‹ Boris GodounovChapitre 14 sur 52 · L'ENFANT

L'ENFANT

Ô Notre Père des cieux, toi qui toujours es présent partout, écoute la prière de tes esclaves. Nous t’invoquons pour notre pieux souverain que tu as choisi pour nous gouverner. Protège le tsar autocrate dans son palais, ainsi qu’en pleine bataille ; garde-le sur les routes, ainsi qu’en son sommeil ; accorde-lui la victoire sur ses ennemis ; fais que sa gloire se répande d’un océan à l’autre ; fais que sa famille prospère et que ses descendants peuplent tout l’univers ; que pour nous, ses esclaves, il soit toujours clément et charitable ; qu’il continue à nous prodiguer les trésors de sa patience et de sa bonté, et nous dispense les bienfaits de sa haute sagesse ! En élevant cette coupe à la santé du tsar, nous t’invoquons, ô Père céleste.

CHOUÏSKY (buvant)

Vive notre tsar glorieux ! Adieu, mes chers hôtes ; je vous remercie d’avoir bien voulu goûter le pain de ma maison. Adieu, et que la nuit vous soit bonne !

(Les invités s’en vont. Chouïsky les reconduit jusqu’à la porte.)

POUCHKINE

Enfin, ils sont partis ; prince Wassili Ivanowitch, je désespérais de pouvoir m’entretenir seul avec toi.

CHOUÏSKY (aux serviteurs)

Qu’avez-vous à rester là ? Vous ne pensez qu’à écouter ! Desservez et retirez-vous. Qu’y a-t-il, Afanassi Michaïlowitch ?

POUCHKINE

D’étranges nouvelles ! Un message m’arrive de Cracovie, expédié par mon neveu Gavrila.

CHOUÏSKY

Eh bien ?

POUCHKINE

Mon neveu m’apprend une chose étrange : Le fils du tsar Ivan… Attends…

(Il va aux portes et explore.)

l’enfant assassiné par ordre de Boris…

CHOUÏSKY

Ceci n’est point nouveau.

POUCHKINE

Attends : Dimitri est vivant !

CHOUÏSKY

Vraiment ! Quelle nouvelle extraordinaire ! Dimitri vivrait ? Ce serait miraculeux ! Et puis, c’est tout ?

POUCHKINE

Écoute jusqu’à la fin ! Qui que ce soit, l’enfant du tsar, sauvé, ou son esprit, ou un coquin hardi, un impudent usurpateur, qu’importe ! Le tsarewitch Dimitri est à Cracovie.

CHOUÏSKY

Est-ce possible ?

POUCHKINE

Mon neveu l’a vu, lorsque, pour la première fois, il se rendit à l’audience du palais du roi ; passant devant les rangs des nobles gentilshommes, il fut reçu dans les appartements

privés.

CHOUÏSKY

Qui est-ce ? D’où vient-il ?

POUCHKINE

Tout le monde l’ignore. On sait seulement qu’il fut valet chez Vichnewetzki, et que, tombé malade, sur son lit de mort, il se confia au père-confesseur. Mis au courant, et très fier de ce mystérieux aveu, son maître ne quitta plus son chevet et lui prodigua des soins ; et quand il fut guéri, il l’amena au roi.

CHOUÏSKY

Et qu’en dit-on là-bas ?

POUCHKINE

Qu’il est intelligent, aimable et adroit ; qu’il plaît à tous ; qu’il a ensorcelé les Moscovites exilés. Les pères lui prêtent leur soutien ; le roi le favorise, et même, dit-on, lui a promis son aide.

CHOUÏSKY

Tout ce que tu me rapportes, ami, est si étonnant que, vraiment, la tête m’en tourne. Nul doute, il s’agit d’un imposteur hardi ; mais, néanmoins, la chose est grave. Si cette nouvelle arrive jusqu’au peuple, il peut en résulter un épouvantable orage.

POUCHKINE

L’orage sera tel, que notre tsar Boris ne pourra point conserver sa couronne. Et ce sera justice ! Il nous gouverne à la manière du tsar Ivan — que sa mémoire soit maudite ! — Nous n’avons plus, il est vrai, d’exécutions publiques, et nous ne mourons pas noyés dans le sang ; nous ne sommes pas brûlés sur des bûchers, dont notre tsar lui-même se plaisait à attiser le feu. Mais sommes-nous, pour cela, plus sûrs d’avoir la vie sauve ?

La disgrâce nous guette à chaque instant, la prison, les fers ou le couvent nous menacent. Et le gibet nous attend au bout d’un long exil.

Où sont tous les boyards de notre illustre noblesse ? Où sont les princes de Sitcsky et de Chestounov ? Où sont les Romanoff, espoir de la patrie ? Morts en exil, au milieu d’affreuses tortures. Encore un peu, et notre tour viendra. Nous sommes chez nous, mais tous entourés de traîtres, de misérables payés pour nous surveiller ; nous dépendons d’un indigne valet ; nos droits n’existent plus, nous ne sommes plus maîtres chez nous. Impossible de chasser un paresseux ; il nous faut le nourrir, contre notre gré, sous peine de disgrâce. Même au temps du tsar Ivan, cela ne s’était vu ! Le peuple est-il content ? Tu n’as qu’à le questionner ; si on lui rappelait les bonnes lois d’antan, que verrions-nous ?

CHOUÏSKY

Tu as raison, Pouchkine. Mais, un prudent conseil : taisons-nous, l’heure n’est pas venue.

POUCHKINE

C’est vrai ; gardons chacun notre secret ; je suis heureux de t’entendre parler en homme sage. Si quelque chose, un jour, venait à me troubler, c’est à toi que d’abord j’en voudrais faire la confidence. Ce soir, ton miel mousseux et ta délicieuse bière m’ont délié la langue. Adieu, mon prince !

CHOUÏSKY

Bonne nuit, et au revoir !

(Il reconduit Pouchkine.)

APPARTEMENTS DU TSAR

Le Tsarewitch (regardant une carte géographique)
La Tsarewna Xénia et sa nourrice.

XÉNIA (embrassant un portrait)

Mon cher fiancé, mon beau prince ! Ce n’est pas ta fiancée qui t’a possédé, mais la sombre tombe, dans un pays lointain ; jamais je ne pourrai me consoler, je te pleurerai toujours.

LA NOURRICE

Ô Tsarewna, lorsqu’une jeune fille pleure, c’est comme de la rosée qui tombe ! Mais le soleil se lève et chasse la rosée. Un autre fiancé viendra, beau et aimable ; tu l’aimeras, mon enfant adorée, et tu oublieras le Korolewitch Ivan.

XENIA

Non, nourrice, je resterai toujours fidèle au mort.

(Boris entre.)

BORIS

Que dis-tu, ma pauvre fille chérie ? Déjà veuve sans avoir été mariée, tu pleures toujours ton fiancé perdu ! Chère enfant, il ne m’a pas été donné de faire votre bonheur ; j’ai mérité sans doute le courroux du ciel qui m’a refusé cette joie. Pauvre innocente, c’est toi qui en portes la peine. Et toi, mon fils, à quoi t’occupes-tu ? Qu’est donc ceci ?

FÉODOR

J’ai tracé la carte des terres moscovites : ceci est ton royaume entier, d’un bout à l’autre. Regarde : voici Moscou, les villes de Novgorod et d’Astrakan ; voici la mer, les grandes forêts de Perm, voici la Sibérie.

BORIS

Qu’est-ce qui serpente ici ?

FÉODOR

C’est la Volga.

BORIS

Cela est bien ! Ô doux fruit de l’étude ! Tu peux considérer comme à vol d’oiseau, tout le royaume : frontières, villes et fleuves. Travaille, mon fils : la science abrège les épreuves que nous envoie la vie. Un jour viendra, il est peut-être proche, où toutes les contrées que tu as tracées ici seront en ton pouvoir et sous ta loi. Travaille, mon fils : ta tâche future s’en trouvera d’autant facilitée.

(Entre Siméon Godounov.)

C’est Godounov qui vient pour m’entretenir ; qu’as-tu à dire, Siméon Nikitich ?

SIMÉON

Que ce matin, à l’aube, les deux valets de Chouïsky et de Pouchkine sont venus me faire leur rapport.

BORIS

Eh bien ?

SIMÉON

Le valet de Pouchkine m’a dit qu’hier matin, un messager spécial est arrivé de Cracovie ; il s’entretint avec son maître, et repartit au bout d’une heure.

BORIS

Qu’on saisisse le messager !

SIMÉON

On le poursuit déjà.

BORIS

Que t’a appris le valet de Chouïsky ?

SIMÉON

Hier, il donna un grand festin ; là se trouvèrent les Miloslavsky, les Boutourline, Pouchkine et Saltikov ; quand tous se dirent adieu et se séparèrent, Pouchkine resta avec le prince Chouïsky, et ils eurent ensemble un long tête-à-tête.

BORIS

Qu’on aille me chercher le prince Chouïsky !

SIMÉON

Sire, il est déjà ici.

BORIS

Qu’il entre.

(Siméon Godounov s’en va.)

LE TSAR

Un messager de Lithuanie ! Qu’est-ce que cela signifie ? Je déteste la race rebelle des Pouchkine ; quant à Chouïsky, je ne dois point me fier à lui. Il est faux, mais courageux et fin.

(Entre Chouïsky.)

BORIS

Prince, j’avais justement à te parler ; mais tu viens toi-même sans doute pour une affaire ; parle donc.

CHOUÏSKY

Voici, Sire. C’est mon devoir sacré de te confier une grave nouvelle.

BORIS

Prince, je t’écoute.

CHOUÏSKY (bas, en désignant Féodor)

Mais, Sire…

BORIS

Le tsarewitch peut savoir ce que connaît Chouïsky. Parle.

CHOUÏSKY

Sire, un messager nous est venu de Lithuanie.

BORIS

Sans doute, celui qui vint hier porter message à Pouchkine ?

CHOUÏSKY (bas à lui-même)

Il sait !… (Haut.) J’avais pensé, tsar, que tu n’étais pas encore au courant de cette nouvelle.

BORIS

Qu’importe, prince ! Il faut que je rapproche toutes les nouvelles, afin de discerner la vérité.

CHOUÏSKY

Tout ce que je sais, c’est qu’un usurpateur est né soudain à Cracovie, et qu’il est soutenu par les nobles et le roi.

BORIS

Mais qu’en dit-on ? Qui est cet imposteur ?

CHOUÏSKY

Je l’ignore.

BORIS

En quoi peut-il être dangereux pour nous ?

CHOUÏSKY

Ô Tsar, certes, ta puissance est grande ; par tes faveurs, tes largesses et ta bonté, tu as conquis les cœurs de tes sujets ; mais, tu le sais bien : la vile populace, toujours perfide, rebelle, superstitieuse, se flatte facilement d’un fol espoir, se prête volontiers aux suggestions perfides. Muette et sourde devant la vérité, elle aime à se nourrir de contes imaginaires, et une hardiesse impudente est toujours pour lui plaire.

Lorsque cet étrange vagabond aura franchi la frontière russe, alors le nom ressuscité de Dimitri fera voler vers lui la foule de tes sujets.

BORIS

Comment, de Dimitri ? De cet enfant ? Dimitri ?… Mon fils, éloigne-toi !

CHOUÏSKY (bas à lui-même)

Il a rougi. L’orage va éclater.

FÉODOR

Permets, mon père…

BORIS

Non, non, enfant, retire-toi (Féodor sort). De Dimitri !

CHOUÏSKY (à part)

Il ne le savait pas.

BORIS

Écoute, prince, il faut qu’on prenne des mesures sur la frontière de la Lithuanie ; personne ne doit la franchir. Que pas un lièvre ne vienne de Pologne ; que pas un corbeau n’arrive de Cracovie. Va.

CHOUÏSKY

J’y vais.

BORIS

Attends. Cette nouvelle est vraiment fort plaisante ! As-tu jamais ouï dire que les morts sortaient de leurs tombeaux pour s’imposer en juges aux tsars légitimes, élus par la voix du peuple tout entier et couronnés par le saint Patriarche ? C’est amusant ! Comment n’en ris-tu pas aussi ?

CHOUÏSKY

Moi, rire !

BORIS

Écoute, Wassili Chouïsky : lorsque j’appris que cet enfant était… que cet enfant avait cessé de vivre, je t’envoyai pour faire l’enquête. Aujourd’hui, je te conjure, au nom de la croix, au nom de Dieu, de me dire la vérité tout entière ! As-tu bien reconnu l’enfant assassiné ? N’y eut-il point erreur, substitution peut-être ?

CHOUÏSKY

Je jure…

BORIS

Ne jure point, prince, réponds tout simplement : était-ce le tsarewitch ?

CHOUÏSKY

C’était lui.

BORIS

Réfléchis bien ; je te pardonnerai, je ne punirai pas d’une inutile disgrâce ton mensonge passé ; mais si maintenant tu oses dissimuler encore, alors je jure, prince, je jure sur la tête de mon fils, que le supplice t’attend, un supplice si cruel qu’il épouvantera le tsar Ivan lui-même au fond de sa tombe !

CHOUÏSKY

Je ne crains pas les supplices, mais ta colère m’effraye ; oserais-je me jouer de toi, mon souverain ? Comment aurait-on pu me tromper à ce point ? J’ai reconnu Dimitri durant trois longues journées où j’ai vu le corps de l’enfant exposé ; tous les habitants d’Ouglitch ont pu le voir aussi ; autour de lui étaient encore étendus les treize cadavres des victimes que le peuple en fureur avait massacrées. Déjà ils se décomposaient, et seul le corps du tsarewitch restait intact. Le front était radieux et calme, comme s’il eût dormi profondément. Sa plaie profonde n’était point fermée, ses traits n’étaient pas changés. Tsar, le doute n’est pas permis : le tsarewitch Dimitri dort pour l’éternité dans sa petite tombe.

BORIS

Il suffit ; va-t’en.

(Chouïsky sort.)

Quelle angoisse ! Que je reprenne haleine ! Je sentais le sang monter à mon visage et redescendre lourdement ensuite. Voici donc pourquoi, depuis treize années, je vois en rêve l’enfant assassiné ! Oui, oui, je comprends maintenant. Mais qui est-il, mon terrible adversaire ? Qui me menace ? Un nom, et rien qu’une ombre peut-être ? Une ombre pourrait surgir et m’arracher mon sceptre ? Et par un nom, mon fils pourrait être dépouillé ? Fou que je suis ! De quoi vais-je m’épouvanter ? Un souffle fera s’évanouir ce spectre. Non, décidément, rien n’est à craindre, mais rien n’est à mépriser non plus. Oh ! comme tu es lourde à porter, couronne du Monomaque !

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