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Chapitre 4

Il n’y avait pas un instant à perdre ; ce fut donc vers la maison même qu’habitait Carrier, place du Cours, que les deux amis dirigèrent leur course. Lorsqu’ils y furent arrivés, Marceau se jeta à bas de son cheval, prit machinalement ses pistolets, qui se trouvaient dans ses fontes, les cacha sous son habit, et s’élança vers l’appartement de celui qui tenait entre ses mains le destin de Blanche. Son ami le suivit plus froidement, quoique prêt cependant à le défendre s’il avait besoin de son secours, et à risquer sa vie avec autant d’insouciance que sur le champ de bataille. Mais le député de la Montagne savait trop combien il était exécré pour n’être pas défiant, et ni instances ni menaces ne purent obtenir aux généraux une entrevue.

Marceau descendit plus tranquillement que ne l’aurait pensé son ami. Depuis un instant, il paraissait avoir adopté un nouveau projet qu’il mûrissait à la hâte, et il n’y eut plus de doute qu’il s’y était arrêté lorsqu’il pria le général Dumas de se rendre à l’instant à la poste, et de revenir l’attendre à la porte du Bouffay avec des chevaux et une voiture.

Le grade et le nom de Marceau lui ouvrirent l’entrée de cette prison ; il ordonna au geôlier de le conduire au cachot où Blanche était enfermée. Celui-ci hésita un instant : Marceau réitéra son ordre d’un ton plus impératif, et le concierge obéit en lui faisant signe de le suivre.

— Elle n’est pas seule, dit son conducteur en ouvrant la porte basse et cintrée d’un cachot dont l’obscurité fit tressaillir Marceau ; mais elle ne tardera pas à être débarrassée de son compagnon, on le guillotine aujourd’hui.

À ces mots, il referma la porte sur Marceau, et l’engagea à abréger autant que possible une entrevue qui pouvait le compromettre.

Encore ébloui de son passage subit du jour à la nuit, Marceau étendait ses bras comme un homme qui rêve, cherchant à prononcer le mot de Blanche, qu’il ne pouvait articuler ; et ne pouvant percer de ses regards les ténèbres qui l’environnaient, il entendit un cri : la jeune fille se jeta dans ses bras ; elle l’avait reconnu aussitôt : sa vue, à elle, était déjà habituée à la nuit.

Elle se jeta dans ses bras, car il y eut un instant où la terreur lui fit tout oublier, âge et sexe : il ne s’agissait plus que de la vie ou de la mort : elle se cramponna à lui comme un naufragé à une roche, avec des sanglots inarticulés et des étreintes convulsives.

— Ah ! ah ! vous ne m’avez donc pas abandonnée ! s’écria-t-elle enfin. Ils m’ont arrêtée, traînée ici ; dans la foule qui me suivait j’ai aperçu Tinguy ; j’ai crié : Marceau ! Marceau ! et il a disparu. Oh ! j’étais loin d’espérer de vous revoir… même ici… Mais vous voilà… vous voilà… vous ne me quitterez plus… Vous m’emmènerez, n’est-ce pas ?… vous ne me laisserez point ici.

— Je voudrais, au prix de mon sang, vous en arracher à l’instant même ; mais…

— Oh ! voyez donc ; tâtez ces murs ruisselants, cette paille infecte ; vous qui êtes général, ne pouvez-vous…

— Blanche, voilà ce que je puis : Frapper à cette porte, brûler la cervelle au guichetier qui l’ouvrira ; vous traîner jusque dans la cour, vous faire respirer l’air, voir le ciel, et me faire tuer en vous défendant mais, moi mort, Blanche, on vous ramènera dans ce cachot, et il n’existera plus sur la terre un seul homme qui puisse vous sauver.

— Mais le pouvez-vous, vous ?

— Peut-être.

— Bientôt ?

— Deux jours, Blanche ; je vous demande deux jours. Mais répondez à votre tour, répondez à une question de laquelle dépendent votre vie et la mienne… Répondez comme vous répondriez à Dieu… Blanche, m’aimez-vous ?

— Est-ce le moment et le lieu où une telle question doive être faite, et où l’on puisse y répondre ? Croyez-vous que ces murailles soient habituées à entendre des aveux d’amour ?

— Oui, c’est le moment, car nous sommes entre la vie et la tombe, entre l’existence et l’éternité. Blanche, hâte-toi de me répondre : chaque instant nous vole un jour, chaque heure une année… Blanche, m’aimes-tu ?

— Oh ! oui, oui…

Ces mots s’échappèrent du cœur de la jeune fille, qui, oubliant qu’on ne pouvait voir sa rougeur, cacha sa tête dans les bras de Marceau.

— Eh bien ! Blanche, il faut à l’instant même que tu m’acceptes pour époux.

Tout le corps de la jeune fille tressaillit.

— Quel peut être votre dessein ?

— Mon dessein est de t’arracher à la mort ; nous verrons s’ils osent envoyer à l’échafaud la femme d’un général républicain.

Blanche comprit alors toute sa pensée, elle frémit du danger auquel il s’exposait pour la sauver. Son amour en prit une nouvelle force ; mais rappelant son courage :

— C’est impossible, dit-elle avec fermeté.

— Impossible ! interrompit Marceau, impossible ! Mais c’est folie ; et quel obstacle peut s’élever entre nous et le bonheur, puisque tu viens de m’avouer que tu m’aimes ? Crois-tu donc que tout ceci soit un jeu ? Mais écoute donc, écoute : c’est ta mort ! vois ! la mort de l’échafaud, le bourreau, la hache, la charrette !

— Oh ! pitié, pitié ! c’est affreux ! Mais toi, toi, une fois ta femme, si ce titre ne me sauve pas, il te perd avec moi !…

— Voilà donc le motif qui te fait rejeter la seule voie de salut qui te reste ! Eh bien ! écoute-moi, Blanche ; car à mon tour j’ai des aveux à te faire : en te voyant je t’ai aimée, l’amour est devenu passion, j’en vis comme de ma vie, mon existence est la tienne, mon sort sera le tien ; bonheur ou échafaud, je partagerai tout avec toi. Je ne te quitte plus, nulle puissance humaine ne pourra nous séparer ; ou, si je te quitte, je n’ai qu’à crier vive le roi,ce mot me rouvre ta prison, et nous n’en sortons plus qu’ensemble. Eh bien ! soit ; ce sera quelque chose qu’une nuit dans le même cachot, le trajet dans la même charrette, la mort sur le même échafaud.

— Oh ! non, non, va-t’en ; laisse-moi, au nom du ciel, laisse-moi.

— Que je m’en aille ! Prends garde à ce que tu dis, et à ce que tu veux, car si je sors d’ici sans que tu sois à moi, sans que tu m’aies donné le droit de te défendre ; j’irai trouver ton père, ton père auquel tu ne songes pas, et qui pleure, et je lui dirai : « Vieillard, elle pouvait se sauver, ta fille, et elle ne l’a point voulu ; elle a voulu que tes derniers jours passassent dans le deuil, et que son sang rejaillît jusque sur tes cheveux blancs. Pleure, pleure, vieillard, non de ce que ta fille est morte, mais de ce qu’elle ne t’aimait pas assez pour vivre. »

Marceau avait repoussé Blanche ; elle était allée tomber à genoux à quelques pas de lui, et lui se promenait les dents serrées, les bras sur la poitrine, avec le rire d’un fou ou d’un damné. Il entendit les sanglots de Blanche ; les larmes lui sautèrent des yeux, ses bras retombèrent sans force, et il alla rouler à ses pieds.

— Oh ! par pitié, par ce qu’il y a de plus sacré en ce monde, par la tombe de ta mère, Blanche, Blanche, consens à devenir ma femme : il le faut, tu le dois.

— Oui, tu le dois, jeune fille, interrompit une voix étrangère qui les fit tressaillir et se relever tous deux ; tu le dois, car c’est le seul moyen de conserver une vie qui commence à peine ; la religion te l’ordonne, et moi je suis prêt à bénir votre union.

Marceau, étonné, se retourna, et il reconnut le curé de Sainte-Marie-de-Rhé, qui faisait partie du rassemblement qu’il avait attaqué la nuit où Blanche devint sa prisonnière.

— Oh ! mon père, s’écria-t-il en lui saisissant la main et en l’entraînant ; oh ! mon père, obtenez d’elle qu’elle consente à vivre.

— Blanche de Beaulieu, reprit le prêtre avec un accent solennel, au nom de ton père, que mon âge et l’amitié qui nous unissait me donnent le droit de représenter, je t’adjure de céder aux instances de ce jeune homme ; car ton père lui-même, s’il était ici, ferait ce que je fais.

Blanche semblait agitée de mille sentiments contraires ; enfin elle se jeta dans les bras de Marceau :

— Ô mon ami ! lui dit-elle, je n’ai point la force de te résister plus longtemps. Marceau, je t’aime : je t’aime et je suis ta femme.

Leurs lèvres se joignirent ; Marceau était au comble de la joie ; il semblait avoir tout oublié. La voix du prêtre l’arracha bientôt à son extase.

— Hâtez-vous, enfants, disait-il, car mes instants sont comptés ici-bas ; et si vous tardez encore, je ne pourrai plus vous bénir que des cieux.

Les deux amants tressaillirent : cette voix les rappelait sur la terre !

Blanche promena autour d’elle des regards effrayés.

— Ô mon ami, dit-elle, quel moment pour unir nos destinées ! quel temple pour un hymen ! Penses-tu qu’une union consacrée sous des voûtes sombres et lugubres puisse être une union durable et fortunée ?…

Marceau tressaillit, car lui-même était atteint d’une terreur superstitieuse. Il entraîna Blanche vers un endroit du cachot où le jour, glissant à travers les barreaux croisés d’un étroit soupirail, rendait les ténèbres moins épaisses ; et là, tombant tous deux à genoux, ils attendirent la bénédiction du prêtre.

Celui-ci étendit les bras et prononça les paroles sacrées. Au même instant, un bruit d’armes et de soldats se fit entendre dans le corridor. Blanche, effrayée, se jeta dans les bras de Marceau.

— Serait-ce déjà moi qu’ils viennent chercher ! s’écria-t-elle. Oh ! mon ami, mon ami, combien en ce moment la mort serait affreuse !

Le jeune général s’était jeté au-devant de la porte, un pistolet de chaque main. Les soldats étonnés reculèrent.

— Rassurez-vous, leur dit le prêtre en se présentant, c’est moi que l’on vient chercher, c’est moi qui vais mourir.

Les soldats l’entourèrent.

— Enfants, s’écria-t-il d’une voix forte, en s’adressant aux jeunes époux ; enfants, à genoux ; car un pied dans la tombe je vous envoie ma dernière bénédiction, et la bénédiction d’un mourant est sacrée.

Les soldats étonnés gardaient le silence ; le prêtre avait tiré de sa poitrine un crucifix qu’il était parvenu à dérober à toutes les recherches ; il l’étendait vers eux ; prêt à mourir, c’était pour eux qu’il priait. Il y eut un instant de silence et de solennité où tout le monde crut à Dieu :

— Marchons, dit le prêtre.

Les soldats l’entourèrent ; la porte se referma, et tout disparut comme une vision nocturne.

Blanche se jeta dans les bras de Marceau :

— Oh ! si tu me quittes, et qu’on vienne me chercher ainsi ; si je ne t’ai pas là pour m’aider à passer cette porte, oh ! Marceau, te figures-tu, à l’échafaud, moi ! moi à l’échafaud, loin de toi, pleurant et t’appelant, sans que tu me répondes ! Oh ! ne t’en va pas, ne t’en va pas ! Je me jetterai à leurs pieds, je leur dirai que je ne suis pas coupable, qu’ils me laissent en prison avec toi toute ma vie, et que je les bénirai. Mais si tu me quittes… Oh ! ne me quitte donc pas.

— Blanche, je suis sûr de te sauver, je réponds de ta vie ; en moins de deux jours je serai ici avec ta grâce, et alors ce ne sera pas toute une vie de prison et de cachot, mais d’air et de bonheur, une vie de liberté et d’amour.

La porte s’ouvrit, le geôlier parut. Blanche serra plus fortement Marceau dans ses bras ; elle ne voulait pas le quitter, et cependant chaque instant était précieux ; il détacha doucement ses mains dont la chaîne le retenait, lui promit qu’il serait de retour avant la fin de la deuxième journée :

— Aime-moi toujours, lui dit-il en s’élançant hors du cachot.

— Toujours, dit Blanche en retombant et en lui montrant dans ses cheveux la rose rouge qu’il lui avait donnée ; et la porte se referma comme celle de l’enfer.

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