‹ Blanche de Beaulieu et autres histoiresChapitre 5 sur 22 · Chapitre 5

Chapitre 5

Marceau trouva le général Dumas qui l’attendait chez le concierge ; il demanda de l’encre et du papier.
— Que vas-tu faire ? lui dit celui-ci effrayé de son agitation.
— Écrire à Carrier, lui demander deux jours, lui dire que sa vie me répond de la vie de Blanche.

— Malheureux ! reprit son ami en lui arrachant la lettre commencée : tu menaces, et c’est toi qui es en sa puissance ; n’as-tu pas désobéi à l’ordre que tu as reçu de rejoindre l’armée ? Crois-tu que, te redoutant une fois, ses craintes s’arrêteront même à chercher un prétexte plausible ? Avant une heure, tu serais arrêté ; et que pourrais-tu alors et pour elle et pour toi ? Crois-moi, que ton silence provoque son oubli, car son oubli seul peut la sauver.

La tête de Marceau était retombée entre ses mains ; il paraissait réfléchir profondément :

— Tu as raison, s’écria-t-il en se relevant tout à coup.

Et il entraîna son ami dans la rue.

Quelques personnes étaient rassemblées autour d’une chaise de poste.

— S’il faisait du brouillard ce soir, dit une voix, je ne sais pas ce qui empêcherait une vingtaine de bons gars d’entrer dans la ville et d’enlever les prisonniers : c’est une pitié comme Nantes est gardée.

Marceau tressaillit, se retourna, reconnut Tinguy, échangea avec lui un regard d’intelligence, et s’élança dans la voiture : Paris, dit-il au postillon en lui donnant de l’or ; et les chevaux partirent avec la rapidité de l’éclair. Partout même diligence, partout, à force d’or, Marceau obtint la promesse que des chevaux seraient préparés pour le lendemain, et que nul obstacle n’entraverait son retour.

Ce fut pendant ce voyage qu’il apprit que le général Dumas avait donné sa démission, demandant la seule faveur d’être employé comme soldat à une autre armée ; il avait en conséquence été mis à la disposition du Comité de salut public, et se rendait à Nantes au moment où Marceau le rencontra sur la route de Clisson.

À huit heures du soir, la voiture qui renfermait les deux généraux entrait à Paris.

Marceau et son ami se quittèrent sur la place du Palais-Égalité. Marceau prit à pied la rue Saint-Honoré, la descendant du côté de Saint-Roch, s’arrêta au n∘ 366, et demanda le citoyen Robespierre.

— Il est au Théâtre de la Nation, répondit une jeune fille de seize ou dix-huit ans ; mais si tu veux revenir dans deux heures, citoyen général, il sera rentré.

— Robespierre au Théâtre de la Nation ! Ne te trompes-tu pas !…

— Non, citoyen.

— Eh bien ! je vais l’y joindre, et si je ne l’y trouve pas, je reviendrai l’attendre ici. Voici mon nom, le citoyen général Marceau.

Le Théâtre-Français venait de se séparer en deux troupes : Talma, accompagné des comédiens patriotes, avait émigré à l’Odéon. C’est donc à ce théâtre que Marceau se rendit, tout étonné qu’il était d’avoir à chercher dans une salle de spectacle l’austère membre du Comité de salut public. On jouait La Mort de César.Il entra au balcon ; un jeune homme lui offrit sur le premier banc une place auprès de lui. Marceau l’accepta, espérant de là apercevoir celui qu’il cherchait.

Le spectacle n’était point commencé ; une étrange fermentation régnait dans le public ; des rires et des signes s’échangeaient et partaient comme d’un quartier général d’un groupe placé à l’orchestre ; ce groupe dominait la salle, un homme dominait ce groupe : c’était Danton.

À ses côtés parlaient quand il se taisait, et se taisaient quand il parlait, Camille Desmoulins son séide, Philippeaux, Hérault de Séchelles et Lacroix, ses apôtres.

C’était la première fois que Marceau se trouvait en face de ce Mirabeau du peuple, il l’eût reconnu à sa voix forte, à ses gestes impérieux, à son front dominateur, quand même plusieurs fois son nom n’eût pas été prononcé par ses amis.

Qu’on nous permette quelques mots sur l’état des différentes factions qui se partageaient la Convention : ils sont nécessaires à l’intelligence de la scène qui va suivre.

La Commune et la Montagne s’étaient réunies pour opérer la révolution du 31 mai. Les girondins, après avoir vainement tenté de fédéraliser les provinces, étaient tombés presque sans défense au milieu même de ceux qui les avaient élus, et qui n’osèrent pas seulement leur donner asile aux jours de leur proscription. Avant le 31 mai, le pouvoir n’était nulle part ; après le 31 mai, l’on sentit le besoin de l’unité des forces pour arriver à la promptitude de l’action ; l’Assemblée était l’autorité la plus étendue ; une faction s’était emparée de l’Assemblée, quelques hommes commandaient à cette faction ; le pouvoir se trouva naturellement entre les mains de ces hommes. Le Comité de salut public jusqu’au 31 mai avait été composé de conventionnels neutres ; l’époque de son renouvellement arriva, et les montagnards extrêmes s’y firent place. Barère y resta comme une représentation de l’ancien comité, mais Robespierre en fut élu membre ; Saint-Just, Collot d’Herbois, Billaud-Varennes, soutenus par lui, comprimèrent leurs collègues Hérault de Séchelles et Robert Lindet : Saint-Just se chargea de la surveillance, Couthon d’adoucir dans leurs formes les propositions trop violentes dans le fond ; Billaud-Varennes et Collot d’Herbois dirigèrent le proconsulat des départements, Carnot s’occupa de la guerre, Cambon des finances, Prieur (de la Côte-d’Or) et Prieur (de la Marne) des travaux intérieurs et administratifs ; et Barère, bientôt rallié à eux, devint l’orateur journalier du parti. Quant à Robespierre, sans avoir de fonction précise, il veillait à tout, commandant à ce corps politique, comme la tête commande au corps matériel et en fait agir chaque membre à sa volonté.

C’était dans ce parti que la Révolution s’était incarnée ; il la voulait avec toutes ses conséquences, pour que le peuple pût un jour jouir de tous ses résultats.

Ce parti avait à lutter contre deux autres : l’un voulait le dépasser, l’autre le retenir. Ces deux partis étaient :

Celui de la Commune, représenté par Hébert.

Celui de la Montagne, représenté par Danton.

Hébert popularisait dans Le Père Duchesnel’obscénité du langage ; l’insulte y suivait les victimes, le rire les exécutions. En peu de temps, ses progrès furent redoutables ; l’évêque de Paris et ses vicaires abjurèrent le christianisme. Le culte catholique fut remplacé par celui de la Raison, les églises furent fermées ; Anacharsis Cloots devint l’apôtre de la nouvelle déesse. Le Comité de salut public s’effraya de la puissance de cette faction ultra-révolutionnaire qu’on avait crue tombée avec Marat, et qui s’appuyait sur l’immoralité et l’athéisme ; Robespierre se chargea seul de l’attaquer. Le 5 décembre 1793, il l’affronta à la tribune, et la Convention, qui avait forcément applaudi aux abjurations sur la demande de la Commune, décréta, sur la demande de Robespierre, qui avait aussi sa religion à établir, que toutes violences et mesures contraires à la liberté des cultes étaient défendues.

Danton, au nom du parti modéré de la Montagne, demandait la cessation du gouvernement révolutionnaire ; Le Vieux Cordelier,rédigé par Camille Desmoulins, était l’organe du parti. Le Comité de salut public, c’est-à-dire la dictature, n’avait été, selon lui, créé que pour comprimer au-dedans, et vaincre au-dehors ; et comme il croyait avoir comprimé à l’intérieur et vaincu à la frontière, il demandait qu’on brisât un pouvoir, à son avis devenu inutile, afin que plus tard il ne devînt pas dangereux ; la Révolution avait abattu, et il voulait rebâtir sur un terrain qui n’était pas encore déblayé.

C’étaient ces trois factions qui, au mois de mars 1794, époque à laquelle se passe notre histoire, se partageaient l’intérieur de la Convention. Robespierre accusait Hébert d’athéisme et Danton de vénalité ; puis, à son tour, il était accusé par eux d’ambition, et le mot dictateur commençait à circuler.

Voilà donc quel était l’état des choses, lorsque Marceau, comme nous l’avons dit, vit pour la première fois Danton, se faisant de l’orchestre une tribune, et jetant à ceux qui l’entouraient de puissantes paroles. On jouait La Mort de César ; une espèce de mot d’ordre avait été donné aux dantonistes ; ils se trouvaient tous à cette représentation, et sur un signal donné par leur chef en se levant, ils devaient faire à Robespierre une application des vers suivants :

Oui, que César soit grand ; mais que Rome soit libre.

Dieux ! maîtresse de l’Inde, esclave au bord du Tibre !

Qu’importe que son nom commande à l’univers,

Et qu’on l’appelle reine alors qu’elle est aux fers ?

Qu’importe à ma patrie, aux Romains que tu braves,

D’apprendre que César a de nouveaux esclaves ?

Les Persans ne sont pas nos plus fiers ennemis ;

Il en est de plus grands. Je n’ai pas d’autre avis.

Et voilà pourquoi Robespierre, qui avait été prévenu par Saint-Just, était ce soir au Théâtre de la Nation, car il comprenait quelle arme serait entre les mains de ses ennemis, s’ils parvenaient à populariser l’accusation qu’ils portaient contre lui.

Cependant Marceau le cherchait vainement dans cette salle ardemment éclairée, où la ligne seule des baignoires restait dans une demi-obscurité à cause de la saillie que les galeries faisaient au-dessus d’elles, et ses yeux, fatigués de cette investigation inutile, retombaient à tout moment sur le groupe de l’orchestre, dont la conversation bruyante attirait l’attention de toute la salle.

— J’ai vu notre dictateur aujourd’hui, disait Danton. On a voulu nous réconcilier.

— Où vous êtes-vous rencontrés ?

— Chez lui ; il m’a fallu monter les trois étages de l’incorruptible.

— Et que vous êtes-vous dit ?

— Que je savais toute la haine que me portait le Comité, mais que je ne le redoutais pas. Il me répondit que j’avais tort, qu’il n’y avait pas de mauvaises intentions contre moi, mais qu’il fallait s’expliquer.

— S’expliquer, s’expliquer ! c’est bien avec des gens de bonne foi.

— C’est justement ce que je lui ai répondu ; alors ses lèvres se sont pincées, son front s’est plissé, j’ai continué ; certes, il faut comprimer les royalistes, mais il faut ne frapper que des coups utiles, et ne pas confondre l’innocent avec le coupable. – Eh ! qui vous a dit, a repris Robespierre avec aigreur, qu’on ait fait périr un innocent ? – Qu’en dis-tu ? pas un innocent n’a péri ! me suis-je écrié en m’adressant à Hérault de Séchelles, qui était avec moi, et je suis sorti.

— Et Saint-Just était-il là ?

— Oui.

— Que disait-il ?

— Il passait sa main dans ses beaux cheveux noirs, et de temps en temps arrangeait le nœud de sa cravate sur celui de Robespierre.

Le voisin de Marceau, dont la tête était appuyée sur ses deux mains, tressaillit, et fit entendre cette espèce de sifflement qui passe entre les dents serrées d’un homme qui se contient ; Marceau n’y prit pas autrement garde, et reporta son attention sur Danton et ses amis.

— Le muscadin ! disait Camille Desmoulins en parlant de Saint-Just, il s’estime tant, qu’il porte sa tête avec respect sur ses épaules comme un Saint-Sacrement.

Le voisin de Marceau écarta ses mains ; il reconnut la figure douce et belle de Saint-Just, pâle de colère.

— Et moi, dit celui-ci en se levant de toute sa hauteur, Desmoulins, je te ferai porter la tienne comme un saint Denis.

Il se retourna, on s’écarta pour le laisser passer, et il sortit du balcon.

— Eh ! qui le savait si près ? dit Danton en riant. Ma foi, le paquet est arrivé à son adresse.

— À propos, dit Philippeaux à Danton, as-tu vu le pamphlet de Laya contre toi ?

— Comment, Laya fait des pamphlets ! qu’il refasse L’Ami des Lois ; je serais curieux de le lire, le pamphlet s’entend.

— Le voici.

Philippeaux lui présenta une brochure.

— Eh ! il a signé, pardieu. Mais il ne sait donc pas que, s’il ne se sauve dans ma cave, on lui coupera le cou. Chut, chut, voilà la toile qui se lève.

Le mot chut se prolongea dans toute la salle ; un jeune homme qui n’était point de la conjuration continuait cependant une conversation particulière, quoique les acteurs fussent en scène. Danton étendit le bras, lui toucha l’épaule du bout du doigt, et, avec une courtoisie où il y avait une légère teinte d’ironie :

— Citoyen Arnault, lui dit-il, laisse-moi écouter comme si on jouait Marius à Minturnes.

Le jeune auteur avait trop d’esprit pour ne pas écouter une prière faite en ces termes ; il se tut, et le silence le plus parfait permit d’écouter une des plus mauvaises expositions qu’il y ait eu au théâtre, celle de La Mort de César.

Cependant, malgré ce silence, il était évident qu’aucun membre de la petite conjuration que nous avons signalée n’avait oublié le motif pour lequel il était venu ; des coups d’œil s’échangeaient, des signes se croisaient et devenaient plus fréquents au fur et à mesure que l’acteur approchait du passage qui devait provoquer l’explosion. Danton disait tout bas à Camille : C’est à la scène III, et il répétait les vers en même temps que l’acteur, comme pour hâter son débit, lorsque vinrent ceux-ci, qui les précèdent :

César, nous attendions de ta clémence auguste

Un don plus précieux, une faveur plus juste,

Au-dessus des États donnés par ta bonté...

César

Qu’oses-tu demander, Cimber ?

Cimber

La liberté.

Trois salves d’applaudissements les accueillirent.

— Voilà qui va bien, dit Danton, et il se leva à demi.

Talma commença :

Oui, que César soit grand, mais que Rome soit libre.

Danton se leva tout à fait, jetant autour de lui un regard de général d’armée, qui veut s’assurer que chacun est à son poste, quand tout à coup ses yeux s’arrêtèrent sur un point de la salle : la grille d’une baignoire venait de se soulever ; Robespierre y passait dans l’ombre sa tête aiguë et livide. Les yeux des deux ennemis s’étaient rencontrés, et ne pouvaient se détacher les uns des autres ; il y avait dans ceux de Robespierre toute l’ironie du triomphe, toute l’insolence de la sécurité. Pour la première fois, Danton sentit une sueur froide couler par tout son corps ; il oublia le signal qu’il devait donner : les vers passèrent sans applaudissements ni murmures ; il retomba vaincu : la grille de la baignoire se releva, et tout fut fait. Les guillotineurs l’emportaient sur les septembriseurs. 93 fascinait 92.

Marceau, dont l’esprit préoccupé s’occupait de tout autre chose que de la tragédie, fut peut-être le seul qui vît, sans la comprendre, cette scène, qui ne dura que quelques secondes ; cependant il eut le temps de reconnaître Robespierre ; il se précipita hors du balcon, il arriva à temps pour le rencontrer dans le corridor.

Il était calme et froid comme si rien ne s’était passé ; Marceau se présenta à lui et se nomma. Robespierre lui tendit la main : Marceau, cédant à un premier mouvement, retira la sienne. Un sourire amer passa sur les lèvres de Robespierre.

— Que voulez-vous donc de moi ? lui dit-il.

— Une entrevue de quelques minutes.

— Ici ou chez moi ?

— Chez toi.

— Viens alors.

Et ces deux hommes, agités d’émotions si différentes, marchaient à côté l’un de l’autre ; Robespierre, indifférent et calme ; Marceau, curieux et agité.

C’était donc là l’homme qui tenait entre ses mains le sort de Blanche, l’homme dont il avait tant entendu parler, dont l’incorruptibilité seule était évidente, mais dont la popularité devait paraître un problème. En effet, il n’avait, pour la conquérir, employé aucun des moyens qui avaient été mis en œuvre par ses prédécesseurs ; il n’avait ni l’éloquence entraînante de Mirabeau, ni la fermeté paternelle de Bailly, ni la fougue sublime de Danton, ni l’ordurière faconde d’Hébert ; s’il travaillait pour le peuple, c’était sourdement et sans en rendre compte au peuple. Au milieu du nivellement général du langage et du costume, il avait conservé son langage poli et son costume élégant 1 ; enfin, autant les autres prenaient de peine pour se confondre dans la foule, autant lui semblait en prendre pour se maintenir au-dessus d’elle ; et l’on comprenait, à la première vue, que cet homme singulier ne pouvait être pour la multitude qu’une idole ou une victime : il fut l’une et l’autre.

Ils arrivèrent ; un escalier étroit les conduisit à une chambre située au troisième ; Robespierre l’ouvrit : un buste de Rousseau, une table sur laquelle étaient ouverts Le Contrat socialet l’Émile,une commode et quelques chaises, formaient tous les meubles de cet appartement. Seulement, la propreté la plus grande régnait partout.

Robespierre vit l’effet que produisit cette vue sur Marceau.

— Voici le palais de César, lui dit-il en souriant ; qu’avez-vous à demander au dictateur ?

— La grâce de ma femme, condamnée par Carrier.

— Ta femme, condamnée par Carrier ! la femme de Marceau ! le républicain des jours antiques ! le soldat de Sparte ! Que fait-il donc à Nantes ?

— Des atrocités.

Marceau lui traça alors le tableau que nous avons mis sous les yeux du lecteur. Robespierre, pendant ce récit, se tourmentait sur sa chaise, sans l’interrompre ; cependant Marceau se tut.

— Voilà donc comme je serai toujours compris, dit Robespierre d’une voix enrouée, car l’émotion intérieure qu’il venait d’éprouver avait suffi pour opérer ce changement dans sa voix, partout où mes yeux ne sont pas pour voir, et ma main pour arrêter un carnage inutile… Il y a bien cependant assez du sang qu’il est indispensable de répandre, et nous ne sommes pas au bout.

— Eh bien donc ! Robespierre, la grâce de ma femme !

Robespierre pris une feuille de papier blanc :

— Son nom de fille ?

— Pourquoi ?

— Il m’est nécessaire pour constater l’identité.

— Blanche de Beaulieu.

Robespierre laissa tomber la plume qu’il tenait.

— La fille du marquis de Beaulieu, le chef des brigands ?

— Blanche de Beaulieu, la fille du marquis de Beaulieu.

— Et comment se fait-il qu’elle soit ta femme ?

Marceau lui raconta tout.

— Jeune fou ! jeune insensé ! lui dit-il ; devais-tu ?…

Marceau l’interrompit :

— Je ne te demande ni injures ni conseils ; je te demande sa grâce, veux-tu me la donner ?

— Marceau, les liens de famille, l’influence de l’amour, ne t’entraîneront jamais à trahir la République ?

— Jamais.

— Si tu te trouvais, les armes à la main, en face du marquis de Beaulieu ?

— Je le combattrais comme je l’ai déjà fait.

— Et s’il tombait entre tes mains ?

Marceau réfléchit un instant.

— Je te l’enverrais, et toi-même serais son juge.

— Tu me jures cela ?

— Sur l’honneur.

Robespierre reprit la plume.

— Marceau, lui dit-il, tu as eu le bonheur de te conserver pur à tous les yeux : depuis longtemps je te connais, depuis longtemps je désirais te voir.

S’apercevant de l’impatience de Marceau, il écrivit les trois premières lettres de son nom, puis s’arrêta.

— Écoute : à mon tour, dit-il en le regardant fixement, je te demande cinq minutes ; je te donne une existence tout entière pour ces cinq minutes : c’est bien payé.

Marceau fit signe qu’il écoutait. Robespierre continua :

— On m’a calomnié près de toi, Marceau, et cependant tu es un de ces hommes rares desquels je désire être connu ; car que m’importe le jugement de ceux que je n’estime pas ? Écoute donc : trois assemblées ont tour à tour agité les destins de la France, se sont résumées dans un homme, et ont accompli la mission dont le siècle les avait chargées : la Constituante, représentée par Mirabeau, a ébranlé le trône ; la Législative, incarnée en Danton, l’a abattu. L’œuvre de la Convention est immense, car il faut qu’elle achève d’abattre, et qu’elle commence à rebâtir. J’ai là une haute pensée : c’est de devenir le type de cette époque, comme Mirabeau et Danton ont été les types de la leur ; il y aura dans l’histoire du peuple français trois hommes représentés par trois chiffres : 91, 92, 93. Si l’Être suprême me donne le temps d’achever mon œuvre, mon nom sera au-dessus de tous les noms ; j’aurai fait plus que Lycurgue chez les Grecs, que Numa à Rome, que Washington en Amérique ; car chacun d’eux n’avait qu’un peuple naissant à pacifier, et moi j’ai une société vieillie qu’il faut que je régénère… Si je tombe, mon Dieu ! épargnez-moi un blasphème contre vous à ma dernière heure… Si je tombe avant le temps voulu, mon nom, qui n’aura accompli que la moitié de ce qu’il avait à faire, conservera la tache sanglante que l’autre partie eût effacée : la Révolution tombera avec lui, et tous deux seront calomniés… Voilà ce que j’avais à te dire, Marceau, car je veux, en tout cas, qu’il y ait quelques hommes qui gardent vivant et pur mon nom dans leur cœur, comme la flamme de la lampe dans le tabernacle, et tu es un de ces hommes.

Il acheva d’écrire son nom.

— Maintenant, voici la grâce de ta femme… Tu peux partir sans même me donner la main.

Marceau la lui prit et la serra avec force ; il voulut parler, mais il y avait trop de larmes dans sa voix pour qu’il pût articuler une parole, et ce fut Robespierre qui lui dit le premier :

— Allons, il faut partir, il n’y a pas un instant à perdre, au revoir.

Marceau s’élança sur l’escalier ; le général Dumas montait comme il descendait.

— J’ai sa grâce, s’écria-t-il en se jetant dans ses bras ; j’ai sa grâce, Blanche est sauvée…

— Félicite-moi à mon tour, lui répondit son ami : je viens d’être nommé général en chef de l’armée des Alpes, et je viens en remercier Robespierre.

Ils s’embrassèrent. Marceau se jeta dans la rue, courut vers la place du Palais-Égalité, où sa voiture l’attendait, prête à repartir avec la même vitesse qui l’avait amené.

De quel poids son cœur était soulagé ! que de bonheur l’attendait ! que de félicités après tant de douleurs ! Son imagination plongeait dans l’avenir ; il voyait le moment où du seuil du cachot il crierait à sa femme : Blanche, tu es libre par moi ; viens, Blanche, et que ton amour et tes baisers acquittent la dette de la vie.

De temps en temps cependant une inquiétude vague traverse son esprit, un tressaillement subit frappe son cœur, alors il excite les postillons, promet de l’or, le prodigue, en promet encore : les roues brûlent le pavé ; les chevaux dévorent le chemin, et cependant à peine s’il trouve qu’ils avancent ! partout des relais sont préparés, point de retard ; tout semble partager l’agitation qui le tourmente. En quelques heures il a laissé derrière lui Versailles, Chartres, Le Mans, La Flèche ; il aperçoit Angers ; tout à coup il éprouve un choc terrible, épouvantable : la voiture renversée se brise ; il se relève meurtri, sanglant, sépare d’un coup de sabre les traits qui attachent l’un des chevaux, s’élance rapidement sur lui, gagne la première poste, y prend un cheval de course, et continue sa route avec plus de rapidité encore.

Enfin, il a traversé Angers, il aperçoit Ingrandes, atteint Varades, dépasse Ancenis ; son cheval ruisselle d’écume et de sang. Il découvre Saint-Donatien, puis Nantes, Nantes ! qui renferme son âme, sa vie, son avenir. Quelques instants encore, il sera dans la ville, il en atteint les portes : son cheval s’abat devant la prison du Bouffay ; il est arrivé ; qu’importe ?

— Blanche ! Blanche !

— Deux charrettes viennent de sortir de la prison, répond le guichetier ; elle est sur la première…

— Malédiction !

Et Marceau s’élance à pied, au milieu du peuple, qui se presse, qui court vers la grande place. Il rejoint la dernière des deux charrettes ; un des condamnés le reconnaît :

— Général, sauvez-la, sauvez-la… Je ne l’ai pas pu, moi, et j’ai été pris… Vivent le roi et la bonne cause.

C’était Tinguy.

— Oui, oui !…

Et Marceau s’ouvre un chemin ; la foule le heurte, le presse, mais l’entraîne ; il arrive sur la grande place avec elle : il est en face de l’échafaud, il agite son papier en criant : Grâce ! Grâce !

En ce moment, le bourreau, saisissant par ses longs cheveux blonds la tête d’une jeune fille, présentait au peuple ce hideux spectacle ; la foule, épouvantée, se détournait avec effroi, car elle croyait lui voir vomir des flots de sang !… Tout à coup, au milieu de cette foule muette, un cri de rage, dans lequel semblent s’être épuisées toutes les forces humaines, se fait entendre : Marceau venait de reconnaître, entre les dents de cette tête, la rose rouge qu’il avait donnée à la jeune Vendéenne.

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