‹ Boris GodounovChapitre 51 sur 52 · Le palais du tsar

Le palais du tsar

À MOSCOU, PALAIS DU TSAR

Boris et Basmanov

LE TSAR

Le voilà vaincu, mais à quoi sert notre victoire ? Notre succès reste inutile, il a pu rassembler ses troupes dispersées, et de nouveau il ose nous menacer. Que font donc tous nos héros ? Ils restent à Kromes, bravés par une poignée d’hommes cachés derrière un mur ! Quel honneur ! J’ai le cœur plein de rage ; je t’enverrai là-bas, Basmanov, comme chef de mes armées, et tu commanderas par droit d’intelligence, sinon par droit de naissance ; ils seront offensés, les orgueilleux boyards ! Mais il est grand temps que je ne tienne plus compte du mécontentement de cette stupide noblesse et que je change des coutumes qui nuisent au pays !

BASMANOV

Ôsouverain, béni soit le jour qui verra brûler les livres de noblesse ! Et que le feu puisse emporter aussi toutes les querelles orgueilleuses qu’ils ont provoquées.

LE TSAR

Ce jour viendra bientôt, mais d’abord il faut réprimer l’émeute du peuple.

BASMANOV

Ne t’en occupe point ; le peuple est toujours prêt secrètement à la révolte ; c’est comme un destrier qui rongerait son frein, ou un adolescent rebelle à son père ; le destrier, pourtant, finit par obéir, et le garçon par se soumettre.

LE TSAR

Le cavalier, souvent, est projeté à terre par son coursier ; et le père, aussi, n’a pas toujours raison de son enfant rebelle. Seule une grande sévérité peut dompter le peuple. C’était l’avis d’Ivan, le sage autocrate, habile à apaiser tempêtes et orages ; c’était aussi l’avis de son cruel petit-fils. Le peuple reste insensible à la clémence, et n’est jamais reconnaissant des bienfaits qu’il reçoit ; et, qu’on le pille et le mette à feu et à sang, les choses n’en iraient pas plus mal, j’en suis sûr.

(Entre un boyard.)

Qu’est-ce ?

LE BOYARD

Des hôtes t’arrivent de l’étranger.

LE TSAR

Je vais les recevoir. Attends un peu, Basmanov, et reste ici, car j’ai encore certaines choses à te dire.

(Il sort.)

BASMANOV (à part)

Esprit puissant ! Qu’il soit aidé de Dieu afin d’anéantir ce scélérat d’Otrepieff, et il fera encore certainement beaucoup de bien à sa patrie ; il vient de concevoir un projet important ; il faut l’encourager à le réaliser. Quel avenir s’ouvrira pour moi, lorsqu’il aura brisé l’héréditaire puissance des boyards illustres ! Je n’ai pas de rival parmi les chefs guerriers, et je deviendrai le premier conseiller du tsar ; peut-être même… un jour… Quel est ce bruit étrange ?

(Alerte. Boyards, serviteurs courent en désordre et chuchotent en se rencontrant.)

UN SERVITEUR

Un médecin !

UN AUTRE

Vite, qu’on coure chez le Patriarche !

UN TROISIÈME

Il mande le tsarewitch !

UN QUATRIÈME

Son confesseur !

BASMANOV

Mais qu’y a-t’il ?

LE CINQUIÈME ET LE SIXIÈME

Le tsar est malade, le tsar se meurt !

BASMANOV

Ciel !

LE CINQUIÈME

Du trône où il siégeait, il est tombé

soudain ; le sang a jailli de ses oreilles et de

sa bouche.

(On porte le tsar sur un fauteuil. Toute sa famille, tous les boyards.)

LE TSAR

Retirez-vous, et qu’on me laisse seul avec le tsarewitch ! (Tous sortent.) Je meurs, embrassons-nous. Adieu, mon fils ! tu vas régner bientôt… Mon Dieu, mon Dieu ! je vais comparaître devant Toi, et je n’ai pas le temps de purifier mon âme ; mais toi, mon fils, tu m’es encore plus cher que mon salut ; qu’il en soit donc ainsi ! Je suis, par ma naissance, un sujet obscur, j’aurais pu mourir obscur ; mais j’ai atteint au pouvoir suprême, comment ? Ne le demande pas. Tu es innocent, et tu as le droit de me succéder au trône. C’est à moi seul à répondre devant Dieu… Mon fils chéri, ne te flatte pas d’un espoir trompeur et illusoire : le début de ton règne sera chargé d’orage ; cet imposteur est une dangereuse menace pour toi. Il est aidé de son terrible nom. Grâce à mon expérience, j’ai pu maîtriser pendant de nombreuses années le peuple révolté ; il tremblait de terreur devant moi, et la trahison n’osait pas lever la tête. Mais toi, si jeune et si inexpérimenté, comment pourras-tu régner au milieu de cette tempête terrible, sauras-tu dompter l’émeute, déjouer la trahison ? Mais Dieu est grand. Il enseigne les jeunes et affermit les faibles. Écoute-moi : il te faudra choisir un conseiller fidèle et sûr, mûri par l’âge, aimé du peuple et respecté des nobles pour sa haute race : prends Chouïsky. Pour tes armées tu as besoin d’un chef de valeur : envoie Basmanov, et laisse sans t’émouvoir les boyards mécontents murmurer de ta décision. Tu connais bien la marche des affaires, car tu me secondas toujours à la Douma. Ne modifie rien, car sache que l’habitude est l’âme du pouvoir. J’ai dû, naguère encore, recourir aux exécutions, à la prison, aux supplices. Tu pourras gracier : on te bénira comme on bénit ton oncle, lorsqu’il succéda au tsar Ivan le terrible, son père. Mais, peu à peu, avec le temps, fais sentir de nouveau au peuple les rênes du pouvoir ; laisse-les flotter pour le moment. Accueille les étrangers, accepte leurs services ; suis pieusement les commandements de ton Église ; observe le silence ; la parole du tsar ne doit jamais se faire entendre en vain ; comme le son d’une cloche sacrée, elle s’élève seulement pour annoncer les grandes fêtes, ou les malheurs de la patrie. Mon fils chéri, tu as atteint l’âge où un beau visage de femme peut mettre le sang en feu ; mais conserve toujours ta sainte pureté, ton innocence et ta fière pudeur ! Celui qui mène une jeunesse dépravée et s’adonne aux plaisirs coupables deviendra, dans son âge mûr, un homme sombre et sanguinaire et d’esprit affaibli. De ta famille reste toujours le chef ; honore ta mère, mais sache imposer ta volonté, car tu es homme et tsar ; aime ta jeune sœur dont tu es l’unique protecteur.

FÉODOR (à genoux)

Non, ne meurs point, et règne encore de longues années ; le peuple et nous, sans toi, nous périrons.

LE TSAR

Tout est fini ! Ma vue s’obscurcit, je sens en moi le froid de la mort…

(Entrent le Patriarche, le clergé, suivis de tous les boyards. On soutient la tsarine ; le tsarewitch sanglote.)

Qui est là ? Ah oui ! ce sont les Sacrements. L’heure a sonné : le tsar va devenir moine, l’obscure tombe sera ma cellule. Attends un peu, saint père Patriarche, je suis encore le tsar. Écoutez tous, boyards : voici celui qui doit me succéder. Prêtez serment à Féodor… Basmanov, mes amis… Devant la mort, je vous conjure de le servir loyalement ! Il est si jeune encore, il est si innocent ! Jurez !

BOYARDS

Nous le jurons.

LE TSAR

Je partirais satisfait. Pardonnez-moi tous mes péchés et mes offenses secrètes ou volontaires… Approche, saint Père, je suis prêt.

(Commence la cérémonie ; on emporte les femmes évanouies.)

UNE TENTE. ÉTAT-MAJOR

Basmanov fait entrer Pouchkine

BASMANOV

Tu peux entrer ; parle librement ! Ainsi c’est lui qui t’envoie auprès de moi ?

POUCHKINE

Il te propose son amitié et la première place dans le royaume.

BASMANOV

Je suis déjà comblé d’honneurs par Féodor, j’ai le commandement des armées. Pour moi il méprisa les droits de la noblesse et le courroux des orgueilleux boyards. Et j’ai prêté serment.

POUCHKINE

Tu as prêté serment au tsar légitime. Mais si l’autre est vivant, c’est lui le vrai tsar.

BASMANOV

Assez, Pouchkine ! Que me racontes-tu ? Je sais d’où il vient.

POUCHKINE

Mais la Russie et la Lithuanie, depuis longtemps, l’ont reconnu comme Dimitri. D’ailleurs, qu’importe ! Qu’il soit le tsarewitch ou un simple imposteur, c’est lui qui, tôt ou tard, chassera de Moscou le fils de Boris.

BASMANOV

Mais, jusqu’au jour où il devra céder son trône, je lui resterai fidèle ; nos troupes sont nombreuses, grâce à Dieu, et marcheront avec enthousiasme à la victoire. Et qui enverrez-vous contre moi ? Mnischek ou le cosaque Karela, avec à peine huit mille soldats ?

POUCHKINE

Pas même huit mille, et j’ajouterai que notre armée est sans valeur ; les cosaques ne sont que des pillards, les Polonais, des hâbleurs, les Russes… Mais je suis franc. Veux-tu savoir, Basmanov, ce qui fait notre force ? Ce n’est point notre armée, ni l’appui que nous prête la Pologne ; c’est seulement l’opinion publique qui fait notre force. Souviens-toi des triomphes de Dimitri. Les villes se rendaient sans résistance, livrant à l’ennemi leurs chefs. Tu as pu voir par toi-même que les soldats ne nous combattaient qu’à contre-cœur ! Et pourtant, Boris était vivant alors ! Tandis qu’aujourd’hui… Mais trêve de discours. Pourquoi continuer cette guerre inutile ? Tu ne pourras tenir, malgré ton habileté… Allons, donne le salutaire exemple en proclamant Dimitri tsar, et rends ainsi service à ton pays… Que feras-tu ?

BASMANOV

Vous le saurez demain.

POUCHKINE

Décide-toi !

BASMANOV

Adieu

POUCHKINE

Réfléchis, Basmanov.

(Il sort.)

BASMANOV

Il a raison ! Partout on sent la trahison. Que dois-je faire ? Attendre qu’on me fasse prisonnier et qu’on me livre à cet usurpateur ? Si je prévenais à temps la catastrophe, en me rendant… Mais trahir mon serment, déshonorer mon nom à tout jamais, payer la confiance de mon jeune souverain par une lâcheté infâme ! Il est permis à l’exilé, dans sa disgrâce, de méditer complots et trahisons. Mais moi, mais moi, le favori du tsar… Mais le pouvoir… la mort… mais les malheurs…

(Il songe.)

Qu’on vienne ici ! (Il siffle.) Mon cheval ! Qu’on batte le rappel !

PLACE PUBLIQUE À MOSCOU

Pouchkine s’avance, entouré du peuple.

LE PEUPLE

Dimitri nous envoie un messager ! Écoutez tous ce qu’il va dire ! Ici, ici !

POUCHKINE, (sur le parvis)

Le tsarewitch me charge de saluer son peuple.

(Il salue.)

Vous savez tous comment le Ciel sauva le tsarewitch des grilles de l’assassin ; il arrivait dans le dessein de punir l’infâme, mais la justice de Dieu l’avait déjà devancé ! Toute la Russie a reconnu Dimitri ; et Basmanov lui-même, avec un zèle louable, a fait prêter serment à son armée. Dimitri vous apporte la paix et la clémence. Allez-vous, pour plaire aux Godounov, lever vos armées contre votre souverain, le légitime tsar, petit-fils de Monomaque ?

LE PEUPLE

Non, certes.

POUCHKINE

Ô Moscovites ! tout le monde sait quelles furent vos souffrances sous le règne du cruel tyran : disgrâces, supplices, déshonneur, impôts injustes, travaux, famine, vous avez tout enduré. Mais Dimitri va maintenant vous combler de faveurs. Tous, boyards et gentilshommes, soldats et fonctionnaires, marchands et étrangers, et tous les braves gens, vous entêterez-vous à refuser orgueilleusement ses libéralités ? Il vient pour occuper le trône de ses ancêtres, n’irritez point son cœur et craignez la colère de Dieu, prêtez serment à votre souverain, soumettez-vous, et envoyez à Dimitri le prêtre et les boyards rendre hommage à notre père et tsar.

(Il descend. Tumulte.)

LE PEUPLE

Il dit la vérité, c'est hors de doute. Vive Dimitri, vivre notre père !

UN PAYSAN (sur le parvis)

Peuple, peuple ! marchons sur le Kremlin, vers le palais du tsar ! Qu’on arrête le fils de Godounov ! (Le peuple s’élance.) Vive Dimitri ! et que périsse la race des Godounov !

KREMLIN. MAISON DE BORIS

Gardes au perron

UN MENDIANT

La charité, au nom du Christ !

LES GARDES

Éloigne-toi, il est défendu de parler aux prisonniers !

FÉODOR

Va ton chemin, vieillard ; je suis plus pauvre que toi ; tu es en liberté.

(Xénia, la tête couverte, s’approche aussi de la fenêtre.)

UNE VOIX

Et qui peut les plaindre ? Race maudite !

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