‹ Boris GodounovChapitre 25 sur 52 · L’IMPOSTEUR

L’IMPOSTEUR

Que vois-je ? des vers latins ! L’épée avec la lyre font une alliance sacrée ; c’est le même laurier qui les ceint l’une et l’autre. C’est sous le ciel du Nord que j’ai vu le jour, mais je connais ta voix, ô douce muse latine, et j’aime les fleurs du Parnasse. Je crois aux prophéties des poètes ; ce n’est pas en vain que l’inspiration les brûle, et l’exploit qu’ils célèbrent est béni de Dieu. Approche, ami (il lui donne une de ses bagues), et prends ceci en souvenir. Lorsque ma destinée enfin s’accomplira, et lorsque j’aurai posé sur ma tête la couronne de mes ancêtres, j’espère alors entendre à nouveau ta douce voix, ton hymne inspiré ! Musa gloriam coronat, gloriaque musam. C’est pour demain, amis, au revoir.

TOUS

En marche ! en marche ! Et vive le prince Dimitri !

CHÂTEAU DE MNISCHEK À SAMBOR,
CHAMBRE DE MARINA

Marina ; Rouzia (elle l’habille), des servantes.

MARINA (devant son miroir.)

Est-ce prêt enfin ? Hâtez-vous, je vous prie.

ROUZIA

Tout d’abord, veuillez faire ce choix difficile. Que mettrez-vous : votre collier de perles ou votre croissant d’émeraudes ?

MARINA

Ma couronne de diamants.

ROUZIA

Parfait ! Je me souviens que vous l’avez portée le soir où vous vous êtes rendue au palais. À ce bal vous étiez, dit-on, brillante comme un soleil ; tous les hommes étaient dans l’admiration, les femmes vous enviaient. C’est là que Kotkewitch vous vit pour la première fois, celui-là même qui se donna la mort peu après ; d’ailleurs on le dit bien : un seul regard de vous, et l’on vous aime.

MARINA

Faites vite !

ROUZIA

Aujourd’hui, votre père met en vous de grands espoirs, et ce n’est pas en vain que Dimitri vous a vue. Il est blessé, et il n’a pas pu cacher son trouble ; il faut, ce soir, que vous lui donniez le coup de grâce. Il est très épris. Depuis un mois déjà qu’il a quitté la ville de Cracovie, il oublie la guerre, son trône et sa patrie ; il passe son temps ici, dans les fêtes, au désespoir des Russes et des Polonais. Grand Dieu, verrai-je enfin arriver l’heure où Dimitri conduira sur le trône la tsarine russe ? Ce jour, je l’espère, vous ne m’oublierez pas ?

MARINA

Ainsi tu penses que je serai tsarine ?

ROUZIA

Qui donc, si ce n’est vous ? Qui oserait rivaliser avec ma belle maîtresse ? La race des Mnischek est d’une haute noblesse, et votre esprit est des plus rares. Heureux celui que vous saurez choisir, celui dont l’amour fera la conquête de votre cœur ! Que ce soit notre roi, ou l’héritier de France, je ne parle pas seulement de ce mendiant-tsarewitch ! Car Dieu sait qui il est, et d’où il vient !

MARINA

Mais c’est le fils du tsar, et tous l’ont reconnu.

ROUZIA

Pourtant, naguère encore, il était valet chez Vichnewetzki !

MARINA

C’était pour se cacher.

ROUZIA

Peut-être ; mais savez-vous, au moins, ce qu’on raconte de lui dans le peuple ? Que c’est un moine qui a fui Moscou, connu dans sa paroisse comme un fier coquin.

MARINA

Quelle bêtise !

ROUZIA

Oh ! je ne le crois point ; je dis pourtant qu’il doit bénir le ciel, que votre cœur lui ait donné la préférence !

UNE SERVANTE (accourant.)

Les invités sont arrivés !

MARINA

Tu vois, tu parlerais jusqu’au matin, et je ne suis pas encore habillée.

ROUZIA

Un seul instant encore, et tout est prêt.

(Les servantes s’affairent.)

MARINA (à part)

Il faut que je sache tout.

UNE SUITE DE SALLES ÉCLAIRÉES

Musique. Vichnewetzki, Mnischek.

MNISCHEK

Il ne s’occupe que de ma fille Marina ; c’est à elle seule qu’il parle. Voilà qui me semble de bon augure pour un mariage ! Dis-moi, Vichnewetzki, as-tu jamais songé qu’un jour ma fille pourrait devenir tsarine ?

VICHNEWETZKI

C’est extraordinaire, en effet ! Et toi, as-tu songé que mon valet pourrait monter sur le trône ?

MNISCHEK

Dis-moi, comment trouves-tu Marina ? Il m’a suffi de lui dire : « Prends garde, ne laisse point Dimitri t’échapper ! » Et la chose est faite : il est pris !

(La musique joue la marche polonaise. L’Imposteur s’avance avec Marina à son bras.)

MARINA (bas à Dimitri)

Oui, demain soir, à onze heures précises, je vous attendrai près de la fontaine.

(Ils s’éloignent. Un autre couple.)

LE DANSEUR

Pourquoi a-t-elle pu charmer le tsarewitch ?

LA DANSEUSE

Comment ! Mais c’est une beauté !

LE DANSEUR

Oui, une nymphe de marbre : les yeux sans vie et la bouche sans sourire.

(Un nouveau couple.)

LA DANSEUSE

Il n’est pas beau, mais il a l’air aimable ; et l’on voit facilement en lui la race dont il sort.

(Ils s’éloignent. Les salles se vident.)

MNISCHEK

Nous autres vieux, nous ne danserons plus ;

nous ne sommes plus tentés par la mesure,

et nous ne baisons plus les délicieuses petites

mains ; mais nous n’avons pas oublié toutes nos folies passées ! Je trouve que les choses ont bien changé ! La jeunesse n’est plus aussi hardie que jadis, et la beauté n’a plus le même éclat. Ne trouves-tu pas, ami, que tout est plus triste que de notre temps ? Viens, laissons-les : nous ferons déboucher une bouteille de vin hongrois, toute recouverte de mousse, qui date de cent ans. Mettons-nous dans un coin, et dégustons un verre de ce vin parfumé tout en causant un peu. Viens, mon ami.

LA NUIT
UNE FONTAINE DANS UN JARDIN

(L’Imposteur entre.)

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