‹ Bonheur et malheur du nomChapitre 2 sur 10 · Scène III.

Scène III.

Un salon dans la maison de Lidoro à Milan. — On entend des masques qui chantent dans le lointain.

masques, chantant.

Rions, chantons et dansons ; le carnaval est un temps de folies.

Entrent DOÑA SERAFINA et FLORA.

doña serafina.

Ferme cette fenêtre, Flora, et qu’aucune de vous ne se mette à la jalousie.

flora.

Pour Dieu, madame, permettez-moi seulement de regarder cette troupe de masques qui passe devant le palais en chantant.

les musiciens, du dehors, pendant que Flora danse.

Rions, chantons et dansons, etc., etc.

doña serafina.

Ne m’ennuie pas, je te prie, puisque tu vois que cela me déplaît.

flora.

N’entendez-vous pas que les musiciens chantent…

les musiciens, du dehors, en même temps que Flora.

Le carnaval est un temps de folies.

doña serafina.

C’est pour cela justement que je veux, moi, être raisonnable.

flora.

Est-il possible que dans un jour de réjouissance générale, vous ne vouliez ni vous faire voir ni voir les autres !

doña serafina.

S’il n’y avait à cela aucun inconvénient, je ne suis pas encore assez vieille que je ne pusse m’amuser de ces fêtes qui égaient Milan en ce jour ; et surtout à cette heure que les illuminations au milieu de la nuit ajoutent je ne sais quel charme aux danses et à la musique.

flora.

C’est que vous êtes d’humeur mélancolique, sans quoi vous n’y verriez pas d’inconvénient.

doña serafina.

Tu sais bien le contraire ; mais tu fais semblant de ne pas le savoir. Je dois donc te le rappeler. Il y a dans ma rue, déguisé, un cavalier qui est arrivé ces jours-ci à Milan, à la suite du prince d’Urbin ; et comme il s’est déclaré avec moi, je ne veux pas qu’il s’imagine que c’est pour lui que je me mets à la fenêtre, car il m’ennuie avec ses prétentions.

flora.

C’est peut être un autre cavalier, également déguise, que vous aurez pris pour lui.

doña serafina.

Cela n’est guère possible.

flora.

Un comte étranger rendait des soins à une dame du palais, et quand le soleil disparaissait de l’horizon, il allait se coucher, laissant sur la terrasse un sien esclave qui avait son manteau et ses plumes. Or, un jour qu’il pleuvait et neigeait, la dame, voulant lui accorder une faveur, souleva la jalousie, et lui dit d’une petite voix de fausset : « Allez vous-en, comte ! » À quoi le More répondit : « Ce n’être pas le comte, moi être Hamet. » Et ainsi, madame, il peut bien se faire que l’individu masqué que vous avez vu, soit Hamet et non le comte.

doña serafina.

Tu as toujours quelque histoire sous la main.

flora.

Celle-là est assez vieille.

doña serafina.

Enfin ce cavalier est cause que je me prive pour lui de tous les plaisirs.

flora.

Rien ne le prouve mieux que vos rigueurs, qu’il est sans cesse à déplorer.

doña serafina.

Fais attention à ne me parler jamais de son amour.

flora.

Eh bien ! pour parler d’autre chose, si vous ne voulez pas vous mettre à la fenêtre, je vous indiquerai le moyen de voir toute la fête sans que ni lui ni personne ne vous voie.

doña serafina.

Et quel est-il ?

flora.

Le voici. Vous savez fort bien, madame, que dans le carnaval, les dames du plus haut rang se déguisent : eh bien ! il s’agirait de vous déguiser et de sortir par la porte du jardin. Vous y gagneriez en même temps de châtier l’obstiné personnage, qui passerait dans la rue le reste de la nuit. Voyez : un chapeau à larges bords, un manteau, un flambeau, un masque ; vous vous mêlez à la première troupe qui passe, et bien malin qui vous reconnaîtra.

doña serafina.

Et si pendant ce temps-là mon père venait à rentrer ?

flora.

Cela n’est pas à craindre. Mon seigneur, en sa qualité d’intendant de la justice, parcourt aujourd’hui toute la ville ; et d’ailleurs il suffit que vous laissiez pour dit en sortant que vous êtes allée avec une de vos amies, pour que votre père soit sans inquiétude.

doña serafina.

Ce projet me sourit ; mais je ne me sens pas le courage de l’exécuter.

flora.

Venez, madame ; ne serait-ce que pour vous moquer de ce sot, et pour faire enrager toutes les femmes qui verront votre taille si jolie, si élégante.

doña serafina.

Non, Flora, ne m’attaque point par la vanité ; je n’ai pas moins envie que toi de sortir.

flora.

Alors dépêchons.

doña serafina.

Si vous n’eussiez pas existé, vous autres demoiselles suivantes, je crois que plus d’une faute…

flora.

Ce n’est pas le moment de moraliser. Voulez-vous ou non sortir ?

doña serafina.

Eh bien ! oui ; car enfin il serait trop triste que l’entêtement de cet ennuyeux personnage pût me tenir enfermée tout le jour dans la maison. Tu vas venir m’habiller.

flora.

Oui, madame, et je veux que vous soyez la plus belle. (Doña Serafina sort.) Elle a mal parlé des suivantes ; je veux montrer à quoi elles servent. (Appelant par la fenêtre.) Tst ! tst ! seigneur Celio !

une voix, du dehors.

Qui m’appelle ?

flora.

Quelqu’un qui veut vous rendre service. Ma maîtresse va tout-à-l’heure sortir déguisée par la porte du jardin, et vous pourrez lui parler, en faisant comme si vous arriviez, et sans avoir l’air de la reconnaître… Silence ! adieu !

Elle sort.

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