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Chapitre 2

Une heure après, l’armée de Bretagne sortait de ses logis et s’avançait en bon ordre pour livrer assaut au château de Saint-James-de-Beuvron.
Les ordres donnés par le connétable avaient été ponctuellement exécutés. M. de Cœtivi, avec vingt-cinq lances, s’était avancé du côté de Pontorson. Messire Alain de la Motte avait divisé ses archers en deux troupes, et, gardant le commandement de l’une, avait confié celui de l’autre à Guillaume, son fils. Monseigneur de Molac avait rassemblé ses écheliers, et Guillaume Éder, selon les ordres du connétable, se préparait à gravir la muraille du côté de l’occident, tandis qu’Artus, prenant avec lui la moitié de l’armée, tournait le château et s’apprêtait à donner l’assaut du côté du midi. Les Anglais, à leur tour, suivaient les mouvements des troupes assiégeantes avec une attention qui prouvait toute l’inquiétude que leur donnaient ces différentes manœuvres, et garnissaient, vers les deux ponts menacés, les remparts de leurs meilleures troupes. Aussi, à peine l’armée du connétable fut-elle à portée de trait, que les assiégés poussèrent des grands cris ; un sifflement aigu leur succéda, et trois ou quatre hommes tombèrent percés de part en part par les longues flèches des archers anglais.

Artus ordonna à ses hommes de serrer le front de la bataille en se couvrant de leurs boucliers, et continua de s’avancer vers les murailles. À peine avaient-ils fait trente pas que de nouveaux messagers de mort pénétrèrent dans ses rangs. Quelques blasphèmes se firent entendre ; cependant la troupe ne continua pas moins sa marche, laissant derrière elle ses morts et ses blessés se débattre sur un chemin de sang. Enfin, arrivé à une demi-portée de trait des remparts, Artus donna l’ordre de faire halte, et échelonna ses hommes sur une triple ligne ; alors les archers bretons plantèrent devant eux leurs boucliers en pointe, et, s’agenouillant derrière, ils s’apprêtèrent à renvoyer aux Anglais flèche pour flèche, mort pour mort.

Lorsqu’Artus vit le combat ainsi engagé, il donna l’ordre aux porteurs de fascines de s’avancer vers les fossés, en se faisant un bouclier de leur fardeau, et aux écheliers de les suivre ; puis lui-même, prenant un arc aux mains d’un archer breton qui venait de tomber, il protégea leur entreprise. Plusieurs chevaliers virent alors se ranger près de lui, comme, de nos jours, quelques officiers impatients se mêlent aux tirailleurs, pour peloter en attendant partie ; ce jeu, du reste, était d’autant moins dangereux, que leur armure les mettait à l’abri des traits, qui venaient s’émousser sur leurs cuirasses flamandes, que la lance elle-même avait peine à percer.

Cependant, parmi ces volées de flèches qui cliquetaient contre son armure comme la grêle sur un toit, Artus en sentit une le frapper plus violemment que les autres, et une légère douleur à l’épaule gauche lui prouva que, si éprouvée que fût sa cuirasse, la pointe de l’arme ennemie avait pénétré jusqu’à la chair. Il l’arracha aussitôt, et, l’examinant avec soin, il reconnut dans l’empennure le chiffre de Mathieu de Duncaster, fameux ouvrier anglais, qui s’était rendu célèbre par le choix du bois qu’il employait dans la fabrication de ses arcs, et la qualité du fer dont il garnissait ses flèches. À peine avait-il fini cet examen, qu’il se sentit de nouveau frappé à la cuisse. La flèche, cette fois encore, avait entamé la cuirasse, mais n’avait pu la traverser.

— Seriez-vous blessé, monseigneur ? s’écria avec inquiétude Guillaume de la Motte, qui était à ses côtés.

— Non point, grâce à ma bonne armure de Gand, reprit Artus. Mais il est urgent que je reconnaisse le drôle qui nous envoie de pareils cadeaux, et que j’en fasse promptement justice, car chacune de ces flèches tirées sur les gens des communes serait la mort d’un homme ; et vous-même, Guillaume, s’il vous apercevait au milieu de nous, armé à la légère comme vous l’êtes, votre jaquette de maille ne vous protégerait guère plus qu’un filet de pêcheur, et vous seriez bientôt criblé de flèches comme une pelote d’épingles.

— Mon Dieu, Seigneur, ayez pitié de moi ! murmura Guillaume de La Motte en tombant sur un genou.

— Qu’y a-t-il, Guillaume, mon pauvre enfant ? dit Artus.

— Il y a que je suis fortement frappé, monseigneur, mais, voyez-vous ce damné Gallois qui se penche sur le rempart pour me montrer à ses camarades ? c’est celui-là, c’est celui-là qui m’a tué.

Artus jeta les yeux sur l’archer, puis les reporta vers le blessé, et vit qu’en effet une de ces longues flèches anglaises qui avaient près de trois pieds de long, lui entrait au-dessous du sein droit et lui sortait entre les deux épaules. Artus comprit du premier coup d’œil que le pauvre Guillaume ne se trompait pas et que sa blessure était mortelle.

— Eh bien ! que désires-tu, Guillaume ? lui répondit Artus, et si l’accomplissement de ton désir est au pouvoir de l’homme, ta dernière volonté sera faite.

Guillaume ne pouvait plus parler, des flots de sang sortaient de sa bouche ; mais il montrait de la main l’archer qui l’avait blessé et qui s’applaudissait de sa victoire.

— Oui, oui, je te comprends, murmura Artus en ajustant sa meilleure flèche sur son arc ; et quoique ton dernier désir ne soit peut-être pas celui d’un bon chrétien, il n’en sera pas moins accompli. – Meurs en paix, Guillaume.

La flèche d’Artus partit à son tour, parcourut l’espace en sifflant, et, allant frapper le but où l’œil de son maître l’avait dirigée, elle traversa les deux tempes de l’archer, malgré le casque de cuir qui lui protégeait la tête. L’Anglais étendit les bras, laissa échapper son arc, et, se renversant en arrière, tomba entre les bras de ses camarades. Artus se retourna vers Guillaume. Un rayon de sanglante joie passait comme un éclair dans les yeux du mourant, qui poussa presque aussitôt un gémissement, se tordit, et expira.

— Aux murailles ! aux murailles ! s’écria Artus, profitant du désir de vengeance dont ce spectacle venait d’animer les chevaliers ; – aux murailles ! – Les fossés sont comblés et les échelles sont prêtes.

Et, donnant l’exemple, il s’élança aussitôt vers les remparts, suivi de ses capitaines et de ses hommes d’armes. Les archers restèrent en arrière pour protéger l’assaut en écartant les Anglais de la muraille.

En un instant cinquante échelles furent dressées, et, animé par l’exemple du connétable, chacun s’élança pour combattre main à main.

Déjà les assiégeants étaient arrivés à la moitié de la hauteur des remparts, lorsque le cri : les Anglais ! les Anglais ! se fit entendre derrière eux. Aussitôt, les archers chargés de protéger l’attaque, se croyant surpris, arrachèrent leurs boucliers du sol, et, les jetant sur leurs épaules, se prirent à fuir en répétant eux-mêmes le cri qui les avait alarmés. Alors les assiégés, voyant qu’ils n’avaient plus à combattre que les chevaliers et les hommes d’armes, commencèrent à faire pleuvoir sur leurs têtes, du haut des remparts, des pierres, des charpentes, des poutres, et enfin tous ces projectiles que la tactique des sièges a l’habitude d’amasser sur les murailles lorsqu’un assaut se prépare ; en même temps, un corps de cavalerie se fit ouvrir la porte la plus voisine, et, se déployant dans la plaine, vint charger par derrière cette armée, qui, d’assaillante qu’elle était tout à l’heure, avait grand-peine maintenant à garder la défensive.

Artus s’était jeté un des premiers au bas de l’échelle pour faire face à cette nouvelle attaque, et chacun, le reconnaissant à son cri de guerre et aux coups qu’il portait, s’était rallié autour de lui. Le combat s’était donc bientôt rétabli avec un nouvel acharnement au bas des murailles ; mais les chevaliers bretons, à pied et couverts de leurs lourdes armures, écrasés comme ils l’étaient par les pierres lancées du haut des remparts, percés sur les flancs par les flèches des archers, et attaqués de face par la cavalerie, ne pouvaient espérer ressaisir l’avantage qu’ils avaient perdu ; c’était donc plutôt pour mourir que pour vaincre qu’ils continuaient de se défendre, et parce que, voyant le connétable engagé de sa personne, ils avaient honte de l’abandonner. Mais il était évident que sa chute aurait mis à l’instant même fin au combat : aussi tous les efforts des Anglais se dirigeaient-ils contre lui, d’autant plus aisément que lui-même les rappelait sur sa tête en jetant son cri de guerre aussitôt qu’ils semblaient s’égarer d’un autre côté.

Tout à coup le cri de Bretagne et Richemont, poussé par des voix amies, retentit de l’autre côté de cette masse qui pressait les assiégeants contre la muraille ; les cris les Bretons ! les Bretons ! se firent entendre. À leur tour, les soldats des remparts les répétèrent avec inquiétude ; un désordre visible se mit dans les rangs des Anglais ; hommes et chevaux s’écartaient ou étaient renversés devant une puissance invisible encore, mais qui se rapprochait de plus en plus. Enfin, comme des mineurs qui se rencontrent, le faible rempart qui séparait Artus du secours qui lui arrivait fut renversé, et monseigneur de Cœtivi, sanglant et mutilé, vint tomber expirant aux pieds du connétable.

C’était cette troupe, destinée à battre la compagne, qui avait donné l’alarme aux archers bretons, et qui, voyant que, dans la terreur panique qui les avait saisis, ils avaient abandonné leur général, s’était précipitée à son secours et venait effectivement de le sauver.

Artus s’élança sur le premier cheval qu’on lui présenta, renfonça dans son fourreau le tronçon de son épée de connétable, et, s’emparant d’une hache d’armes qu’il trouva par hasard à l’arçon de la selle, il poursuivit la cavalerie anglaise jusqu’à la porte de la ville, qui se referma derrière elle. Alors il revint à l’endroit où l’assaut avait été donné ; mais les échelles avaient été brisées par les assiégés ; des torches résineuses jetées sur les fascines les avaient enflammées ; ses troupes elles-mêmes, harassées de fatigue, indiquaient, par leur contenance, que l’obéissance seule les entraînait sur les pas de leur connétable. Artus comprit que la journée était perdue, et, tout en pleurant de rage, donna le signal de la retraite, que ne songèrent point à troubler les Anglais.

En arrivant au camp, il apprit que l’attaque commandée par Guillaume Éder n’avait pas été plus heureuse que la sienne ; dès le commencement de l’assaut, Guillaume avait été écrasé par un quartier de rocher que les Anglais avaient fait rouler sur les échelles. Monseigneur de Molac avait été tué d’un coup de flèche. Messire Alain de La Motte, acculé contre un étang, s’y était précipité avec son cheval, et n’avait plus reparu. Enfin, cette escarmouche avait été aussi fatale à la chevalerie bretonne qu’aurait pu l’être une grande bataille perdue.

Artus donna les mots de garde, et, se retirant dans sa tente, défendit que personne vînt l’y troubler.

Il resta ainsi sans prendre aucune nourriture jusqu’à dix heures du soir. Enfin, mourant de besoin, il appela la sentinelle qui devait veiller devant sa tente. La sentinelle ne répondit point.

Ne comprenant rien à ce silence, il s’avança jusqu’à la porte : la porte n’était point gardée. Alors il appela son secrétaire, ses écuyers, ses pages, et les interrogea. Mais il n’en put rien apprendre, si ce n’est que quelque chose d’étrange s’était préparé toute la soirée dans le camp. Ils avaient vu des figures sinistres, ils avaient questionné sans obtenir de réponse. Enfin ils étaient rentrés à l’heure du couvre-feu, et depuis lors, s’étant tenus cois et couverts, ils n’en savaient pas plus que lui.

En ce moment, une lueur sanglante commença de paraître vers l’extrémité orientale du camp : les étoiles rougirent ; le ciel se ternit de pourpre ; le feu venait de prendre aux logis des archers, et cependant aucun signe d’alarme n’en avait donné connaissance.

Artus regardait avec stupéfaction cet incendie silencieux qui s’approchait rapidement, sans qu’aucun effort s’opposât à sa violence. À tout moment il s’attendait à entendre jeter des clameurs de détresse, à voir ses soldats apparaître au milieu des flammes. Mais tout, au contraire, restait muet et mort, comme si, depuis un siècle, ces logis avaient cessé d’être la demeure des hommes. Enfin, ne pouvant plus résister à son impatience, il poussa lui-même un grand cri d’alarme. Un cheval à demi brûlé, qui s’élança d’une baraque croulante, et qui passa rapidement près de lui en hennissant de douleur, fut la seule créature vivante qui lui répondit.

Alors la vérité lui apparut hideuse comme un fantôme. Ses genoux tremblèrent sous lui, et la sueur de la honte coula sur son visage.

L’armée tout entière s’était retirée en mettant le feu à ses logis, et avait abandonné son connétable.

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