‹ Bonheur et malheur du nomChapitre 1 sur 10 · Scène II.

Scène II.

Un salon dans la maison d’Aurelio.

Entrent DOÑA VIOLANTE et NICE

nice.

Voilà que mon seigneur rentre à la maison en lisant je ne sais quels papiers.

doña violante.

Ôma chère Nice ! l’audace est parfois bien craintive, et c’est lorsqu’elle s’aventure le plus, qu’elle a le moins de courage. Depuis que j’ai écrit à don César pour lui exprimer combien j’étais sensible à son amour aussi constant que soumis, j’ai peur même de mon ombre.

nice.

Eh quoi ! madame…

doña violante.

Il me semble que mon sein est transparent, et que mon père peut y voir tous les mouvemens de mon cœur. (À part.) Ciel ! le voici !

Entre AURELIO.

aurelio.

Violante ?

doña violante.

Qu’avez-vous, mon père ? vous revenez bien promptement et vous paraissez tout préoccupé.

aurelio.

Ce n’est rien. Au moment où je sortais, un exprès m’a remis une lettre, et comme il est urgent que j’y réponde… Mais qui donc a pénétré jusqu’ici ?

Entre TRISTAN.

tristan, à part.

Puisque le vieux n’est pas dans la maison, il faut que j’aille jusqu’au fond de l’appartement pour chercher Nice, à qui je dois rendre le message.

aurelio.

Qui cherchez-vous ici, cavalier ?

tristan, à part.

Peste soit de la rencontre ! (Haut.) Vous, seigneur.

aurelio.

Moi ?

tristan.

Vous-même.

aurelio.

Ne pouviez-vous pas frapper à la porte ?

tristan.

C’est que, voyez-vous, j’ai craint de faire du bruit.

aurelio.

Enfin que me voulez-vous ?

tristan.

Je désirais vous remettre ce papier.

aurelio.

De qui est-ce ?

tristan.

C’est à vous, puisque c’est pour vous que je l’apporta.

aurelio.

Vous m’avez l’air bel-esprit ?

tristan.

Je suis à demi bachelier.

aurelio.

Qui est votre maître ?

tristan.

Le seigneur don Félix. Ne l’oubliez pas, je vous prie, car cela est de la plus haute importance ; et, s’il le faut, je vous le répéterai cent mille fois de suite.

aurelio.

Je n’aime pas les comptes.

tristan.

Moi si, au contraire ; je suis un enragé conteur.

aurelio.

Lisons. (Il lit.) « Mon trésorier Aurelio, sur les sommes que vous avez entre les mains, veuillez donner à don César… » (À Tristan.) Comment donc, puisque l’ordonnance est au nom de don César, est-ce don Félix qui vous envoie ?

tristan.

Parce que don Félix désire cet argent à cause que don César lui en doit une bonne partie.

aurelio, lisant.

« Cinq cents écus que je lui accorde pour les frais d’un voyage qu’il va entreprendre d’après mes ordres. »

doña violante.

As-tu entendu, Nice ? don César va partir !… Sans doute, — le ciel me soit en aide ! — il veut venger par ses mépris mon mépris d’autrefois.

tristan, à demi-voix, en montrant un papier.

Nice ! Nice !

nice.

Voilà ce valet qui me fait des signes avec un papier.

aurelio, qui a vu les signes de Tristan.

Qu’est-ce donc ?

tristan.

Rien.

aurelio.

Qu’est-ce que ce papier ?

tristan.

C’est encore un billet, mais celui-ci n’est pas pour vous.

aurelio.

Où va don César ?

tristan.

Eu enfer probablement, mais je n’en sais rien.

aurelio.

Attendez-moi ici un moment ; je vais chercher ce qu’il lui faut. (À part.) Ô ciel ! le duc a peut-être appris que Lisardo était à Milan, et c’est pour cela qu’il le fait partir.

Il sort.

doña violante.

Je ne sais comment je n’étouffe pas de dépit… C’est ainsi que don César me délaisse ! Lui si constant et si fidèle lorsque je ne lui montrais que du dédain, c’est ainsi qu’il reconnaît ma bonté !

tristan.

Maintenant que je puis parler, madame, écoutez-moi, et vous verrez que tout en venant ici pour faire un recouvrement, je viens ici pour vous payer ce qu’on vous doit. Don César m’envoie vers vous avec ce billet.

nice.

Prenez-le, et vite, car voici mon maître qui revient.

doña violante.

Je crains qu’il ne m’ait vue, et je tremble.

AURELIO rentre.

aurelio, à Tristan.

Prenez, et Dieu vous conduise !

tristan.

Qu’il vous conserve une éternité de siècles !… et remarquez, mon seigneur, que cette fois je ne compte pas. (À part.) Je m’en vais mieux dépêché que je ne croyais ; car enfin j’ai remis le billet, et je sors avec de l’argent et point de coups de bâton.

Il sort.

doña violante, à Nice.

Si mon père avait vu le billet !

nice.

C’est impossible ; il en aurait témoigné son mécontentement.

aurelio.

Ma fille, je vais demain, comme vous le savez, à ce village.

doña violante, à part.

Que je suis heureuse ! il ne se doute de rien, puisqu’il pense à son voyage.

aurelio.

Il n’est rien tel que l’œil du maître… et c’est pourquoi vous allez me donner le billet que vous venez de cacher.

doña violante.

Moi, seigneur… un billet !

nice, à part.

Cela va mal.

aurelio.

Oui, donnez-le-moi sur-le-champ. Si j’ai laissé sortir le valet, quoique je l’eusse vu vous le remettre, c’est que je n’ai point voulu faire tomber si bas ma vengeance, ni ébruiter au dehors les ennuis de mon intérieur. C’est pour cela que je n’ai rien dit. Mais à cette heure donnez-moi le billet.

doña violante.

Mais, seigneur, ne croyez pas…

aurelio.

Quel tourment ! (Il lui prend le billet des mains.) Entrez là à l’instant même, car la colère pourrait m’emporter, et je veux connaître au juste le mal avant d’appliquer le remède. Ôtez-vous de devant mes yeux.

doña violante.

Ôciel ! protège-moi !

Elle sort.

aurelio.

Partez, vous aussi.

nice.

Comme vous voudrez.

aurelio.

Non pas par là, par ici… mais dites-moi auparavant, pour me fixer dans ma conduite, le valet étant de don Félix, et l’ordonnance de payement étant au nom de don César, de qui est le billet ?

nice, à part.

Si je dis qu’il est de don César, qui est déjà son ennemi, ce sera empirer les affaires.

aurelio.

Eh bien ! parlez donc. De qui est le billet ?

nice.

Je ne sais, mais il n’est pas de don César.

Elle sort.

aurelio.

Elle m’en a dit assez. (Il ouvre la lettre.) Hélas ! peut-on trembler ainsi en ouvrant un billet ! (Il lit.) « Mon cher bien, il n’y a point d’obstacle qui puisse m’empêcher d’aller vous voir. » (Il parle.) Hélas ! il n’est que trop vrai, le papier ne se fabrique qu’avec la plus vile matière, et l’encre ne se fait qu’avec du poison ! (Il lit.) « Ainsi, tenez-le pour entendu, demain, sitôt après le départ de votre père, je me rendrai, quoi qu’il arrive, dans le jardin que vous m’indiquez. Le ciel vous garde ! » (Il parle.) Que vois-je ! don Félix, sous un prétexte trompeur et secondé par son perfide ami, s’attaque audacieusement à mon honneur !… Que faire, grand Dieu ? Que résoudre dans un moment où je reçois une cruelle injure, et où je perds en même temps tout espoir de réaliser le projet que je formais pour ma fille ?… N’est-il pas singulier qu’au moment où je voulais empêcher mon neveu de se venger, il m’arrive à moi-même un accident qui m’oblige à la vengeance ?… Eh bien ! puisqu’il en est ainsi, et qu’un juste ressentiment l’emporte sur la prudence, je me vengerai de ces deux traîtres ; j’écrirai à Lisardo de se charger de don César, et moi je tuerai en secret don Félix, puisque l’occasion se présente à moi si favorable. (Il ferme la porte par laquelle doña Violante est sortie.) Fermons cette porte avec soin, afin que l’ingrate ne puisse point l’avertir ; et demain, quand le misérabie qu’elle aime viendra au jardin… Mais taisons-nous ; la renommée dira bientôt ma vengeance, et la postérité l’apprendra en frémissant.

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