‹ Bonheur et malheur du nomChapitre 10 sur 10 · Scène IV.

Scène IV.

Une autre chambre dans la même maison.

Entrent DOÑA VIOLANTE et NICE.

nice.

Dites-moi, madame, que prétendez-vous ?

doña violante.

Ah ! Nice, puisque doña Serafina est allée ce soir à la fête, si je pouvais parler à don César et achever de le convaincre !… et combien je voudrais que Fabio arrivât pour garantir la vérité de mes paroles !… Que je serais heureuse si je réussissais à le persuader, et si mon père, quand il viendra ici, me trouvait mariée avec lui !

nice.

Je ne sais que vous conseiller ; et si vous entrez dans l’appartement, il est à craindre qu’on ne vous y retrouve encore. Ou bien, peut-être n’y viendra-t-il pas.

doña violante.

Il est un moyen, Nice, de ne courir aucun risque.

nice.

Et lequel ?

doña violante.

C’est de nous déguiser, comme tout le monde se déguise à Milan à cette époque.

nice.

Eh bien ! il y a ici une suivante avec qui je me suis liée, et qui nous donnera ce qu’il nous faut pour cela.

doña violante.

En ce cas, Nice, avertis-la, je te prie, et dis-lui que si par hasard un vieillard vient me demander, elle réponde… Mais ce sera pour plus tard. En ce moment, j’aperçois le seigneur Lidoro et don Félix qui entrent, et je ne veux pas être vue par eux. Toi, reste ici pour qu’ils te trouvent seule au besoin. (À part.) Fortune ! je me recommande à toi, et tu me dois un dédommagement pour tes injustices !…

Elle sort.

Entrent LIDORO et DON FÉLIX.

lidoro.

Que fait doña Serafina ?

nice.

Elle est sortie, je crois, avec deux de ses amies.

lidoro.

Vous, allez de ce côté. (Nice sort. À don Félix.) Il ne faut pas tarder davantage à parler à don Félix.

don félix.

Je ne doute pas, seigneur, qu’une fois bien assuré que doña Violante n’était pour rien dans ce guet-apens, il ne s’empresse de l’épouser ; et ainsi la première chose, c’est que doña Violante s’explique avec lui.

lidoro.

Eh bien ! comme pour les conversations de ce genre on est moins gêné devant un ami que devant un homme de mon âge, veuillez intervenir, je vous prie, et vous arranger de façon qu’ils puissent s’expliquer. (À part.) Je suis d’autant plus aise que doña Serafina soit sortie.

don félix.

Je m’en charge volontiers.

lidoro.

Je vous laisse ; mais je reviens à l’instant.

Il sort.

don félix.

L’affaire va plus vite que je n’aurais voulu… Je ne suis pas embarrassé avec le prince ni avec le seigneur Lidoro, quant à cet échange de noms ; mais peut-être que doña Serafina en voyant que je ne suis pas don César…

Entrent DON CÉSAR et TRISTAN.

tristan.

Que je suis charmé, seigneur, de vous retrouver sain et sauf !

don félix.

Finissons ces folies.

don césar.

Je suis heureux, don Félix, de vous retrouver avec le seigneur Lidoro ; d’autant que je conclus de là que vous n’avez pas été où vous alliez.

don félix.

Et moi aussi ; car je n’ai jamais été aussi bien convaincu qu’aujourd’hui de votre amitié pour moi.

don césar.

Je ne pouvais pas me conduire autrement.

don félix.

Je vous remercierai plus tard de nouveau. Pour le moment, je dois vous apprendre que le seigneur Aurelio est à Milan.

don césar.

Que dites-vous là ? — Est-ce que vous l’avez-vu ?

don félix.

J’ai même tiré l’épée avec lui, mais sans qu’il y ait eu de sang versé ; et afin que tout finisse bien, don César, nous pensons au mariage de doña Violante. Qu’en dites-vous ?

don césar.

Je dis qu’elle m’a satisfait sur presque tous les points. — Son père ayant vu, comme elle prétend, la lettre que Tristan lui devait remettre, je conçois qu’il vous ait pris pour son amant.

don félix.

Cela est certain. (À Tristan.) En quel moment as-tu donné la lettre ?

tristan.

Pendant qu’il comptait l’argent.

don félix.

Il était donc là ?

tristan.

Non ; mais dans la pièce à côté.

don félix.

Il paraît qu’il vit tout, et dissimula ?

tristan.

Voyez ce maudit vieillard !

don félix.

Puisqu’il en est ainsi… (On frappe.) Mais on frappe, je crois ?

tristan.

Ce sera, j’imagine, le revenant.

don félix.

Ouvre donc !

don césar.

N’ouvre pas !

don félix.

Pourquoi ?

don césar.

Je ne dois pas assister à l’entrevue.

don félix.

Ne craignez rien, et n’ayez pas tant de scrupules ; je me contenterai d’expliquer l’échange de nos noms. Retirez-vous seulement derrière la tapisserie. (Don César s’éloigne.) Tu peux aller ouvrir, Tristan.

Entrent DOÑA SERAFINA et FLORA.

doña serafina, à don Félix.

Seigneur don César, ce n’est plus pour vous exprimer ma reconnaissance que je viens vous trouver ; je viens seulement, comme vous n’acceptez pas les rendez-vous que je vous donne, vous confier un projet que j’ai formé pour vous.

tristan, à Flora.

Et vous, ma reine, vous n’avez pas formé quelque projet pour moi ?

flora.

Moi ! dans quel but !

tristan.

J’aurais voulu que vous perdissiez la raison en ma faveur.

don félix.

Quel est ce projet, madame ?

doña serafina.

Écoutez-moi avec attention.

don félix.

Parlez, madame.

doña serafina.

Doña Violante m’a dit, seigneur don César, que vous étiez l’arbitre de sa destinée. Je me suis laissé attendrir par ses pleurs, par sa sincérité, par son amour ; et je viens vous prier que vous ayez pitié de sa noblesse, de sa renommée, de son honneur. Voyez ce que vous voulez que je lui dise ; mais songez-y : quelle que soit votre réponse, je la considérerai comme une offense : car si c’est non, vous ne voudrez pas ce que je demande, et si c’est oui, vous voudrez ce que je ne désire pas.

don félix.

Vous demandez de moi, madame, un oui ou un non, en m’avertissant que vous serez blessée de l’un et de l’autre, et mon malheur est tel, que je dois vous blesser doublement par ma réponse. En effet : oui, il est vrai que don César est l’arbitre du sort de doña Violante, et non, il n’est pas vrai que je le sois ; et je reproduis ma réponse en sens contraire, en vous disant : Non, don Félix n’est point l’arbitre de son sort, et oui, c’est moi qui le suis.

doña serafina.

Je ne vous comprends pas.

don félix.

Je n’en suis pas étonné.

doña serafina.

Parlez plus clairement.

don félix.

Je ne puis.

doña serafina.

Comment ?

don félix.

Je n’ose.

doña serafina.

Pourquoi ?

don félix.

Je crains trop.

doña serafina.

Quelle est votre crainte ?

don félix.

De vous fâcher.

doña serafina.

Quoi ! don César n’aime pas doña Violante ?

don félix.

Pour cela je vous ai dit oui.

doña serafina.

Et vous, n’êtes-vous pas don César ?

don félix.

Sur cela je vous ai dit non.

doña serafina.

Qu’y a-t-il donc ?

don félix.

C’était une feinte que nous avions imaginée, et j’y ai trouvé le bonheur et le malheur de mon nom.

doña serafina.

Parlez plus clairement.

don félix.

Je le veux bien.

doña serafina.

Vous n’avez rien à craindre.

don félix.

Interrogez-moi.

doña serafina.

Si vous n’êtes point don César, et qu’il aime une autre femme…

don félix.

Ma franchise répondra à la vôtre. Vous saurez donc que je suis…

doña violante, du dehors.

Ôciel ! protége-moi !

aurelio, du dehors.

Meurs, ingrate !

lisardo, du dehors.

Et meurent tous ceux qui viendront vous défendre !

doña serafina.

Hélas ! quel est ce bruit ?

flora.

Nous avons fait là une belle affaire !

tristan.

Toute la maison est sens dessus dessous.

don félix.

Pendant que je vais voir ce qui se passe, veuillez m’attendre là

don césar.

C’est la voix de doña Violante ; j’y vais.

flora.

Fuyons, fuyons, madame.

doña serafina.

Et par où ?

Entre DOÑA VIOLANTE, déguisée.

don césar.

Qu’est ceci, doña Violante ? Comment donc entrez-vous ici déguisée ?

doña violante.

J’ai à peine la force de parler… J’avais mis ce déguisement pour vous aller voir, lorsqu’une servante me dit qu’un vieillard me demandait ; et croyant que c’était Fabio, j’allai à sa rencontre… C’était mon père !… Mais le voici qui entre.

don césar.

Passez dans l’appartement voisin pendant que nous le retenons ici.

don félix, à doña Serafina.

Vous, madame, veuillez y entrer également, afin qu’on ne vous voie pas ici.

Doña Violante entre la première et referme aussitôt la porte.

doña serafina.

Attendez donc !

doña violante, du dehors.

Excusez-moi ; car si je ne fermais pas la porte je craindrais de n’être pas en sûreté.

flora.

Ma foi ! elle lui a bien rendu la pareille !

Entrent AURELIO, LISARDO et LIDORO, l’épée à la main.

lidoro.

D’où vient donc tout ce bruit dans ma maison ?

aurelio.

Il n’y a point de lieu qui puisse servir d’asile contre la vengeance de l’honneur ; et si je trouve ici cette ingrate ou ce traître…

lidoro.

Modérez-vous !

don césar, à part.

Heureusement que doña Violante a pu se cacher.

don félix, à part.

Au moins doña Serafina, qui connaît la maison, se sera mise en sûreté !

lidoro, à part.

Combien je me félicite que Serafina ne soit pas aujourd’hui à la maison !

aurelio.

Laissez-moi passer !

don césar.

Si vous ne considérez point, seigneur Aurelio, quelle est la maison où vous êtes, considérez du moins que c’est moi qui la défends.

aurelio.

Seigneur don César, n’intervenez pas dans cette affaire, car vous aussi je vous regarde comme mon ennemi depuis la mort de Laurencio.

lisardo.

Quoi ! c’est vous qui avez donné la mort à mon frère ?… Apprenez que je suis Lisardo, et donnez-moi satisfaction.

don félix.

Ànous deux d’abord, car c’est moi que vous avez provoqué le premier.

aurelio.

Quoi donc ! n’est-ce pas assez d’un outrage, orgueilleux don Félix ?

lidoro.

Qu’entends-je ! Tout-à-l’heure il appelait don Félix don César, et maintenant il appelle don César don Félix !

doña serafina, à part.

Ôciel ! aie pitié de moi !

aurelio, à Lisardo.

Nous avons devant nous votre ennemi et le mien.

lisardo.

Vengeons-nous ou mourons.

don félix.

Vous mourrez !

lidoro.

Un moment !… Écoutez-moi !

voix, du dehors.

Arrêtez ! arrêtez !

Entrent LE PRINCE et des Valets.

le prince.

Quel est donc ce bruit ? Comme il a lieu dans votre maison, je n’ai pas voulu passer sans m’en informer ; surtout à présent que je vois chez vous don César et Celio.

lidoro.

Je vous dirai ce qui en est… du moins autant que je puis le savoir. (Montrant doña Serafina.) Cette dame est doña Violante, fille du seigneur Aurelio.

doña serafina, à part.

Ah ! malheureuse !

lidoro.

Elle a été amenée ici par don Félix (montrant don César), qui est ce cavalier, ami de don César.

aurelio.

Prenez garde ! vous vous trompez : voici don Félix ; voici don César.

le prince.

Alors je suis aussi de la partie ; car on m’a trompé.

lidoro.

Moi aussi, puisque je l’ai reçu chez moi.

don félix.

Si vous voulez bien m’écouter, mon seigneur, vous serez bientôt satisfait ; car on n’est pas coupable pour être un ami véritable. Don César est l’amant de doña Violante, et comme il avait un rendez-vous avec elle le jour où on le chargea de venir vous voir, je suis venu sous son nom et avec son message. Puis, comme un mien valet a laissé tomber entre les mains du seigneur Aurelio une lettre écrite à sa fille, cela a obligé don César à fuir, et a fait croire au seigneur Aurelio que je l’avais offensé. Ce n’est pas, je le répète, ce n’est pas un crime d’obliger un ami ; surtout quand j’ai voulu par là servir le mariage de don César, qui, par mon intermédiaire, s’offre à épouser doña Violante.

don césar.

J’en prends volontiers l’engagement.

aurelio.

Alors, comptant sur cette parole, je me tiens pour satisfait.

lisardo.

Moi non. (Au Prince.) Pardonnez, seigneur, car si je suis au nombre de vos gens comme étant Celio, je n’y suis point comme étant Lisardo, et je ne renonce pas si aisément à ma vengeance.

le prince.

Que vous soyez Celio ou Lisardo, une fois que je m’interpose, vous pardonnerez comme j’ai pardonné moi-même. (À don César.) Donnez la main à doña Violante.

don césar.

Avec mille âmes. (À doña Serafina.) Et maintenant, madame, puisque tout est pardonné, veuillez vous découvrir. — Eh bien ! que craignez-vous ?

lidoro.

Pourquoi hésiter ?

don félix.

Oui, madame, soulevez votre voile, et baisez la main au seigneur Aurelio.

doña serafina.

Quoi ! c’est vous qui me le conseillez ?

don félix.

Certainement.

doña serafina, soulevant son voile.

Je le veux bien ; mais vous ne savez pas à quoi vous vous engagez.

lidoro.

Hélas ! que vois-je !… Fille ingrate ! quoi ! vous, sous cet équipage, en ce lieu !

tous.

Modérez-vous.

lidoro.

Et comment ?

don félix.

Suivez l’exemple du seigneur Aurelio ; et puisqu’elle veut bien m’accorder sa main, ne me la refusez pas.

lidoro.

Il le faut bien, car il faut faire de nécessité vertu.

le prince.

Et où donc est doña Violante ?

Entre DOÑA VIOLANTE.

doña violante.

Àvos pieds, où je cherche un refuge.

don césar.

Donnez-moi la main.

lisardo.

Tout le monde est content, excepté moi.

tristan.

Et nous deux, Flora, que faisons-nous ?

flora.

Nous allons nous raconter les deux contes de la duègne et de la guenon.

tristan.

Ce sera pour un autre jour. Pour le moment nous n’avons qu’à demander pardon de nos fautes.

don félix.

Et si le bonheur et le malheur du nom a produit ce résultat, — que le bonheur de celui qui a composé cet ouvrage supplée, sire, auprès de vous, au malheur de son esprit

fin de bonheur et malheur du nom.

..... Tengo,
Segun soy de mal cristiano,
Muy tibios los llamamientos.

Jeu de mots intraduisible, qui porte sur le double sens du mot llamamiento, qui signifie 1 l’action de frapper à une porte, 2 un mouvement intérieur de la grâce. Mot à mot : « Comme je ne suis pas de bonne race chrétienne, je frappe faiblement, ou je n’ai que de faibles inspirations de la grâce. »

Aque el Moro respondió
No estar conde, estar Hamete.

Vos, vos, vos, señora, vos,
Vos me vengareis de vos.

Ces vers sont imités d’une vieille romance espagnole.

No ha de aver mas cuentos ?
— No — Pues, señor, hagamos cuenta.

Sin ser corito ganapan me llamo.

Corito est un surnom donné aux Asturiens et plus tard aux Galiciens, qui sont en Espagne ce que sont en France les Auvergnats. C’est comme si Tristan disait : « Sans être Auvergnat, je suis un porte-faix. »

Page 1