JOURNÉE TROISIÈME. · Scène I.
Une chambre dans la maison de Lidoro.
Entrent LIDORO et DOÑA SERAFINA.
lidoro.
Vous êtes bien en colère.
doña serafina.
N’ai-je point de motif pour cela ?
lidoro.
D’accord ; mais pourquoi prendre les choses aussi vivement ?
doña serafina.
Comment, mon père, lorsque sans me consulter, sans me prévenir, vous amenez un hôte dans la maison, et que vous établissez dans mon appartement une femme qui court les aventures, vous ne voulez pas…
lidoro.
Attendez, ma fille ; je vais vous donner satisfaction sur ces deux points, afin que vous ne pensiez pas avoir le droit de vous plaindre de moi. — Ce cavalier, je vous l’ai déjà dit, est le fils de mon meilleur ami, à qui je ne dois rien moins que la vie. Je croyais qu’il n’était ici que pour un jour ; et si le prince a exigé qu’il restât à Milan pour y voir les fêtes qui ont lieu à cette époque, ce n’est pas ma faute. Quant à la dame, avant de lui offrir ma protection, j’ai considéré qu’elle est de noble naissance ; et quoique les accidens d’amour puissent ternir quelquefois le sang le plus pur, il serait mal à un gentilhomme de refuser son appui à celles qui l’implorent ; d’autant qu’en cette circonstance le cavalier qui vient avec cette dame est fort lié avec don César ; que j’étais chargé d’arrêter le couple fugitif, et qu’en le gardant chez moi, je m’acquitte tout à la fois de mes doubles obligations d’Intendant de la justice et d’ami… Enfin, s’il faut tout vous dire, j’ai d’autres motifs encore pour traiter de mon mieux don César ; il est de la meilleure naissance, il possède une fortune considérable, il est fort avant dans la faveur du duc de Parme, et comme j’étais déjà l’obligé de son père… Cela suffit, vous devez me comprendre… Bref, il pourrait bien se faire, ma fille, que l’hôte de cette maison en devînt le seigneur.
Il sort.
doña serafina.
Qu’ai-je entendu, ô ciel ! Réjouis-toi, mon âme, car c’est la première fois peut-être que le mal se convertit en bien. Je craignais que mon père ne soupçonnât quelque chose, et c’est lui qui encourage mon amour ! (Appelant.) Flora !
Entre DOÑA VIOLANTE.
doña violante.
Que voulez-vous, madame ?
doña serafina.
J’appelais une de mes suivantes.
doña violante.
Eh bien ! ne suis-je pas là pour vous servir ?
doña serafina.
Que le ciel vous garde, Violante ; mais je ne souffrirai pas que vous vous abaissiez jusque là. Vous êtes ici chez vous, et bien que je n’aie pas vu d’abord avec plaisir que mon père vous reçût dans la maison, je m’en réjouis maintenant ; et touchée de vos malheurs, je vous regarde désormais comme une amie à laquelle je suis fort redevable.
doña violante.
Que me devez-vous, madame, à moi qui n’apporte ici qu’un mauvais exemple ?
doña serafina.
Cet exemple n’est pas pour moi aussi mauvais que vous le dites ; et vous ne soupçonnez pas combien vous êtes venue ici à propos.
doña violante.
En quoi donc puis-je vous être utile ?
doña serafina.
Vous me l’avez été beaucoup.
doña violante.
Eh bien ! madame, puisque vous êtes si reconnaissante de je ne sais quel service que je vous aurais rendu par hasard, pourrai-je à mon tour vous demander une faveur ?
doña serafina.
Dans les limites de mon pouvoir, je suis à votre disposition. Que désirez-vous ?
doña violante.
J’ai commis une faute que je ne chercherai pas à justifier auprès de vous. — Après avoir long-temps témoigné les derniers mépris à un cavalier qui me rendait des soins, je finis, quoiqu’il eût tué en duel un de mes parens, je finis par concevoir pour lui des sentimens plus favorables… Ce cavalier est celui que votre père retient, ainsi que moi, dans sa maison… Mais, hélas ! les bontés que j’ai eues pour lui m’ont été bien funestes !… Pardonnez-moi de vous raconter aussi longuement ma triste histoire ; c’est que je voudrais obtenir votre bienveillance et loucher votre cœur. — Je lui écrivis de venir me parler une nuit dans notre jardin ; il me répondit qu’il viendrait… J’ignorais et il ignorait comme moi qu’il devait partir la veille, envoyé par le duc eu ce pays… Mon père vit la lettre…
doña serafina.
Arrêtez… Le duc, dites-vous, l’envoyait en ce pays ?
doña violante.
Oui, madame. — Y aurait-il là quelque chose qui vous ait déplu ?
doña serafina.
Nullement ; j’étais distraite… et je n’avais pas compris. Achevez.
doña violante.
Mon père vit la lettre ; et bien que par prudence il ne voulut pas éclater, son ressentiment remporta, et il m’enferma dans mon appartement.
doña serafina.
Et dites-moi, ce cavalier, est-ce celui qui est venu à Milan de la part du duc ?
doña violante.
Oui, madame. — Je vois, hélas ! que vous ne prêtez pas beaucoup d’attention à mes paroles.
doña serafina.
C’est que je suis triste et préoccupée ; ne vous en fâchez pas.
doña violante.
J’en resterai là, si cela vous ennuie.
doña serafina.
Non pas ; poursuivez, je vous prie.
doña violante.
Je crains, madame…
doña serafina.
Que craignez-vous ?
doña violante.
Que vous intéressant peu à mon infortune, vous ne vous inquiétiez pas beaucoup des moyens de la faire finir.
doña serafina.
Vous êtes dans l’erreur : toutes ces questions, c’est pour m’éclairer. Continuez, de grâce.
doña violante.
La nuit malheureuse arriva, et je ne pus l’avenir que mon père, à la tête d’une troupe d’hommes armés, l’attendait.
doña serafina.
Qui ? — celui qui devait venir à Milan ?
doña violante.
Oui ; ce fut là le malheur.
doña serafina, à part.
Elle ne le nommera pas !
doña violante.
Il se présenta en effet.
doña serafina.
Qui se présenta ?
doña violante.
Don César, que l’on croyait absent.
doña serafina.
Don César ?
doña violante.
Oui.
doña serafina, à part.
Elle n’achèvera pas !… C’était bien la peine de commencer (Haut.) Et enfin…
doña violante.
Ce qui se passa entre eux, je ne le sais pas au juste ; je sais seulement qu’en entendant l’explosion d’une arme à feu et un cliquetis d’épées, j’avais l’âme suspendue entre mon père et mon amant, lorsqu’un vieux domestique, croyant faire pour le mieux, enfonça la porte de mon appartement, et alors…
doña serafina.
Pardon ; il est un point que je ne comprends pas bien ; si c’était don César, pourquoi venez-vous chercher ici don Félix ?
doña violante.
Parce que don Félix est un de ses amis qui, sans doute, aura voulu l’accompagner.
doña serafina.
Fort bien. Revenez à votre récit.
doña violante.
Moi alors, me voyant tout-à-coup dans une position si difficile et si affreuse, ne sachant plus ce que je faisais, et n’écoutant que les inspirations de la crainte qui conseille si mal, je pris un parti extrême : au lieu d’aller demander asile à quelqu’une de mes amies ou à ma famille, je courus chez son ami, dans la persuasion que nul ne me secourrait aussi bien dans ma peine, car nul ne devait la sentir plus vivement ; mais, hélas ! je ne le trouvai pas.
doña serafina.
Mais, — bien que ce fût son ami, pourquoi vous êtes-vous adressée à lui plutôt qu’à celui que vous venez chercher ici ?
doña violante.
Parce que je rencontrai en chemin un de ses valets.
doña serafina.
Après, je vous prie ?
doña violante.
Je ne le trouvai pas ; on me dit chez lui qu’il venait au moment même de partir pour Milan. Désespérée, effrayée, comprenant tout ce que ma conduite avait de blâmable, et ne me voyant d’autre ressource que de me précipiter entièrement dans ma faute, j’obtins du valet dont je vous ai parlé qu’il me procurât une voiture, et bientôt…
doña serafina.
Mais pourquoi donc les ordres que l’on envoie de là-bas pour qu’on vous cherche disent-ils que vous êtes avec don Félix, au lieu de dire avec don César ?
doña violante.
Qui vous l’a dit ?
doña serafina.
C’est moi ; et la preuve, c’est que le prisonnier de mon père est don Félix et non pas don César.
doña violante.
Je vois, madame, que vous êtes fort préoccupée de vos chagrins. — Aussi pour abréger, et quoi qu’il en soit, je me jette à vos pieds, en espérant votre protection, non pas seulement parce que je suis une femme malheureuse, mais parce que vous êtes celle que vous êtes ; et je vous conjure d’intercéder pour moi auprès de votre père, afin qu’il daigne parler au mien, qui sans doute ne tardera pas à venir ici ; veuillez arranger les choses de manière qu’à son arrivée il me trouve déjà mariée avec don César… Maintenant, madame, je me retire pour pleurer en liberté, et pour ne pas vous attrister davantage par le récit des chagrins d’une femme infortunée.
Elle sort.
doña serafina.
Hélas ! ses peines ne sont pas plus grandes que les miennes, et je ne sais, avec cette confusion continuelle des noms de César et de Félix, laquelle de nous deux est le plus à plaindre… Mon père me disait tout à l’heure que don César, l’hôte de la maison, pourrait bien en devenir le maître, et j’étais heureuse, je me réjouissais, lorsque soudain ce bonheur s’est évanoui, et ma joie s’est changée en douleur… Mais réfléchissons. — Comment cette femme, puisque don Félix est son amant et qu’on la recherche avec lui, vient-elle prétendre que celui qu’elle aime est don César ?… et puisque c’est don César, pourquoi ne le déclare-t-elle pas lorsqu’elle voit qu’on recherche don Félix ?… Où est donc la vérité ?… Ah ! au milieu de cette cruelle incertitude, que ne donnerais-je pas pour n’avoir pas écouté la voix de la reconnaissance qui m’a poussée dans une intrigue périlleuse !… Et ne pouvais-je pas avoir de la reconnaissance envers ce cavalier pour sa noble conduite sans venir lui parler sous un déguisement ?… Maudite soit ma reconnaissance qui m’a perdue, lorsqu’à la plupart des femmes on ne reproche que leur ingratitude !… Que ne donnerais-je pas aussi pour n’avoir pas soulevé mon voile !… j’aurais dissimulé mes sentimens, j’aurais caché sous une glace menteuse le volcan qui embrase mon âme… Mais à présent que je me suis découverte à lui, je ne le fuirai point pour cela, ce serait une lâcheté ; et il est bon que les hommes sachent que nous avons aussi, nous autres femmes, notre courage et notre point d’honneur ! (Appelant.) Flora !
Entre FLORA.
flora.
Que voulez vous, madame ?
doña serafina.
Tu me ferais plaisir d’aller chez don César et de lui dire, comme venant de toi, que je suis en bas dans le jardin. (À part.) Incertitudes, craintes, périls, chagrins, je vous délie et vous attends. Si vous ne vous présentez pas au combat, je dirai que vous avez peur, et si vous apprenez que la jalousie me dévore, sans doute vous n’oserez paraître, car que ne redouterait une femme jalouse ?
Elle sort.
flora.
Qu’est-ce que tout cela signifie ?… On m’a tant donné à réfléchir depuis deux jours que j’en ai vieilli. (Elle appelle.) Tristan !
Entre TRISTAN.
tristan.
Flora ! belle Flora d’Italie, qui êtes une Floresta espagnole, que voulez-vous de moi ? Est-ce que votre maîtresse n’est pas à la maison ?
flora.
Non. Adieu.
tristan.
Arrêtez ; vous ne vous en irez pas que nous n’ayons fait ensemble un petit arrangement.
flora.
De quoi s’agit-il ?
tristan.
Il s’agit de me dire, adorable Flora, combien vous voulez pour perdre la raison pour moi une demi-heure seulement, et, l’autre demie, moi je mourrai d’amour pour vous.
flora.
Le bel arrangement !
tristan.
Il n’est pas nouveau.
flora.
Oui-dà !
tristan.
Un jour un pauvre diable se mourait…
flora.
Je devine ; c’est l’histoire de celui qui fit appeler le sacristain, et lui dit : « Combien me prendra votre grâce pour m’enterrer ? » À quoi l’autre : « Vingt réaux, » j’estime. « En voulez-vous seize ? » reprit le premier. « Cela me revient plus cher à moi, » répliqua le sacristain. « Eh bien ! répondit le malade, voyez si cela vous convient et enterrez-moi pour dix-sept ; autrement, je vous en préviens, s’il m’en coûte un maravédis de plus, je ne meurs pas. » — De même vous, vous voulez savoir ce qu’il vous en coûtera pour mourir pour moi d’amour… Eh bien ! puisque c’est là votre conte, vous saurez qu’un jour une guenon et ses amies…
tristan.
Pour cela, non, femme, un moment ! car m’enlever l’un et m’en donner un autre, c’est trop. — Une duègne élevait une petite naine…
flora.
J’ai commencé avant vous.
tristan.
Bien que vous ayez commencé, je continue la mienne.
tous deux.
Un jour…
tristan.
La duègne…
flora.
La guenon…
Entre DON FÉLIX.
don félix.
Quel est ce bruit ?
tristan.
C’est une histoire de conte.
flora.
C’est un conte de noix.
tristan.
Le diable soit de ma duègne !
flora.
Et qu’il emporte ma guenon !
tristan.
Je ne puis jamais l’achever !
flora.
Je n’en viendrai jamais à bout !
don félix.
Que faites-vous ici, Flora, et qu’y a-t-il ?
flora.
Je voulais vous avertir que ma maîtresse se promène seule dans le jardin. Je suis venue en secret, parce que maintenant elle se méfie de tout le monde, surtout depuis que nous avons à la maison cette dame ; et, selon la circonstance, je vous dirai en chantant d’approcher ou de vous retirer. (À Tristan.) Adieu ; pensez à moi ; n’oubliez pas que vous me devez un conte pour une autre fois.
tristan.
Et vous, que vous m’en devez deux pour deux autres fois.
don félix.
Et moi, comment pourrai-je jamais reconnaître, Flora, la faveur que vous me faites ?
Flora sort.
tristan.
Ne m’apprendrez-vous pas enfin, seigneur, quel était ce revenant voilé qui s’est transformé tout-à-coup en doña Violante ?
don félix.
Nigaud ! tu ne l’as pas reconnu ?
tristan.
Non.
don félix.
Eh bien ! que t’importe ? — Mais silence, écoute.
On entend de la musique dans l’éloignement.
FLORA, chantant, du dehors.
« L’abeille voltige parmi les fleurs ; viens, amour, viens la saisir ! »
don félix.
Elle m’appelle. Attends-moi là.
Entre DON CÉSAR.
don césar.
Où donc allez-vous sitôt, don Félix, sans me dire ce que vous êtes devenu ?
don félix.
Je vous dirai donc que nous avons arrangé votre affaire avec le prince, et qu’il est convenu que vous demeurerez ici prisonnier. Pour le moment, permettez que je profite d’une occasion favorable pour voir celle que j’aime. Doña Serafina est seule au jardin, et cette voix me dit d’aller la joindre.
don césar.
Attendez, n’y allez pas.
don félix.
Pourquoi me retenir ?
don césar.
J’ai mes raisons.
don félix.
Laissez-moi.
don césar.
Vous risquez trop.
don félix.
Quel danger ?
flora, chantant, du dehors.
« Arrête ton vol, et sache bien que si tu t’amuses à voltiger au-dessus d’un torrent, tu ne tarderas pas à te perdre. »
don félix.
Elle m’avertit maintenant de demeurer. Parlez donc ; mais faites vite, car si l’on m’appelle de nouveau, force me sera de vous laisser…
don césar.
Non pas ! (À Tristan.) Toi, sors d’ici.
tristan, à part.
On se cache de moi ! eh bien ! vive Dieu ! je les écouterai.
Il se cache derrière la tapisserie.
don césar.
Veuillez à cette heure me prêter toute votre attention. — Vous me croirez sans peine, don Félix, si je vous dis que mon amitié désire votre bonheur.
don félix.
Je n’en saurais douter.
don césar.
Et vous, n’êtes-vous pas mon ami ?
don félix.
Assurément.
don césar.
Eh bien ! j’ai un service à vous demander.
don félix.
Je suis prêt à vous le rendre. En quoi consiste-t-il ?
don césar.
Que vous n’abusiez pas de l’attachement que je vous porte. — Vous, don Félix, grâce à mon nom, vous êtes honoré, fêté, choyé du seigneur Lidoro ; et je ne puis pas craindre que vous soyez ingrat. Tout ce que notre hôte fait pour vous, c’est à cause de moi, non à cause de vous qu’il le fait ; et d’un autre côté, tous les ennuis que je puis m’être attirés personnellement, c’est moi qui les supporte. Or vous conviendrez que ce partage n’est pas juste, et que je dois reprendre mon véritable nom.
flora, chantant, du dehors.
« L’abeille voltige parmi les fleurs ; viens, amour viens la saisir. »
don félix.
Je vous répondrai plus tard.
don césar.
Vous pouvez bien me répondre sur-le-champ.
don félix.
Songez donc qu’en ce moment même…
flora, chantant, du dehors.
« Viens, amour, viens la saisir. »
don félix.
L’occasion se passe.
don césar.
Vous m’obligerez beaucoup.
une voix, du dehors.
Ne chante plus.
don félix.
Vraiment ! vous êtes cruel !
don césar.
Non, non, vous n’irez pas.
don félix.
Quoi ! vous me faites perdre la plus belle occasion…
don césar.
Attendez ! on vient de jeter un papier par la fenêtre.
Il ramasse un papier.
don félix.
C’est sans doute pour me reprocher mes retards.
don césar.
À César, dit la suscription.
don félix, prenant la lettre.
Montrez, puisqu’ici je suis don César. Vous m’écouterez, et vous verrez si je suis de bonne foi. Ce n’est pas une écriture de femme.
don césar.
De qui cela peut-il être ?
don félix.
Il est signé Lisardo.
don césar.
Lisardo ! qu’est-ce que c’est que cela ?
don félix, lisant.
« Quoique j’eusse pu venger sans péril la mort de mon frère Laurencio… » (Parlant.) C’est une mystification !
don césar.
Ce n’est pas à vous que s’adresse ce billet ; et avant de le lire, qu’il soit bien établi entre nous si vous êtes ou non don César.
don félix.
Ne vous fâchez pas pour une mauvaise plaisanterie. C’est moi qui suis ici don César, et c’est à moi que s’adresse ce billet.
don césar.
Nous avons pu changer de nom l’un avec l’autre pour un stratagème sans conséquence ; mais chacun de nous reste lui-même quand il s’agit de choses sérieuses qui touchent à l’honneur.
don félix.
Votre honneur ne courra jamais de hasard avec moi votre ami dévoué.
don césar.
Je n’en doute pas ; mais je ne puis être tranquille que je n’aie vu ce billet.
don félix.
Et moi je ne puis vous le montrer.
don césar.
Remarquez, je vous prie, qu’il est du plus haut intérêt de savoir où est Lisardo et d’où il m’écrit.
don félix.
C’est à moi que la lettre s’adresse, et c’est à moi d’y répondre.
don césar.
Non pas ! il s’agit d’une chose qui me concerne moi qui porte réellement le nom de César, et non pas vous à qui j’ai prêté mon nom.
don félix.
C’est moi qui suis ici don César, et c’est à moi que l’on entend écrire ; si l’on se trompe sur le nom, on ne se trompe pas sur la personne.
don césar.
N’est-ce pas moi qui ai tué Laurencio ?
don félix.
Oui.
don césar.
Étiez-vous son ennemi ?
don félix.
Non.
don césar.
Donc, bien que cette lettre vous soit envoyée, elle est pour moi
don félix.
Êtes-vous ici don César ?
don césar.
Non.
don félix.
N’est-ce pas moi qui le suis ?
don césar.
Oui.
don félix.
La lettre est donc pour moi, puisque celui qui veut me parler ne vous connaît pas.
don césar.
Vous êtes curieux, parce que vous avez pris mon nom, de vouloir que je ne sois plus don César !
don félix.
Il serait plus curieux encore que j’eusse été don César pour trouver une hospitalité généreuse et pour obtenir la bienveillance d’un ange, et qu’après avoir profité de cette bonne fortune, je ne fusse plus don César quand viennent les ennuis. Non, mon cher, et il ne sera pas dit que je sois ici pour tout le monde don César quand cela va bien, et que je ne le sois plus quand cela va mal. Et puisque je ne suis pas homme à céder ni au bien ni au mal, laissez-moi, vive Dieu ! courir toutes les chances du bonheur et du malheur du nom.
don césar.
Dites tout ce qu’il vous plaira, mais rendez-moi la lettre, que je la lise.
don félix.
Cela ne vous regarde pas.
don césar.
Ne vous obstinez pas ; il faut que je la voie.
don félix.
Et comment, si je la garde ?
don césar.
Je ne sais, mais du moins…
don félix.
Après ?
don césar.
J’empêcherai que vous ne la lisiez.
don félix.
Par quel moyen ?
don césar.
Je ne vous perds pas de vue un instant… Partout où vous irez j’irai avec vous ; je ne vous quitte plus d’un pas, et d’aujourd’hui je vous suis comme votre ombre.
don félix.
Cependant comment ferez-vous, étant prisonnier ?
don césar.
Je passerai par-dessus toute considération, et je déclarerai hautement qui je suis.
don félix.
Le parti est périlleux ; vous ne vous tirerez pas d’affaire, et tous deux nous nous en trouverons mal.
don césar.
Eh bien ! voyons la lettre, et puis nous saurons ce que tous deux nous devons faire.
don félix.
Je vous dirai plus tard ce qu’elle contient. Adieu.
don césar.
Eh bien ! marchons, car je vous suis.
don félix.
Vous ne pouvez pas sortir.
don césar.
Que m’importe !
don félix.
Mais réfléchissez…
don césar.
Réfléchissez vous même.
Entre LIDORO.
lidoro.
Qu’y a-t-il donc ?
don félix.
Rien, seigneur. (À part) Profitons de l’occasion.
lidoro.
De quoi s’agit-il ?
don félix.
Don César vous le dira.
Il sort.
don césar.
Oui, je le dirai, mais devant lui ; car je ne veux point que vous doutiez de ce que je dirai. Faites-le donc arrêter.
lidoro.
Àquoi bon ? je croirai sans peine tout ce que vous me direz.
don césar, à part.
Cruelle position ! (Haut.) Laissez, que j’aille après lui.
lidoro.
Songez, je vous prie, que vous êtes mon prisonnier, et qu’il suffit que le prince ait eu cette condescendance, sans que..
don césar, à part.
Hélas !
lidoro.
Pourquoi donc voulez-vous sortir ?
don césar.
Que dire ? Si je dis que don Félix est allé à un défi, ce ne serait pas bien… cependant il serait encore plus mal de souffrir qu’il y allât à ma place. Je devrais donc l’en empêcher aujourd’hui, et j’espère qu’un autre jour…
lidoro.
Vous paraissez bien agité ?
don césar.
Vous ne voulez point l’appeler ?
lidoro.
Non.
don césar.
Vous ne voulez point me permettre de le suivre ?
lidoro.
Pas davantage.
don césar.
Eh bien ! alors, pour Dieu ! suivez-le, car il a un défi.
lidoro.
Don César ?… Pour quel motif ?
don césar.
Je l’ignore.
lidoro.
Et où a-t-il reçu ce défi ?
don césar.
Je l’ignore également.
lidoro.
Attendez-moi donc là, et je cours après lui en recommandant qu’on vous garde.
Il sort.
don césar.
Que penseront de moi, grand Dieu ! les duellistes raffinés ? Serai-je approuvé ou blâmé par eux ?… Considéreront-ils que dans cette circonstance délicate c’était moi qui devais me battre, qu’il voulait se battre en mon lieu et place, et qu’ainsi je pourrais reprendre mon droit ? d’autant que cette feinte va bientôt cesser ; car à la fin doña Violante…
Entre DOÑA VIOLANTE.
doña violante.
J’entre ici, don César, dans un heureux moment, profitant de ce que doña Serafina se promène au jardin ; je vous ai entendu prononcer mon nom, et quels que soient vos sentimens, je me réjouis que vous pensiez à moi !
don césar.
Ces sentimens, madame, je n’ai pas besoin de vous le dire. Ils sont tels qu’ils doivent être pour une femme dont la conduite envers moi a été si perfide.
doña violante.
Comment pouvez-vous vous plaindre de moi, don César, lorsque pour vous j’ai si tristement abandonné ma maison, lorsque pour vous je me vois prisonnière dans la maison d’autrui ?
don césar.
Oui ! après avoir échoué dans votre trahison, vous venez blâmer ce lâche attentat, pour qu’on ne croie pas que vous en étiez complice !
doña violante.
Est-il raisonnable de croire que pour désabuser un homme que je n’aimerais pas, j’eusse quitté ma patrie et mon père, et me fusse exposée à tous les ennuis ?
don césar.
Comment se fait-il donc que le seigneur Aurelio m’ait attendu au jardin ? Dans quel but a-t-il attenté à ma vie ? Qui eût pu l’instruire, hormis vous ?
doña violante.
Mon père avait pris votre lettre apportée par le valet de don Félix.
don césar.
De don Félix ?
doña violante.
Oui.
don césar.
Un moment ; car ce que vous me dites là me donne beaucoup à penser, si toutefois ce n’est pas un effet de la passion qui me subjugue encore. — Votre père a vu la lettre dont j’avais chargé pour vous le valet de don Félix ?
doña violante.
Oui ; et par cette lettre il fut informé de tout, et il m’enferma en feignant de partir.
don césar.
De là sans doute est venue l’idée où l’on est que c’est don Félix qui a causé le tumulte qui a eu lieu chez vous ; car vous saurez que je suis prisonnier ici sous le nom de don Félix.
doña violante.
Quoi ! vous passez pour don Félix ?
don césar.
Oui. Afin de pouvoir rester à Parme cette funeste nuit, je le fis partir sous mon nom.
doña violante.
Comment ! on ne vous connaît pas ici sous votre véritable nom ?
don césar.
En effet.
doña violante.
C’est donc pour cela que doña Serafina me soutenait obstinément que le cavalier retenu ici prisonnier à cause de moi ne s’appelait pas don César ! Aussi il m’arrive à votre égard ce qui vous arrive à vous-même à cause de moi ; car de même que vous avez cru que ma démarche…
Entre NICE.
nice.
Je vous ai cherchée par toute la maison. Doña Serafina demande après vous.
doña violante.
Allons ; car elle serait au désespoir si elle soupçonnait que je suis entrée ici. (À don César.) Réfléchissez à tout ce que je vous ai dit.
don césar.
Sans y réfléchir davantage, je vous crois.
doña violante.
Pourquoi ?
don césar.
Parce que je désirais trop de ne pas vous trouver coupable.
doña violante.
Coupable de quoi ?
don césar.
D’ingratitude.
doña violante.
D’ingratitude ! envers qui ?
don césar.
Envers l’homme qui vous adore.
doña violante.
Alors vous pouvez être satisfait.
une voix
Flora ? Violante ?
nice.
Voilà qu’on vous appelle encore.
doña violante.
Adieu.
don césar.
Adieu.
Doña Violante et Nice sortent.