‹ BossuetChapitre 10 sur 11 · IX

IX

BOSSUET EN FACE DE LA MORT

Il fut de ces hommes si fortement bâtis qu’ils sembleraient pouvoir ne jamais mourir. A soixante-quinze ans, il jouissait d’une santé parfaite, «comme à trente». Et cependant, depuis sa jeunesse, la pensée de la mort était la discipline dont il usait pour se moins attacher à la vie présente.

La Mort a été maintes fois représentée, un fouet à la main. Ce fouet, elle ne l’agite pas simplement pour chasser devant elle, hors de ce monde, les générations; il lui sert à jeter l’homme vers Dieu invisible qui se tait, attendant son jour.

Jacques Bénigne fut prédestiné aux spectacles funèbres; les rencontres de sa vocation lui firent un devoir d’assister des mourants.

Le jour même de sa première venue à Paris, en septembre 1642,--à quinze ans--il vit le retour du cardinal de Richelieu, presque moribond, porté dans un pavillon recouvert de damas rouge. Dix-huit gardes, tête nue, soulevaient cette litière, semblable à un catafalque, si haute qu’on avait dû, en plus d’une ville, pour lui faire passage, démolir une muraille ou une porte. Derrière les chaînes tendues d’une rue, il regarda passer le Maître omnipotent, formidable, en apparence invincible. Trois mois après, le 4 décembre, il le revit mort, exsangue et verdi, sur un lit de parade, soumis à la pourriture, aussi proche du néant que s’il avait été le dernier manant du royaume. A vingt-deux ans, dans l’âge le plus fougueux, il écrivait cette méditation sur la brièveté de la vie, qui nous livre en partie le secret de sa vertu:

«Ma vie est de quatre-vingts ans tout au plus, prenons-en cent: qu’il y a eu de temps où je n’étais pas! qu’il y en a où je ne serai point! Je ne suis rien... Je ne suis venu que pour faire nombre, encore n’avait-on que faire de moi; et la comédie ne se serait pas moins jouée, quand je serais demeuré derrière le théâtre. Ma partie est bien petite en ce monde, et si peu considérable que, quand je regarde de près, il me semble que c’est un songe de me voir ici, et que tout ce que je vois, ce ne sont que de vains simulacres. Praeterit figura hujus mundi...

«Ah! que nous avons bien raison de dire que nous passons notre temps! Nous le passons véritablement et nous passons avec lui. Tout mon être tient à un moment; voilà ce qui me sépare du rien: celui-là s’écoule, j’en prends un autre: ils se passent les uns après les autres; les uns après les autres, je les joins, tâchant de m’assurer; et je ne m’aperçois pas qu’ils m’entraînent insensiblement avec eux, et que je manquerai au temps, non pas le temps à moi. Voilà ce que c’est de ma vie; et, ce qui est épouvantable, c’est que cela passe à mon égard; devant Dieu cela demeure; ces choses me regardent.»

L’attitude que prend Bossuet en face de la mort est très loin de celle d’un Pascal enclin par ses souffrances à la saluer comme une libératrice. Pascal, dans une lettre, la définissait: «couronnement de la béatitude pour l’âme, commencement de la béatitude pour le corps.» Bossuet n’aspire pas à cette rigueur mystique. La mort l’étonne comme une rupture de continuité; la vie lui est trop clémente pour qu’il ne l’aime point naturellement; il y voit une chose d’ordre qui ne devrait jamais se démentir. Comment se peut-il qu’elle soit brisée par la dissolution des apparences? C’est l’œuvre du péché. Son cœur s’afflige des douces présences perdues. Il paraît sensible à ce que la mort nous ôte, moins à ce qu’elle nous assure. Sa préparation à la mort confesse l’émoi d’un criminel, d’avance tremblant aux pieds de son Juge, et trop peu l’élan vers la splendeur des Saints. «Oh! que nous ne sommes rien!» s’écriait-il déjà devant le cercueil d’Anne d’Autriche. Et devant celui d’Henriette d’Angleterre il reprendra sur un ton plus large: «O vanité! O néant! O mortels ignorants de leur destinée!»

En annonçant à Rancé deux de ses oraisons funèbres, il les qualifiera: «deux têtes de mort assez touchantes.»

Le plus affreux n’est pas d’être mort, mais de mourir; et il se souvient des agonies où il a réconforté des moribonds.

Pendant l’avent de 1665--il le prêchait à la Cour--, Bossuet apprit que son jeune ami, le duc de Foix, atteint de la variole, était au plus mal. Ce jour-là, un Dimanche, il devait prêcher en présence du Roi. Il lui demanda congé de supprimer le sermon, courut s’enfermer auprès du malade. Le malheureux n’y voyait plus, ayant les paupières collées par l’éruption. Il tendit à Bossuet ses mains suppurantes, et Bossuet les serra entre les siennes. Le prêtre passa la nuit dans cette chambre de pestiféré.

Deux ans plus tard, à Metz, autre coup tragique. Son père, devenu veuf, était entré dans les Ordres; quand lui-même fut nommé doyen du chapitre, il lui résigna sa charge de grand archidiacre. Le jour de l’Assomption, Bossuet allait monter en chaire. Tout d’un coup on le prévint qu’une attaque d’apoplexie avait terrassé le vieillard, qu’on l’avait porté râlant sur son lit. Il fit avertir les fidèles et s’élança auprès du mourant. Il lui donna l’Onction dernière, il reçut sa bénédiction. Il le vit trépasser doucement entre ses bras. Mais, cette fois encore, la mort surgissait au tournant de sa route, renversant une tête chère à l’improviste, et il frémissait comme s’il ne l’avait pas encore croisée.

Trois ans après, le 29 juin 1670, c’est la catastrophe d’Henriette; puis, en 1675, le boulet qui coupe en deux Turenne, et la nouvelle de cette mort le saisit tellement qu’il perd connaissance. Dans l’année 1684, trois de ses principaux amis meurent en quinze jours «par des accidents divers.»

«Le plus surprenant, écrivait-il à Rancé, c’est celui qui a emporté l’abbé de Saint-Luc, qu’un cheval a jeté par terre si rudement qu’il en est mort une heure après, à trente-quatre ans.»

La mort de Condé le toucha comme une admonition personnelle; et, dans la péroraison, il avoue pour la première fois, à soixante ans, une lassitude, un besoin de replier son activité, en réservant «au troupeau qu’il doit nourrir de la parole de vie les restes d’une voix qui tombe et d’une ardeur qui s’éteint.»

Sa voix était loin de tomber et son ardeur de s’éteindre. Cependant il ne prêcha plus qu’à Meaux; et même là, au bout de quelque temps, son éloquence n’avait plus le don d’attirer un bel auditoire.

Chaque année, le 21 septembre, jour anniversaire de sa consécration épiscopale, il voulait que la fête de Saint-Mathieu fût célébrée par une cérémonie imposante où il officiait. A partir de 1695, il ordonna que cette cérémonie devînt, après sa mort, un obit, un service funèbre. La fin subite et lamentable de M. de Harlai, archevêque de Paris, l’avait beaucoup frappé. Le 21 septembre, il écrivait à son neveu, aussitôt après la Messe pontificale: «Je viens de célébrer solennellement mes obsèques avec un grand concours. M. le théologal a fait un beau sermon.» Quatre mille francs dont il disposait sur une coupe de bois lui permirent de changer le service en une fondation de Messe perpétuelle qui serait chantée pour le repos de son âme, le jour anniversaire de sa mort.

Il prit ces dispositions très simplement, sans nul souci de la mise en scène. Fénelon lui avait reproché dans une note acerbe: «M. de Meaux prodigue les grandes figures pour les plus minces sujets.» Vis-à-vis de la mort, Bossuet garde au contraire une simplicité de chrétien modeste, d’évêque des âges primitifs.

Depuis quelques mois, il souffrait de vives douleurs dans la vessie. Comme tous ceux qui n’ont presque jamais été malades il s’alarma de ces symptômes; il pressentit sa fin prochaine. Au synode de 1702, le dernier qu’il présida, après une exhortation, «il se leva tout à coup de son fauteuil; tenant de la main droite son bonnet carré, il porta la main gauche à ses cheveux et il articula d’une voix forte cette déclaration touchante:

«Mes très chers frères, ces cheveux blancs m’avertissent que bientôt je dois aller rendre compte à Dieu de mon ministère et que ce sera bientôt la dernière fois que je vous parlerai. Je vous en conjure par les entrailles de sa divine miséricorde, ne permettez pas que tout ce que je viens de vous dire devienne inutile dans ma bouche, et que le Seigneur puisse me reprocher, lorsque je paraîtrai devant lui, de n’avoir pas rempli envers vous les obligations de mon ministère.»

Désormais, il renonce aux vastes espoirs terrestres: «à l’âge où je suis, écrivait-il à son fidèle ami Pierre de la Broue, le 29 mars 1703, il faut recevoir la vie et la santé, comme heure à heure et de moment en moment, sans se rien promettre, pour la faire servir à la gloire de Dieu jusqu’au dernier soupir. Cette pensée me fait passer la vie doucement, en attendant qu’il faille en partir. Ce qui, après tout, par la grande bonté de Dieu, est le moment le plus désirable.»

Pour se divertir de ses souffrances il traduisait en vers français les Psaumes. Mais elles allaient en s’aggravant; il dut se résigner à voir les médecins les plus en renom, Dodart, Fagon, Tournefort. Il quitta donc Meaux, non sans l’espérance d’y revenir. Une dernière fois on vit passer dans les rues les quatre vieux chevaux noirs tirant le lourd carrosse; le grand évêque penchait vers la vitre sa figure amaigrie, encore souriante; il tendait ses doigts pour bénir.

A Paris, le dimanche des Rameaux, 1er avril 1703, sa Messe dite où il avait souffert beaucoup en lisant la Passion, il consentit à se faire sonder. Maréchal «reconnut la présence de la pierre», mais n’osa le lui déclarer. Le Jeudi Saint seulement, l’abbé Bossuet avertit son oncle et parla d’une opération. A cette idée, Bossuet se troubla. Il commença un billet destiné à son confesseur, le P. Damascène, Trinitaire de Meaux:

«J’ai un extrême besoin, mon Révérend Père, que vous veniez ici au plus tôt pour me déterminer à la taille, qu’il me faudra peut-être souffrir au premier jour...»

Le billet demeura inachevé. La sensibilité nerveuse du vieillard paralysa, sur l’heure, sa ferme raison. Il pouvait se souvenir du maréchal de Schomberg qu’il avait assisté dans les tortures du même mal, et qui en était mort. Il appréhendait l’opération comme un supplice au-dessus de sa résistance. Un accès de fièvre l’égara jusqu’au délire; on le saigna, il s’endormit et se réveilla, la tête tout à fait libre.

Les médecins, au lieu de l’opérer, le traitèrent par des calmants. Bien qu’il eût dans la vessie une pierre grosse comme un œuf, sa complexion étonnamment saine le préserva quelque temps de l’infection qui devait, à la longue, l’emporter.

L’abbé Bossuet ne perdait pas son temps auprès de lui, et préparait son avenir. M. de Meaux comprenait qu’il ne pourrait plus remplir ses charges épiscopales; son neveu s’offrait pour coadjuteur. Afin d’obtenir l’agrément du Roi, malgré son état, il fit le voyage de Versailles. Le Roi le reçut très honnêtement, mais sans rien promettre, résolu à ne point nommer l’abbé Bossuet. M. de Meaux retraversa les allées du parc où jadis il se promenait épanoui de visage, entraînant à sa suite un groupe de doctes amis. Exténué, voûté, fantôme de lui-même, il se retira parmi les murmures ironiques des courtisans.

Dans la nuit du 24 au 25 août, la fièvre le reprit; sa tête s’embarrassa, on craignit qu’il ne mourût sans avoir pu recevoir les derniers sacrements. Revenu à lui-même, il fit appeler M. Hébert, se confessa, dicta son testament, et, quelques jours plus tard, le matin du 8 septembre, transporté à la chapelle du Grand-Commun, il y communia en rochet et en camail. Il se remit au lit, et, jusqu’au soir, se tint silencieux, quoique ayant toutes ses idées.

De si violentes épreintes le déchiraient par moments, qu’on l’entendait, la nuit, se plaindre comme éperdu: «Où en suis-je? Que ferai-je? Faut-il me lever? Serai-je mieux couché? Qu’il est triste de ne savoir ce qu’on devient!»

Mais son esprit conservait une lucidité attentive aux mystères dont la révélation pleine approchait pour lui. Il se faisait lire et relire les Evangiles, celui de saint Jean surtout, parce que c’est le plus intellectuellement lumineux.

Quelques bonnes journées le décidèrent à regagner Paris le jeudi 20 septembre. Pour ce dernier voyage il eut le plus beau temps du monde. «De Versailles à Sèvres, dit Ledieu, il a été porté par six porteurs dans sa chaise, et de Sèvres il a été à Paris dans un bateau sur la rivière; il est heureusement arrivé entre quatre et cinq heures du soir, se trouvant fort bien de son voyage, et a mangé en arrivant de bon appétit. Il a été fort gai toute la soirée et s’est couché dans cette disposition».

Il allait de mieux en mieux; il se promenait tous les jours après dîner. Il recevait des visites dans sa promenade au jardin de l’hôtel de Coislin; le soir, «il y avait, quelquefois, symphonie chez lui», et il dormait ensuite à merveille.

L’amour de la vie revenait dans ses propos; Ledieu s’étonne que la méditation continuelle de l’Evangile ne lui ôte pas ce sentiment. Il paraphrasait le Psaume XXI, le psaume des angoisses et de la divine agonie. Cependant il se flattait de cette illusion: «Je vois bien que Dieu veut me conserver». Il se remettait à ses ouvrages; il se faisait relire ses Elévations sur les mystères et son Histoire universelle, pour mieux se pénétrer des vérités qu’il avait magnifiées par son éloquence. Il voulait terminer un écrit sur le jansénisme et l’explication d’une prophétie.

Le 11 décembre, une reprise de fièvre le jeta dans un assoupissement et une grande faiblesse. Ledieu l’entendait dire à chaque instant: «Je ne sais plus où j’en suis; qu’est ceci, ô mon Dieu?» Il se démit alors de son évêché dont l’abbé Bossuet croyait toujours s’assurer la succession.

Les douleurs cuisantes ne recommencèrent que le 25 février 1704. Il ne pouvait plus dormir; ce qui n’empêcha point, le 2 mars, la jeune Mme Bossuet de donner dans la maison un festin gras et maigre (en plein carême); le bruit des convives et des plats entrechoqués arrivait jusqu’à l’antichambre du malade.

Il n’émit aucune plainte. Sa liberté d’esprit demeurait entière, il disait aux médecins: «Au moins, Messieurs, vous êtes sages; vous m’avertirez quand il faudra recevoir les sacrements». Agissant jusqu’au bout, combattant pour vivre comme il avait combattu pour sa foi, il employait tout son courage à se lever dans l’après-midi; et, traînant les pieds, porté sous les bras par ses deux valets de chambre, il atteignait un fauteuil au coin du feu. L’explication d’un passage de l’Evangile le préoccupait: Hic positus est in ruinam...

Le 18 mars, il se sentit mieux: «Il avait le visage fort bon, l’œil gai et bon appétit». Il mangea une aile et les blancs d’un poulet rôti, but trois coups de vin avec joie. Le Vendredi Saint, il mangea encore de bon appétit une aile et quelques blancs de poulet.

Mais, le 28 mars, Ledieu observe qu’il n’avait plus la force de tenir la tête droite en prenant son potage; elle retombait, malgré lui, sur l’épaule gauche. L’abattement, le dégoût, les nausées s’ajoutaient aux épreintes; il paraissait «tellement fondu que ce n’était plus qu’un squelette».

Le mardi 8 avril, à six heures du matin, on lui apporta de la paroisse le saint viatique et l’extrême onction. «M. de Meaux a reçu d’abord l’extrême onction et ensuite le viatique, répondant à tout avec fermeté, résolution et édification, sans parler, sans ostentation, docile comme une humble brebis du troupeau commun de l’Église. La sainte hostie a bien passé avec un peu de vin...»

Le 9, il eut à midi la visite du Cardinal de Noailles. «M. l’abbé Bossuet lui a demandé sa bénédiction pour M. de Meaux, M. le Cardinal a répondu qu’il la voulait recevoir de M. de Meaux et la lui a donnée en même temps».

Le 11, après une nuit très mauvaise, comme Ledieu le priait de se souvenir de quelques-uns de ses amis, si intéressés à sa personne et à sa gloire, «Cessez ce discours, dit-il, demandons pardon à Dieu de nos péchés». C’est alors qu’il chargea Ledieu «d’assurer Mlle de Mauléon de son souvenir jusqu’à la fin» et de lui amener M. Hébert. Celui-ci vint promptement; le malade n’eut pas la force de lui parler. Il souffrait de plus en plus; il étouffait, ne pouvait rien supporter ni sur sa poitrine, ni sur ses bras, ni sur ses mains. «Ah! je n’en puis plus!» redisait-il, et il murmurait les mots du Pater: Adveniat regnum tuum. Fiat voluntas tua. Un peu de râle commençait dans sa gorge; il expira sans longue agonie, le lendemain matin, 12 avril, à quatre heures un quart.

Sa mort, sans avoir la grandeur d’une mort de saint, est la digne consommation de sa vie; ferme et raisonnable, vaillante, soumise aux éternelles volontés.

Il reçut le don de souffrir suffisamment pour se dégager des choses que le liaient à la terre, mais ne dépassant point dans la souffrance cette mesure qu’il se plaisait à garder en tout.

Et pourtant, lorsqu’on ouvrit son cercueil, le 14 novembre 1854, son visage intact apparut extraordinairement douloureux. Une lithographie de Charles Maillot en a fixé la révélation presque terrible. Entouré du suaire comme d’un capuchon de moine, avec l’incision de l’embaumement sur le front, le grand nez pincé comme dans l’agonie, la bouche ouverte et distendue où les dents du haut semblent voraces, le défunt a l’air de vouloir jeter un cri d’outre-tombe, un cri noir qui s’éternise et ne peut résonner jusqu’aux vivants. C’est l’apôtre dans la fournaise du purgatoire, essayant d’émettre certaines paroles qu’il aurait dû dire et qu’il n’a pas dites ici-bas. Mais tout cela n’est qu’un jeu des apparences: la bouche n’étant pas liée par un bandeau, les muscles s’écartèrent; d’où cette mine de supplicié, d’inassouvi.

Il vaut mieux évoquer deux devises qu’à Seurre, dans l’ancienne maison des Bossuet, on a pu relever sur les carrelages: Tout droit et Joie sans fin.

En remplissant l’une, Jacques Bénigne mérita de goûter la plénitude de l’autre.

· · ·

L’automne dernier, à Meaux, j’ai voulu chercher quelques vestiges de sa présence. J’ai vu la belle salle du synode où il assemblait, tous les ans, son clergé, et la place de son trône disparu. Ni ses meubles, ni sa bibliothèque n’ont été conservés; ses héritiers ont tout dispersé ou vendu; ils ont vendu même l’émeraude que lui avait léguée Henriette d’Angleterre. La vaste chambre qui fut la sienne retient l’attention par deux concordances tragiques: Marie-Antoinette y coucha au retour de Varenne, et Napoléon, la veille du combat de Montereau; deux puissances déchues passant là où avait respiré, parlé, celui qui prophétisait aux puissances humaines leur néant.

Je descendis dans le jardin, redevenu tel ou à peu près qu’au temps de M. de Meaux. Les demi-lunes qui échancrent les bordures, le dessin flexible des parterres en allègent la régularité. Des roses, des giroflées l’égayaient encore. Un faible jet d’eau murmurait. Un soleil doux faisait des deux allées de tilleuls, à droite et à gauche, comme deux somptueuses tapisseries tendues pour une procession. Le recueillement automnal était exquis dans ce jardin.

Il s’appuie, vers le fond, à une terrasse suspendue sur les vieux remparts de la ville. Des arbres jaunissants la couronnaient d’un dais de brocart ensoleillé. Je suivis l’allée d’ifs à l’odeur funèbre, étroite et sombre, presque janséniste; il s’y promenait en disant son bréviaire, en méditant. Tout près, voici la maisonnette, le cabinet de travail qu’il s’était fait aménager pour travailler loin des bruits de la maison. La porte en est close; le cabinet est vide.

Je suis revenu à la cathédrale, svelte, blanche, aérienne, si bien faite pour ses hauts essors. Une simple dalle noire, dans le chœur, à droite, couvre ses restes. C’est tout ce que j’ai retrouvé de lui.

On a logé fort mal, dans une nef, un monument gigantesque, officiel et froid, où Bossuet debout domine avec emphase des personnages qu’il a connus; Turenne entre autres et Louise de La Vallière. Nous aurions mieux aimé un tombeau modeste, un Bossuet sculpté à genoux devant un Evangile ouvert où son doigt se fût posé; et, au-dessous, en simple bas-relief, deux figures, les deux sœurs immortelles, la Raison et la Foi, unissant leurs mains pour lui tresser la juste couronne, celle qu’entrevoyait dans les cieux l’apôtre Paul célébré par lui, la couronne réservée à l’athlète vainqueur, au terme de ses travaux.

1927-1928.

TABLE

Pages AVANT-PROPOS 9 LE CARACTÈRE DE BOSSUET 13 SA FOI 49 SON GÉNIE 79 SON CŒUR 134 BOSSUET ET LA FAMILLE ROYALE 152 BOSSUET ÉVÊQUE ET DIRECTEUR DE CONSCIENCE 183 BOSSUET ET LES HÉRÉTIQUES 217 LA BATAILLE DU QUIÉTISME 257 BOSSUET EN FACE DE LA MORT 315

ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 30 OCTOBRE 1929 PAR

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