‹ Bonheur et malheur du nomChapitre 6 sur 10 · Scène III.

Scène III.

Un appartement chez Lidoro.

Entrent DON FÉLIX et DON CÉSAR, puis TRISTAN.

don césar.

Pardieu ! vous m’avez conté là d’étranges choses.

don félix.

Tout cela m’est arrivé depuis hier.

don césar.

Mais jusqu’ici rien ne nous explique comment on a pu vous soupçonner de l’enlèvement de doña Violante.

don félix.

Comment accorder cela avec son absence, après sa trahison ? — Tristan, d’où viens-tu donc ?

tristan.

Je viens de me quereller, et voici ce que j’en rapporte ; cela en dit assez.

On frappe à la porte

don félix.

N’a-t-on pas frappé ? — Vois qui c’est.

tristan.

Malheur à moi quand je l’ouvrirait

don félix.

Et pourquoi ?

tristan.

Parce que cette porte est pour moi maudite, et qu’en laissant passer pour vous une centaine de cadeaux, elle laissera entrer pour moi cent coups de bâton.

don félix.

Allons, va voir ; pas de folies !

tristan.

Madame la muette, attendez un peu.

Il sort.

don césar.

Ce sont deux dames habillées à l’espagnole et voilées.

don félix.

Ce sont probablement celles dont je vous ai parlé.

don césar.

Je vais attendre d’un autre côté pour ne pas les gêner.

Il sort.

don félix.

Je vais fermer la porte qui donne dans cet appartement, de peur que Flora, Libia ou quelque autre suivante ne vienne à savoir qu’il est entré ici des femmes voilées.

Entrent DOÑA SERAFINA et FLORA, voilées.

doña serafina.

Bien que j’aie eu aujourd’hui de vos nouvelles, passant par hasard dans votre rue, j’ai désiré voir par moi-même comment vous alliez, et je suis montée.

don félix.

Je vous remercie de cette double attention, avec la reconnaissance que je dois à une bienveillance aussi aimable.

doña serafina.

Je vous dois plus que vous ne pensez, don César, et je ne m’acquitte pas envers vous.

don félix.

Vous ne me devez rien, madame ; car un homme est obligé de risquer sa vie pour une dame, et ne doit en attendre aucune reconnaissance, car c’est pour lui-même qu’il travaille.

doña serafina.

Je ne me rends pas à votre avis ; car en admettant que vous ayez travaillé pour vous, c’est moi qui en ai recueilli le bénéfice, et je ne dois pas considérer les motifs de votre conduite, mais l’avantage que j’en ai retiré.

don félix.

Pourquoi vous voilez-vous ainsi le visage, madame ? est-ce que vous avez peur qu’on vous voie ?

doña serafina.

On ne pouvait me demander plus galamment si je suis laide.

don félix.

Si je l’eusse pensé, je me donnerais un démenti à moi-même.

doña serafina.

Je ne suis pas si susceptible.

don félix.

Permettez-moi, madame, de vous répéter en mon nom ce que vous m’avez fait l’honneur de me dire en entrant. — Vous, non contente de savoir comment j’allais, vous avez voulu le voir ; et moi de même, après vous avoir entendue, je désire vous voir également. Ne vous éloignez pas ; découvrez-vous, que je sache à qui je dois une si haute faveur ; songez qu’il n’y a que la perfidie qui se cache le visage.

doña serafina.

Je pense, au contraire, que rendre un service et le cacher c’est ajouter au bienfait ; car c’est ne pas demander en retour de la reconnaissance.

don félix.

Je vous serai toujours reconnaissant, madame, bien que fâché en même temps.

doña serafina.

En quoi donc puis-je vous avoir offensé ?

don félix.

Vous savez bien, madame, qu’envoyer à un homme des joyaux et des bijoux de prix, c’est plutôt payement que faveur ; et ainsi permettez, je vous prie, que je rende à votre suivante…

doña serafina.

Je me félicite d’autant plus de ne m’être pas découvert le visage…

don félix.

Pourquoi donc ?

doña serafina.

Parce que ainsi vous ne verrez pas la rougeur qui en vous entendant a soudain coloré mes joues.

don félix.

Je n’y croirai point si je ne la vois pas.

doña serafina.

Je ne puis vous le prouver ; car, bien que je ne sois pas laide à faire peur, j’ai plus d’un motif pour ne pas me laisser voir.

don félix.

Comment ?

doña serafina.

Vous devez avoir vu ici doña Serafina, qui passe dans le quartier pour une beauté accomplie, et après elle je ne vous paraîtrais pas bien.

don félix.

Vous me mettez, madame, dans un grand embarras.

doña serafina.

Moi ! et pourquoi ?

don félix.

Parce que si je reconnais qu’elle est belle à ce point, cela ne sera pas très-galant pour vous, et si je ne le reconnais pas, ce ne sera pas fort gracieux pour elle.

doña serafina.

Eh bien ! remettez à une autre occasion pour m’en dire votre avis.

tristan.

Et vous, ma charmante, avez-vous enfin recouvré la parole ?

flora.

Un tout petit peu.

tristan.

En ce cas, avec vous et une certaine Flora qui demeure dans cette maison, nous ferions quelque chose de bon.

flora.

Que voulez-vous dire ?

tristan.

Comme elle parle beaucoup trop, et que vous vous ne parlez pas assez, en retranchant à l’une et en donnant à l’autre, on ferait deux femmes parfaites.

flora.

Seigneur Tristan, les femmes doivent prendre garde à leur langue, car il n’est pas de défaut plus vilain que le bavardage.

tristan.

Vous prêchez, vous, ma belle ! vous qui êtes venue avec votre maîtresse nous voir ainsi déguisées !… Il me semble entendre un aveugle qui chante à tue-tête l’acte de contrition et les couplets de Calaynos.

flora.

Il est vrai que cela ressemble un peu à ce qu’une dame disait un jour à un cavalier : « Apportez-moi une bonne fourrure de martres pour doubler ce cilice. »

tristan.

Allons, je vois que vous et Flora vous êtes de la même pâte.

flora.

Et moi, je vois que vous et Tristan vous faites deux ânons.

don félix.

Il paraît, madame, que les plus pressantes supplications ne servent de rien auprès de vous.

doña serafina.

Il me semble à moi que vous n’avez pas à vous plaindre si je ne me découvre pas.

don félix.

Comment cela ?

doña serafina.

Vous avez protégé une femme voilée, vous voyez une femme voilée… vous devez être satisfait… Adieu, nous nous reverrons bientôt, et peut-être aujourd’hui.

don félix.

Attendez… vous ne vous en irez pas ; j’ai à choisir de vous laisser aller comme un sot, ou de soulever votre voile comme un cavalier discourtois ; eh bien ! de deux maux je veux choisir le moindre, et…

On frappe à la porte.

lidoro, du dehors.

Ouvrez.

don félix.

Qui frappe là ?

doña serafina, bas, à Flora.

C’est la voix de mon père.

flora.

Et comme…

don félix.

Vois, Tristan, ce que c’est.

doña serafina.

Attendez que je sois partie… Il doit y avoir ici une autre porte ?

don félix.

Non, vous ne sortirez pas de ce côté, car ce serait un outrage pour doña Serafina, et je ne veux pas qu’on me reproche d’avoir abusé à ce point de l’hospitalité.

tristan, revenant.

Cela va mal, vive le Christ ! Monseigneur, c’est le seigneur Lidoro qui frappe.

doña serafina.

Je vous en conjure, laissez-moi sortir par ici.

don félix.

Pour cela, non ; peu m’importe qu’on trouve ici une dame, tandis que…

doña serafina.

Qui vous empêche, seigneur don Félix ?…

don félix.

Je ne veux point, vous dis-je, manquer à ce que je dois à doña Serafina.

doña serafina.

Elle vous saura gré elle-même que vous m’ayez laissé sortir, je vous en réponds.

don félix.

Prouvez-le-moi.

doña serafina, soulevant son voile.

Tenez, regardez. — Voulez-vous toujours qu’on me voie ?

don félix.

Dieu ! qui l’eût imaginé !… Sortez, sortez, madame, et pendant ce temps-là je vais moi-même ouvrir à votre père, et je le retiendrai un moment pour qu’il n’aperçoive pas même votre ombre.

doña serafina.

Viens, Flora.

flora.

Et vite ; il arrive.

Doña Serafina et Flora vont pour sortir, lorsque entrent DOÑA VIOLANTE et NICE.

doña violante.

Veuillez me dire, je vous prie, si c’est ici l’appartement de don Félix.

doña serafina.

Je n’en sais rien.

Doña Serafina et Flora sortent.

doña violante.

Cette dame n’a pas l’air content.

nice.

Il y a ici d’autres personnes qui pourront nous le dire.

Entre LIDORO.

don félix.

Eh quoi ! seigneur, c’est vous qui faites tout ce bruit-là chez vous ?

lidoro.

Eh ! sans doute ; car chez moi on me traite en étranger, et outre que l’on ne m’ouvre pas, j’ai à me plaindre de l’homme que j’ai le mieux traité.

don félix.

En quoi vous ai-je désobligé, seigneur ?

lidoro.

En beaucoup de choses.

don félix, à part.

Hélas ! il sait tout… et le pis est que Serafina ou n’a pas eu la force de s’enfuir, ou n’a pas pu ouvrir la porte.

Entre DON CÉSAR.

don césar.

Quel est ce bruit, seigneur ?

doña violante.

Ah ! Nice, voilà don César !

nice.

Allez lui parler.

doña violante.

Je n’ose devant tous ces témoins. — Silence ; écoutons.

lidoro.

N’ai-je pas raison de me plaindre, lorsque tous deux vous vous conduisez à mon égard avec si peu de franchise ? Je vous priais de voir plutôt en moi un cavalier que l’Intendant de la justice, et de me dire où était cette dame, pour que j’arrangeasse votre affaire à l’amiable. Vous avez nié obstinément qu’elle fût ici, et vous avez mieux aimé qu’elle apprît en vous cherchant par la ville que don César était chez moi prisonnier !

don césar, à part.

Don César prisonnier !

lidoro.

Un de mes espions m’a dit qu’elle s’était informée de don Félix. Sur ce, j’ai fait garder les portes, et elle ne m’échappera pas… — Mais n’est-ce pas elle que je vois ?

don félix.

Seigneur, cette dame n’est pas celle que vous pensez. Celle-ci est entrée par hasard dans cette maison.

lidoro.

Vous ne me ferez pas accroire que des dames courent après des hommes à peine arrivés dans cette ville, et surtout qu’elles les viennent chercher chez moi. Allons, madame, vous êtes reconnue, découvrez-vous.

don césar, bas, à don Félix.

Il s’imagine que c’est doña Violante.

don félix, bas, à don César.

Ah ! don César, je tremble !

doña violante, à part.

Qu’ai-je entendu ?

lidoro.

N’êtes-vous point doña Violante, fille du seigneur Aurelio ?… N’êtes-vous pas venue chercher ici don Félix ?

doña violante.

Qu’est-ce que cela signifie, ô ciel ? Qui donc peut lui avoir appris qui je suis ? (Se découvrant.) Oui, seigneur, je suis doña Violante.

don félix.

Dieu ! que vois-je ?

don césar.

Oui ! elle !

doña violante.

Oui, seigneur, je venais chercher don Félix dans cette maison où je retrouve don César, et où j’espère une protection que je sollicite à vos pieds.

don félix, à part.

Qu’est ceci ?… Qui donc a opéré sitôt un si grand changement ?

don césar, à part.

Qu’est ceci ?… Comment doña Violante est-elle venue dans cette maison ?

lidoro.

Eh bien ! avouerez-vous à présent que vous m’aviez trompé ?

don césar.

Je ne vous ai pas trompé puisque je m’étonne de la voir. (À doña Violante.) Ingrate ! perfide ! cruelle ennemie de mon repos, comment êtes-vous venue en ce lieu ?

doña violante.

Pourquoi me parler ainsi, don César, lorsque je me suis exposée pour vous a tant d’ennuis, de fatigues et de dangers ?

lidoro.

Vous voyez, c’est bien elle.

don césar.

N’est-ce pas assez, beauté traîtresse, que vous m’ayez trompé là-bas, sans que vous essayiez encore de me tromper ici ?

doña violante.

Moi ! je vous ai trompé ?

don césar.

Vous le savez bien.

doña violante.

C’est donc là ma récompense ?

don césar.

Vous en dois-je une autre ?

lidoro.

Ce n’est pas le moment de vous expliquer. Suivez-moi, madame ; et bien que je ne le doive pas à don Félix ni à don César, je suis celui que je suis, et j’agirai pour le mieux de vos intérêts… (À don Félix.) Vous, attendez-moi.

doña violante.

Je vous suis, seigneur.

lidoro, à part.

Aussitôt que j’aurai conduit cette dame dans l’appartement de doña Serafina, je mettrai don César dans un château-fort.

Lidoro, doña Violante et Nice sortent.

don césar.

Doña Violante ici !

don félix.

Doña Serafina chez moi !

don césar.

Elle venait chercher don Félix !

don félix.

Elle bravait pour moi tout danger !

don césar.

Qu’est-ce que cela signifie, don Félix ?

don félix.

Je n’y comprends rien.

don césar.

Le temps nous dévoilera ce mystère.

don félix.

Sans doute ; et combien je voudrais pouvoir abréger et presser le temps !

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