‹ Blanche et Bleue ou les deux couleuvres-fées, roman chinoisChapitre 14 sur 18 · CHAPITRE IX.

CHAPITRE IX.

ARGUMENT.

Hân-wen étant allé se promener sur la Montagne-d'Or, Fa-haï veut le délivrer de l'obsession des deux Fées.

REVENONS maintenant à Blanche. Au moment où Siu-kien vint pour ouvrir les rideaux du lit, elle se rendit invisible, et s'en retourna chez elle. Le jour commençait déjà à s'obscurcir. Hân-wen fut rempli de surprise en la voyant. «Chère épouse, lui dit-il, comment se fait-il que vous reveniez à pied?»

Blanche se garda bien de dire un mot du tour qu'elle venait de jouer à son ami. «Mes porteurs de chaise se sont égarés au milieu du chemin, lui répondit-elle en riant; je les ai laissés là, et je m'en suis revenue à pied. Je suis toute fatiguée du voyage que j'ai fait.

--En ce cas, lui dit Hân-wen, entrez promptement dans votre chambre, pour prendre le repos dont vous avez besoin.»

Blanche entra lentement dans sa chambre, et quand elle se vit seule avec sa servante, elle lui raconta tout ce qui s'était passé. La petite Bleue ne put s'empêcher de rire aux éclats de la mésaventure de Siu-kien.

Mais le temps s'écoule avec la rapidité de la flèche qui fend les airs. Bientôt arriva l'hiver avec ses frimas, auxquels succédèrent les charmes du printemps. Un jour Siu-kien invita Hân-wen à venir dîner chez lui, à l'occasion de la saison nouvelle. Comme il se disposait à partir, Blanche lui recommanda avec prières de revenir promptement: Hân-wen le lui promit. Aussitôt il prit congé de sa femme et sortit. Quand il fut arrivé, Siu-kien vint le recevoir, et le fit entrer dans la salle à manger, où tout avait été préparé en l'attendant. Ils s'assirent et burent gaîment ensemble.

Le repas fini, Siu-kien invita Hân-wen à faire une promenade. «Mon frère, lui dit-il, près d'ici s'élève le temple de la Montagne-d'Or, c'est une des merveilles de cette contrée. Ces jours derniers, on l'a décoré avec une rare magnificence. Ce temple est sous la direction d'un vénérable vieillard, dont le nom de religion est Fa-haï. Il possède une grande puissance en magie, et il est doué de la connaissance du passé et de l'avenir. Si vous voulez, nous profiterons de notre loisir et de cette belle matinée de printemps, et nous irons nous promener dans ce temple.

--Vous avez une heureuse idée, lui répondit Hân-wen d'un air épanoui. J'y vois deux avantages: d'abord j'aurai l'occasion de voir un temple magnifique; et en second lieu, je pourrai consulter ce Saint-homme sur ma destinée. Partons sans perdre de temps.»

Siu-kien le voyant dans de si bonnes dispositions, ordonna sur-le-champ à son domestique de desservir. Les deux amis s'occupent un instant de leur toilette, et partent en se donnant le bras. Tout en marchant, ils ne peuvent se lasser d'admirer les charmes du printemps qui se déployaient à leurs yeux, tantôt sur de riants paysages, tantôt sur des parterres brillant de mille couleurs. Bientôt ils arrivèrent au temple de la Montagne-d'Or. A peine l'ont-ils regardé, qu'ils voient s'élever au-dessus de leur tête une pagode d'une beauté et d'une richesse sans égale.

Ils visitent le vaste temple[27] où règne un silence mystérieux; ils voient des tours hardies qui s'élancent dans les airs, des milliers de portes ornées de sculptures et étincelant de l'éclat des pierres précieuses. Le palais de Bouddha était entouré de pics sourcilleux qui dérobaient la vue des nuages et adoucissaient la brillante clarté du jour. Des ruisseaux transparents serpentaient autour du temple, et des vases élégants, placés sur leurs bords, répandaient dans l'air de célestes parfums. Tantôt on entendait le sourd murmure des cloches, tantôt le bruit solennel des cantiques, qui s'élevait par degrés comme celui des vagues qu'apporte le flux de la mer. Les arbres de la montagne flottaient majestueusement autour de l'édifice sacré, et le protégeaient en toute saison de leur ombre fraîche et pure. Souvent les flots, qui coulaient à ses pieds, étaient sillonnés par des barques ornées de riches couleurs, que montaient des lettrés célèbres ou des voyageurs distingués. Quelquefois, après une promenade entreprise dans un but futile, ils entraient dans le couvent, et, renonçant tout à coup au monde, ils demandaient à partager les devoirs de la vie religieuse. On peut dire que la Montagne-d'Or, avec toutes ses merveilles, était un séjour digne des dieux.

Les deux voyageurs ne peuvent se lasser d'admirer la magnificence du temple. Après avoir parcouru plusieurs galeries, ils entrent dans le sanctuaire et se prosternent devant la statue de Fo (Bouddha). Dans l'intérieur du temple, un prêtre, nommé Fa-haï, était assis sous un dais majestueux. Comme il savait d'avance l'arrivée de Hân-wen et de Siu-kien, il sortit de l'enceinte sacrée, et alla au-devant d'eux. «Messieurs, leur dit-il après les saluts d'usage, veuillez entrer afin que je vous offre le thé.»

Ils rendent au religieux ses salutations, et après l'avoir remercié, ils entrent avec lui dans le couvent. Quand ils se furent assis à la place marquée par les rites, et qu'ils eurent pris le thé, Fa-haï leur adressa la parole: «Ce matin, dit-il, pendant que j'étais en méditation, j'ai su d'avance que deux nobles hôtes devaient m'honorer de leur visite. J'oserai demander quel est leur illustre nom de famille?

--Votre disciple s'appelle Siu, répond l'ami de Hân-wen, et son surnom est Kien; il est originaire de ce pays. Monsieur, que voici, s'appelle Hiu, et son surnom est Sien; il est né dans la province de Tché-kiang. Depuis long-temps nous avons entendu parler de la sainteté de cette pagode et de vos sublimes leçons sur la doctrine de Bouddha. Voilà le motif qui nous a engagés à venir admirer ce temple et recevoir vos sages instructions.

--Il y a long-temps, il y a bien long-temps, lui répondit Fa-haï, que je désirais de vous voir! J'oserai demander à monsieur Hiu, si son illustre épouse ne porte pas le nom de Blanche, et le surnom de Tchin-niang?

--Oui, mon père, s'écria Hân-wen rempli d'étonnement, tels sont en effet les noms de mon humble épouse. Comment avez-vous pu les savoir?

--Mon fils, lui dit Fa-haï en souriant, le vieux prêtre qui vous parle connaît le passé et l'avenir. D'ailleurs, il n'est pas difficile d'apercevoir cet air ensorcelé qui est répandu sur votre noble visage. Cette fée n'a point une obscure origine. C'était jadis l'esprit de la Couleuvre blanche, qui pratiquait la vertu dans _la grotte du Vent-pur_, sur la _montagne de la Ville-bleue_, dans la province de Ssé-tchouen. Elle pensa au monde, se transporta à Hang-tcheou, et fixa son séjour dans le jardin fleuri du palais de Kieou-wang. Elle a une servante nommée la petite Bleue, qui est aussi l'esprit d'une Couleuvre. Il y a déjà plusieurs années que vous vous laissez fasciner par ces fées, dont l'union avec vous était décrétée depuis des siècles. Elles ont dérobé de l'argent dans le trésor de Tsien-tang, et des objets précieux dans le cabinet de l'empereur, et deux fois elles vous ont conduit à subir un châtiment rigoureux. Vous souvenez-vous, mon fils, qu'à l'époque appelée Touan-yang, Blanche, pour avoir bu, malgré elle, du vin mêlé de soufre mâle, reprit tout à coup sa première forme, et que la vue de sa métamorphose vous fit mourir de frayeur? Quelque temps après, elle vous trompa par un adroit stratagème, et vous avez continué à vivre avec elle comme auparavant. Gardez-vous maintenant de retourner chez vous, c'est le seul moyen de conserver votre vie. Mais si vous ne suivez pas les conseils du vieux prêtre qui vous parle, vous êtes un homme perdu!»

A ces mots, Hân-ven est saisi d'un frisson subit. «Les paroles de Fa-haï, se dit-il en lui-même, sont précieuses comme l'or et le jade; chaque mot, sorti de sa bouche, est l'expression de la vérité. C'en est fait de moi, si je ne me dérobe pas sur-le-champ aux persécutions de ces deux fées!»

Il dit, et se jetant aux pieds du religieux: «Mon père, lui cria-t-il d'une voix suppliante, votre disciple s'est laissé tromper par des fées, et il ne peut, tout seul, se soustraire à leur fatale puissance. Je vous en prie, ayez pitié de moi, et daignez me sauver!

--Levez-vous, mon fils, lui dit Fa-haï en lui présentant la main. Ce vieux prêtre, en entrant dans la vie religieuse, a adopté la bienveillance et la tendre pitié, comme la base de sa conduite. Puisque votre coeur s'ouvre à la vérité, et que vous priez ce vieux prêtre de vous sauver du péril où vous êtes, c'est la chose la plus facile. Je vous engage à rester quelque temps dans mon humble couvent. Je crois bien que les deux Fées n'oseront venir vous chercher sur la Montagne-d'Or; et quand elles se seront retirées dans un autre pays, vous pourrez alors descendre de la montagne.

--Mon père, lui répondit Hân-wen avec émotion, votre serviteur est las d'être obsédé par ces deux fées. Veuillez m'admettre au nombre de vos disciples; mon unique désir est de me faire couper les cheveux et d'embrasser la vie religieuse.

--Mon fils, lui dit Fa-haï en souriant, les liens qui vous attachent au monde ne sont pas encore brisés; plus tard, nous nous retrouverons ici, à l'époque marquée par le ciel. Maintenant il n'est pas nécessaire de vous couper les cheveux, il vous suffira de rester quelque temps dans ce couvent.

Hân-wen obéit. Siu-kien, qui se trouvait près d'eux, entendit les paroles de Fa-haï, et il éprouva un sentiment de surprise et de crainte, en songeant à tout ce qui s'était passé. Mais le changement subit qui venait de s'opérer dans Hân-wen, redoublait encore sa surprise et son émotion. Aussitôt il prit congé de Fa-haï et de Hân-wen, descendit seul de la montagne, et s'en retourna chez lui.

Nous laisserons maintenant Hân-wen dans le monastère. Ce séjour momentané donna lieu à une multitude d'événements qui méritent d'être racontés. La place étroite où s'élevait le temple fut assaillie subitement par une vaste inondation. Si le lecteur veut savoir ce qui se passa ensuite, qu'il lise le chapitre dixième.

NOTES:

[27] Cette description est imprimée d'une manière aussi imparfaite que le reste de l'ouvrage; mais la difficulté des vers m'a empêché de rétablir tous les caractères illisibles ou incorrects qui s'y trouvent. Plusieurs endroits de ma traduction ont dû se ressentir de ce défaut.