souleva, et un page annonça : Monseigneur Artus, comte de Richemont, connétable de France.

Le roi tressaillit, de Giac devint pâle, Fido courut à la porte. Au même instant le connétable parut : le lévrier, qui le voyait pour la première fois, lui lécha la main.

— C’est vous, mon cousin ! dit le roi d’une voix légèrement altérée. Mais c’est vraiment merveille de vous voir. Je vous croyais à cette heure occupé à guerroyer sur les côtes de Normandie, pour le plus grand intérêt de la couronne et la plus grande gloire de la France.

— Ainsi faisais-je, sire, répondit Artus en caressant du bout des doigts le lévrier, dont, au premier coup d’œil, il avait apprécié la race et la beauté. Et ce n’est point ma faute si je suis ici à cette heure, au lieu de planter les trois fleurs de lis de France sur les murailles de Saint-James-de-Beuvron.

— Et qui vous ramène sans notre congé, mon cousin ?

— Plusieurs demandes que j’ai à vous adresser, sire.

— Parlez, dit le roi.

Artus se rapprocha de quelques pas. Charles lui offrit un siège de la main ; mais le connétable fit signe qu’il désirait rester debout.

— Sire, dit gravement Artus, je ne vous parlerai pas de la maison de Bretagne ; vous la connaissez, car elle est de noblesse égale à la maison de France. Je suis fils, vous le savez, du bon et vaillant duc Jehan, qui recouvra son pays de Bretagne à l’épée, tandis que le roi votre père perdait le sien.

— Monsieur mon cousin ! interrompit Charles VII en fronçant le sourcil. Fido se coucha aux pieds du connétable.

— Sire, continua Artus, laissez-moi dire ; lorsque j’aurai dit, vous me punirez si j’ai tort. Le noble duc mon père mourut, que nous étions encore bien jeunes ; le duc Philippe le Hardi, qui était comme vous fils de roi, sire, se chargea de notre tutelle et nous emmena dans le pays de Picardie ; mais bientôt il mourut à son tour, et je passai aux mains de monseigneur le duc de Berry, autre fils du roi, lequel chargea un brave écuyer, qui était du pays de Navarre, et qui avait nom Peronit, de faire mon éducation militaire, que le duc votre oncle surveilla lui-même avec le même soin que si j’eusse été son enfant. C’est pour cela que, lors de l’assassinat du duc d’Orléans, en 1407, je fus du parti opposé au duc de Bourgogne ; c’était mon premier engagement, et ce fut de cette époque que je pris l’habitude de tenir les promesses que je faisais.

— Oui, je sais que vous êtes un loyal serviteur, mon cousin.

Artus s’inclina froidement et continua sans répondre à l’éloge du roi.

— De sorte qu’en 1413, lorsque monseigneur le duc de Bourgogne et le roi Charles VI, votre père, contrairement aux intérêts du royaume, mirent le siège devant Bourges, je courus en Bretagne chercher du secours, et cela à telles enseignes que je m’y pris de querelle avec Gilles, mon frère cadet, qui était bourguignon. Je n’en obtins pas moins du duc Jehan, mon frère aîné, seize cents chevaliers et écuyers, parmi lesquels étaient le vicomte de La Belière, messire Armel de Châteaugiron et messire Eustache de La Monnaye : assemblée si formidable, et capitaines si vaillants, qu’en passant nous prîmes Sillé-le-Guillaume, Beaumont et Laigle d’assaut.

— Je me rappelle ces exploits, quoique je fusse bien jeune, mon cousin, interrompit une seconde fois le roi avec un mouvement marqué d’impatience ; mais Artus ne parut aucunement le remarquer, et continua.

— En 1415, à la première requête du roi Charles VI, et quoique j’assiégeasse Parthenay, je levai le camp de devant la ville pour aller à la rencontre du roi Henri d’Angleterre, qui assiégeait Harfleur. Monseigneur de Guyenne me donna pour cette entreprise tous les gens de sa maison et ses écuyers. J’y joignis cinq cents chevaliers et écuyers, parmi lesquels étaient Bertrand de Montauban, le sire de Combour et Édouard de Rohan, qui portait ma bannière. Je rejoignis sur les bords de la Somme messeigneurs d’Orléans, de Bourbon, d’Albret, d’Alençon, de Brabant, de Nevers et d’Eu. Le vendredi 26 octobre 1415, nos bataillons s’assemblèrent près d’Azincourt, dans une place trop étroite pour combattre tant de vaillants hommes. Voilà pourquoi nous perdîmes la journée. J’y fus fait prisonnier de la propre main du roi Henri, dont je brisai la couronne royale d’un coup de hache, après avoir abattu à ses pieds son frère Clarence. Je lui jurai d’être son captif, secouru ou non secouru, tant qu’il serait vivant. Je restai prisonnier cinq ans en Angleterre. Je revins sur parole en Normandie, où je devins amoureux de madame de Guyenne, que je demandai pour femme, mais qui me fit répondre qu’elle ne voulait pas épouser un prisonnier. Je pris patience et tins ma parole, quoique je l’aimasse fort, je vous jure, jusqu’au 31 août 1422, époque à laquelle le roi mourut au château de Vincennes, près Paris. Dès lors je devins libre, car homme vivant n’avait plus rien à me demander. J’épousai madame de Guyenne et vins offrir mes services à Votre Altesse.

— Oui, mon cousin ; nous nous vîmes à Angers, et c’est alors que je vous offris l’épée de connétable, libre depuis la mort de Buchan.

— Le 7 mars 1424, je la reçus de votre main, sire, dans les prés de Chinon, et, en la recevant, je pris l’engagement de lever à mes frais sur mes terres vingt mille hommes de troupes ; en échange, sire, vous prîtes celui de m’envoyer cent mille écus pour les solder pendant la campagne. Est-ce vrai ?

— Oui, mon cousin.

— J’ai levé ces vingt mille hommes à mes frais et sur mes terres, je les ai conduits en Normandie ; j’ai pris Pontorson, dont j’ai passé la garnison au fil de l’épée, et de là j’ai été mettre le siège devant Saint-James-de-Beuvron.

— Je connais tous ces exploits, mon cousin, et voilà pourquoi je m’étonne de vous voir ici.

— C’est que je vous rapporte votre épée de connétable, sire, car j’ai tenu toutes mes promesses, tandis que vous avez manqué aux vôtres. Pardon de vous la rendre en si mauvais état, continua Artus en la tirant du fourreau, mais elle s’est ainsi ébréchée et tronquée à force de frapper sur des armures anglaises.

— J’ai manqué à mes promesses ! dit le roi en regardant le tronçon d’épée que lui présentait le connétable ; et auxquelles, mon cousin ? – De Giac fit un mouvement pour se lever et sortir. – Restez, dit le roi en lui faisant signe de s’asseoir. Vous voyez qu’on nous accuse, restez pour nous défendre. – De Giac retomba sur son fauteuil.

— Il n’y a pas de ma faute, sire ; j’ai fait tout ce que j’ai pu pour soutenir ma troupe ; j’ai fait vendre chez des marchands de Rennes toutes mes orfèvreries et toutes mes vaisselles d’argent. J’ai fait vendre jusqu’à ma chaîne et à mes éperons d’or, qui prouvaient que j’étais chevalier, jusqu’à la couronne de mon casque, qui prouvait que j’étais comte, et dont les perles m’avaient été données par ma mère, la reine d’Angleterre. Mais cela n’a pu suffire. Aussi, mon armée s’est-elle débandée pendant la nuit, faute d’argent, mettant le feu à ses logis, abandonnant ses bagages, son artillerie, ses machines. J’ai couru après ces félons et ces couards. Je me suis jeté à la tête de leurs escadrons, priant et menaçant ; mais ils n’ont rien écouté, ni menaces ni prières ; ils m’ont renversé de cheval, ils m’ont passé sur le corps. Ils m’ont laissé évanoui sur la route ; et toute cette honte, sire, ne serait pas arrivée à la maison de Bretagne, qui vaut la maison de France, si Votre Majesté avait tenu sa parole.

— Mais en quoi donc y ai-je manqué, monsieur mon cousin ? dit à son tour, en se levant et en pâlissant de colère, le roi Charles VII.

— En ne m’envoyant pas les cent mille écus que Votre Majesté m’avait promis.

— Ce que vous dites là est étrange, mon cousin, dit Charles en se rasseyant et en jetant un regard sur Pierre de Giac ; car les cent mille écus ont été décrétés à Meun-sur-Yèvre par les trois états du royaume, à telles enseignes qu’un évêque, nommé maître Hugues Comberel, a soutenu que cette taxe était encore une nouvelle pillerie, et passerait aux mains de mes favoris, au lieu d’être employée à l’honneur du royaume. Ces cent mille écus ont été levés sur les bonnes villes, et ne sont certes pas restés dans notre caisse, où il n’y a que quatre écus à cette heure : et la preuve, c’est que nous avons été forcé de faire crédit pour quarante livres au chapelain qui a baptisé le dauphin Louis.

— Mais alors, où donc est passée cette somme ? dit Artus avec étonnement.

— Demandez au chevalier de Giac, mon cousin, répondit timidement le roi ; il doit en savoir quelque chose, car je crois que c’est à lui qu’elle a été remise.

— Mais je crois, dit négligemment le chevalier en jouant avec sa chaîne d’or et sans attendre l’interrogation de Richemont, je crois qu’elle sera passée, une partie à acheter ces six magnifiques gerfauts blancs que des marchands de Hongrie nous ont apportés, l’autre à remonter à neuf nos équipages de chasse, qui étaient dans un état indigne d’un grand roi, et le reste…

— Et le reste, continua Artus en tremblant de colère, à remettre à neuf la maison de madame Catherine de l’Île-Bouchard, laquelle était indigne de la veuve du comte de Turenne et de la maîtresse de M. de Giac.

— Peut-être, répondit le chevalier d’un air moitié embarrassé, moitié indolent.

Artus s’agenouilla aux pieds du roi, y déposa le tronçon d’épée qu’il avait tenu à la main, et, se relevant avec dignité, fit un mouvement pour sortir.

— Arrêtez, mon cousin ! lui dit Charles en le retenant. Nous ne reprenons pas votre parole.

— Sire, prenez-y garde, répondit Artus ; vous savez quelles sont les prérogatives du connétable du royaume.

— Oui, mon cousin, nous savons qu’elle sont presque égales à celles du roi.

— Vous savez que, parmi mes droits, est le droit de justice basse et haute, et que les sénéchaux, baillis, prévôts, maires, échevins, gardes et gouverneurs de bonnes villes, châteaux et forteresses, ponts et passages, et généralement tous vos justiciers, doivent nous obéir comme à vous-même.

— Je le sais.

— Et Votre Altesse me confirme dans ces droits qu’elle m’a donnés, au reste, par sa lettre-patente du 7 mars 1424 ?

Le roi ramassa l’épée qui était restée à ses pieds, et la présentant à Richemont :

— Remettez cette épée en son fourreau, mon cousin, lui dit-il ; nous nous chargeons seulement d’y faire mettre une autre lame et de la choisir plus solide.

Richemont s’inclina.

— Maintenant Votre Altesse veut-elle me faire remettre les clefs de la ville ?

— Et pourquoi cela, mon cousin ?

— Parce que je désire aller faire mes dévotions à Notre-Dame du bourg de Deolz, demain dès la pointe du jour, répondit Artus.

— Vous pouvez les prendre, dit le roi.

— Et maintenant que je n’ai plus rien à dire à Votre Altesse, permettra-t-elle que je me retire ?

— Allez, mon cousin, et que Dieu vous garde.

Le connétable salua profondément le roi, et se retira, reconduit jusqu’à la porte par Fido, qui l’avait pris en amitié.

Le lendemain, au point du jour, comme monseigneur Artus de Richemont était dans l’église de Notre-Dame de Deolz, et que le prêtre montait à l’autel, un écuyer vint lui dire que M. de Giac était arrêté, selon ses ordres, et qu’on attendait son bon plaisir pour savoir ce qu’il en fallait faire.

— Qu’Alain Giron et Robert de Montauban l’accompagnent jusque dans les prisons de Dun-le-Roi, avec cent lances ; une fois qu’il y sera déposé, mon bailli sait quel est son office. Allez. – Quant à vous, Jehan de la Boissière, ajouta le connétable en se tournant vers un autre écuyer, partez pour Bourges, et prévenez le bourreau qu’il se rende en diligence à Dun-le-Roi, où l’attend de la besogne qui sera bien payée.

Ces ordres données, Richemont se mit à genoux, et écouta dévotement la messe.

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