CHAPITRE VIII
ARGUMENT.
Siu-kien est épris de Blanche, et cherche un stratagème pour la posséder.
LORSQUE M. Siu était allé, avec Hân-wen, à la pharmacie de la rue des Trois-branches, il avait vu Blanche, qui était douée d'une rare beauté, et en était devenu follement épris. Rentré chez lui, il ne faisait que penser à elle du soir au matin, et poussait sans cesse de profonds soupirs. Tchin-chi, sa femme, lui demanda souvent le sujet de sa tristesse, mais elle n'obtint aucune réponse. Au bout de quelques jours, il tomba malade et fut obligé de se mettre au lit; tout son corps était en feu. Il prit des médicaments, mais ce fut en vain. La maison entière était en émoi, et l'on ne savait plus quel parti prendre. Il y avait un domestique nommé Laï-hing, qui avait accompagné son maître avec Hân-wen, et qui savait le secret de sa maladie. Un jour il était tristement assis au bas de l'escalier, et disait en soupirant: «Lorsqu'on n'adore pas le Pousa (le dieu) qu'on a devant les yeux, il faut adorer le Bouddha qui habite le ciel d'Occident.» Comme Tchin-chi sortait en ce moment, elle remarqua ces paroles qui vinrent frapper son oreille. «Laï-hing, demanda-t-elle au domestique, que veux-tu dire par ces mots: «Si l'on n'adore pas le Pousa qu'on a devant les yeux, il faut adorer le Bouddha qui habite le ciel d'Occident?»
--Hélas! madame, s'écria Laï-hing, la maladie de M. Siu est une maladie qu'il s'est donnée lui-même.
--Qu'entendez-vous, repartit Tchin-chi, par une maladie qu'il s'est donnée lui-même? Parlez, je vous écoute.»
Laï-hing voulut parler, mais il s'arrêta dès les premiers mots. Tchin-chi entra en colère. «Si vous voulez parler, lui dit-elle, eh bien, parlez jusqu'au bout. Que signifie cette hésitation?»
Laï-hing ne put résister aux instances pressantes de sa maîtresse. «Madame, lui dit-elle, ces jours derniers, monsieur est allé avec Hân-wen dans la rue des Trois-branches, où il a vu Blanche, sa femme, qui est douée de la plus rare beauté. Depuis ce moment, il ne cesse de penser à elle, et c'est là la seule cause de son mal. N'avais-je pas raison de dire que c'est une maladie qu'il s'est donnée lui-même?»
En entendant ces paroles, Tchin-chi eut autant envie de rire que de se fâcher. Elle entre précipitamment dans la chambre de son mari, ouvre les rideaux, et s'assied au bord du lit. Elle voit que M. Siu était dans un accablement profond, et qu'il était même privé de connaissance. «Monsieur! lui cria-t-elle d'une voix forte, comment vous trouvez-vous?»
M. Siu ouvre les yeux, et quand il aperçoit sa femme, il reste long-temps sans parler, et pousse de longs soupirs.
«Monsieur, lui dit-elle avec bonté, si l'amour est pour quelque chose dans votre maladie, dites-le-moi franchement. Je ne suis point une femme jalouse, et vous auriez tort de me cacher la vérité.»
M. Siu s'aperçut, d'après ce peu de mots, que sa femme connaissait la véritable source de son mal; il vit bien qu'il lui serait impossible de la tromper. «Chère épouse, lui dit-il, depuis que j'ai vu la rare beauté de Blanche, je ne puis m'empêcher de penser à elle du matin au soir. Voilà la cause de ma maladie. Imaginez, je vous en prie, quelque stratagème qui me fournisse l'occasion de me trouver seul avec Blanche; autrement c'en est fait de moi.
--Vous avez vraiment perdu la tête, lui dit Tchin-chi en riant aux éclats. Vous avez une femme légitime, et une femme du second rang: dites-moi un peu quelles belles qualités vous trouvez dans Blanche, qui n'est pas autre chose qu'une femme galante, pour tomber malade à cause d'elle? Cependant, puisque vous êtes follement épris de ses prétendus charmes, je vais chercher un stratagème qui puisse vous procurer le remède que vous désirez.»
A ces mots, M. Siu ne se possède plus de joie. «Chère épouse, lui dit-il, si vous avez quelque heureux stratagème, je vous supplie de le mettre promptement en oeuvre pour me sauver.
--Monsieur, s'écria-t-elle après quelques instants de réflexion, j'ai votre affaire; mais pour réaliser ce projet, il faut attendre que vous soyez rétabli.
--Chère épouse, lui dit-il avec vivacité, puisque vous avez trouvé un heureux stratagème, je n'ai plus besoin de soins ni de médicaments: je suis guéri.» A ces mots, il se lève précipitamment, et supplie sa femme de lui faire connaître son projet.
«Maintenant, lui dit-elle, les belles fleurs du Méou-tân qui est dans la bibliothéque, viennent de s'épanouir dans tout leur éclat. Je l'inviterai sous le prétexte de venir admirer les fleurs du Méou-tân. Dès qu'elle sera arrivée, je ferai servir une collation dans votre cabinet. Vous pourrez en attendant vous cacher dans ma chambre. Quand le repas sera fini, j'entrerai dans ma chambre avec elle pour changer de vêtements; ensuite je ferai exprès de sortir pour quelques instants: alors le poisson tombera dans le filet. Je ne crains point qu'elle résiste à vos désirs; mais je vois une difficulté: vous n'êtes pas encore bien rétabli, et, par prudence, vous devez attendre que vous ayez recouvré votre première vigueur.»
A ces mots, M. Siu est transporté de joie. «Chère épouse, s'écria-t-il, vous avez vraiment trouvé un admirable stratagème, et la seule idée de mon bonheur m'a presque guéri.
--Monsieur, lui dit Tchin-chi en souriant, n'allez pas si vite.... Vous devez modérer cette ardeur imprudente.» Les deux époux continuèrent à rire et à s'égayer d'avance sur le succès de ce stratagème.
L'amant se réjouirait d'expirer sous le Méou-tân en fleurs. Il serait heureux d'aller au sombre empire, pourvu qu'il y fût conduit par l'amour.
Au bout de quelques jours, M. Siu se trouva parfaitement rétabli; et quand il eut mûrement arrêté son projet avec sa femme, il remit un billet à Laï-hing pour qu'il allât inviter Blanche à accepter le lendemain une collation.
Laï-hing remua la tête en faisant un signe d'intelligence. Il prit les ordres de ses maîtres, et partit.
Dès qu'il fut arrivé à la maison de Hân-wen, «Monsieur Hiu, lui dit-il, comme les fleurs du Méou-tân qui est dans la bibliothéque viennent de s'épanouir ce matin, et que, de plus, M. Siu est absent, ma maîtresse m'a chargé de remettre un billet à madame Blanche, afin qu'elle vienne admirer ses fleurs. Elle ose espérer que vous voudrez bien lui permettre de répondre à cette invitation.» A ces mots, il présente le billet à Hân-wen.
«Je suis reconnaissant, répondit Hân-wen, de la peine que madame votre maîtresse a bien voulu prendre. Je vous prie de vous asseoir.» A ces mots, il entre en riant dans la chambre de sa femme. «Madame Siu, lui dit-il, a envoyé exprès une personne, avec un billet de sa main, pour vous inviter à venir voir demain matin les fleurs du Méou-tân qui sont épanouies. J'ignore si vous voulez répondre à cette invitation.»
Blanche, qui savait d'avance de quoi il s'agissait, consentit gaîment à cette demande.
Hân-wen sortit, et dit à Laï-hing: «Prenez la peine d'aller dire à madame votre maîtresse que demain matin, ma femme se rendra à son hôtel pour répondre à son aimable invitation; seulement elle la prie de ne point se mettre en dépense.»
Laï-hing fut ravi de cet heureux résultat, et il quitta promptement Hân-wen pour venir rendre compte à M. Siu du succès de sa commission. Celui-ci fut transporté de joie, et il aurait voulu être déjà au lendemain matin. On peut dire avec le poète:
Il se prépare secrètement à enlever le jade et à dérober le parfum.
Il voudrait vaincre par la ruse cette jeune beauté qui est douée de divins attraits.
La nuit fut bientôt écoulée. Tchin-chi se leva de bonne heure, et fit faire tous les préparatifs nécessaires. Quelques instants après, Laï-hing accourut avec un air épanoui, et annonça que la chaise à porteurs de madame Blanche était déjà devant la maison.
M. Siu s'esquiva promptement, et alla se cacher dans la chambre de sa femme.
Tchin-chi sort pour recevoir Blanche au sortir de sa chaise, et la conduisit dans le salon. A peine l'eut-elle regardée qu'elle fut frappée de sa rare beauté, qui effaçait l'éclat de la lune et le coloris des fleurs. «Je ne m'étonne plus, se dit-elle en elle-même, que mon mari soit devenu malade à cause d'elle.» Aussitôt elle fit congédier les porteurs de chaise. Elles s'assirent dans le salon, et après les civilités d'usage: «Mon mari, lui dit Blanche, a reçu de grands bienfaits de M. Siu; il lui doit son salut, et jusqu'ici il n'a pu lui témoigner sa reconnaissance. Aujourd'hui encore, madame, vous avez daigné m'inviter. J'avais l'intention de me défendre de cet honneur; mais j'ai craint de manquer aux convenances. C'est pour ce motif que je me suis hâtée de répondre à votre aimable invitation.
--Madame, lui répondit Tchin-chi, vos compliments me rendent confuse. C'est moi, au contraire, qui vous dois de la reconnaissance. Mon mari est sorti pour aller rendre visite à un parent. Il ne doit revenir que demain matin; et comme les Méou-tân viennent de s'épanouir, j'ai profité de cette double circonstance pour vous inviter à venir prendre une petite collation, et jouir avec moi de la beauté des fleurs. J'espère que vous voudrez bien m'excuser si je ne vous reçois pas d'une manière digne de vous.»
Blanche se leva et lui fit ses remercîments. Comme elles étaient à causer ensemble, elles voient arriver Laï-hing qui leur annonce que la collation est servie, et invite sa maîtresse à passer dans la salle à manger.
Tchin-chi conduit Blanche dans le cabinet d'étude pour voir les fleurs du Méou-tân, dont les teintes blanches et pourprées semblaient rivaliser de richesse et d'éclat. Quand elles eurent admiré la beauté des fleurs, une jeune servante vint les presser de se mettre à table.
Madame Siu céda poliment le siége d'honneur à Blanche, et par déférence elle alla s'asseoir trois places au-dessous d'elle. Après que le vin eut été présenté plusieurs fois aux convives. Blanche se leva en faisant semblant de prendre congé de Tchin-chi.
«Ma soeur, lui dit madame Siu, entrons dans ma chambre pour changer de vêtements et causer gaîment ensemble.» Blanche fait un mouvement de tête en signe d'assentiment; puis elle suit Tchin-chi dans sa chambre. Elles changent de vêtements, et s'asseyent à la même table.
Tchin-chi demanda plusieurs fois le thé; mais personne ne lui répondit. «Je ne sais où sont ces scélérates de servantes, s'écria-t-elle en prenant à dessein un air irrité; est-il possible qu'il n'y en ait pas une seule ici pour nous servir! Je vous en prie, ma soeur, veuillez rester assise; j'irai moi-même chercher le thé.
--Comment pourrais-je souffrir, reprit vivement Blanche, que vous preniez tant de peine à cause de moi?
--C'est mon devoir, c'est mon devoir,» lui répondit Tchin-chi. En disant ces mots, elle sortit de la chambre.
Dans ce moment, M. Siu, qui était caché sous le lit, sortit promptement de sa retraite et se présenta devant Blanche. Elle fait semblant d'être remplie d'effroi à sa vue, et se lève comme pour s'enfuir. Il court après Blanche, et se jetant à ses pieds: «Madame, lui dit-il, depuis le jour où votre serviteur a vu l'éclat de vos charmes, son âme égarée ne voit que vous, ne rêve qu'à vous seule! Il oublie de manger, il perd le sommeil, et sa vie mourante est prête à s'échapper. Puisque le ciel m'a accordé la faveur de vous trouver aujourd'hui, je vous en supplie, ayez pitié de mon tourment, et accordez-moi un instant de bonheur. De ma vie, je n'oublierai cette faveur inespérée.
--Monsieur, lui dit Blanche en lui présentant les deux mains pour le relever, vous avez délivré mon mari des rigueurs de l'exil, vous l'avez rendu aux voeux de son épouse, et jusqu'ici je n'ai pu vous remercier dignement d'un si grand bienfait; quand je sacrifierais cent fois ma vie, ce serait encore trop peu pour vous témoigner toute ma reconnaissance. Puisque vous daignez, monsieur, m'honorer de votre amour, comment oserais-je me refuser à vos ordres? Je suis heureuse de pouvoir vous payer au moins de la millième partie de vos bienfaits; mais je crains que votre femme ne vienne: je serais couverte de confusion si elle nous surprenait en ce moment.
--Madame, s'écrie monsieur Siu transporté de joie, si vous daignez vous rendre à mes voeux, j'aurai pour vous une reconnaissance sans bornes. Quant à ma femme, c'est mon adjudant: ne craignez pas qu'elle vienne.
--Ah! ah! s'écria Blanche en riant, il paraît que vous aviez comploté ensemble pour me faire tomber dans le piége. Eh bien, allez fermer la porte de la chambre, et revenez tout de suite.» A ces mots elle se met au lit la première, et laisse retomber les rideaux de soie.
M. Siu ne se possède pas de joie, et une vive émotion s'empare de tout son corps. Il court fermer la porte de la chambre, revient promptement sur ses pas, et s'élance vers le lit. Il ouvre, en palpitant, les rideaux; mais il reste immobile d'étonnement et pousse des cris d'effroi. Le lecteur se demande sans doute la cause de ses cris: le lit était vide, et il n'y vit pas même l'ombre de Blanche.
Tchin-chi et tous les domestiques ayant entendu de dehors les cris perçants qui retentissaient dans la chambre, accourent précipitamment pour voir ce que c'était; mais ils trouvent la chambre étroitement fermée. Ils enfoncent la porte, et ne voient point Blanche. M. Siu était renversé par terre, les yeux effarés et la bouche béante. Tout le monde s'empresse autour de lui, et tâche de rappeler l'usage de ses sens. M. Siu et sa femme aperçoivent sur le chevet du lit une feuille de papier écrit. Tchin-chi la prit et la présenta à son mari, qui y lut les lignes suivantes:
Je suis venue du palais d'or qui s'élève aux bords du lac Yao-tchi. Montée sur un phénix, je me promène dans le pays des dieux. Parce que mon union avec Hân-wen était décrétée depuis des siècles, je suis descendue, par ordre de ma maîtresse, de la cime sacrée que j'habitais.
C'est en vain qu'un homme perdu de moeurs a employé un perfide stratagème pour posséder la femme de son ami.
Les hommes doivent réprimer les désirs de leur coeur, s'ils veulent se préserver de la corruption du siècle.
Après avoir lu ces vers, M. Siu pencha tristement la tête et tomba dans un abattement profond. Tchin-chi s'efforça de le consoler, et défendit aux domestiques de divulguer au dehors ce qui venait de se passer. Seulement elle ignorait où s'était enfuie Blanche, et elle craignait que Hân-wen ne vînt la chercher dans sa maison. Elle ne pouvait se défendre d'une vive inquiétude. Cependant plusieurs jours s'étant passés sans que Hân-wen vînt demander sa femme, elle commença à se tranquilliser.
Cet événement guérit M. Siu de sa folle passion. Si vous désirez savoir ce qu'était devenue Blanche, lisez le chapitre neuvième.