‹ BossuetChapitre 9 sur 11 · VIII

VIII

LA BATAILLE DU QUIÉTISME

Ce fut plus qu’une bataille; une formidable guerre qui dura près de deux ans et demi. J’avoue qu’en abordant la vie de Bossuet, j’étais attiré surtout par cette période épique. Il faudrait, pour en configurer les péripéties, un vaste livre. Je vais la resserrer en cinquante-cinq pages. Rude perspective! Elle me contraint à dégager seulement le sens général du conflit, ses origines et son terme, le jeu des adversaires, leurs intentions apparentes ou secrètes.

Avant tout, dans cette affaire, comme en d’autres, on ne doit jamais perdre de vue la fin. Le quiétisme n’était pas un fantôme; cette déviation théologique enfermait de sérieux périls. Or, le quiétisme a succombé; la vérité de la doctrine a eu le dernier mot. La censure du livre de Fénelon fut juste, même nécessaire. Le débat où M. de Meaux gagna sa cause eut la portée d’un procès de tendance plus encore que d’une querelle autour de propositions douteuses. Mme Guyon et Fénelon avaient beau répudier les thèses brutales de Molinos; en affinant ses principes d’erreur, ils les offraient plus dangereux. Ils faisaient prévaloir dans la vie intérieure le sentiment sur la réflexion, l’intuition sur la volonté, la pente à l’abandon sur l’essor actif. Ils prétendaient rendre l’oraison commode; et ils la tournaient en une contemplation passive, possible pour des âmes élues, mais à de rares moments, et dans un état de pur amour presque irréel.

La doctrine de Molinos se reliait aux vieilles aberrations des manichéens et des averroistes. Par cet espagnol du Sud, une fois de plus, l’Inde et l’Arabie tentaient d’infondre en l’Occident le goût de la torpeur, de l’anéantissement, avec l’illusion de s’absorber dans l’essence divine. Les petites églises quiétistes étaient comme des fumeries d’opium qui visaient à s’installer au cœur des couvents d’Europe, des maisons d’éducation, des Universités, même à la cour des rois. Sur les soixante-huit propositions extraites de la Guide spirituelle et stigmatisées par la bulle d’Innocent XI, beaucoup ressemblent à ces proverbes insidieux que l’anglais Blake a sculptés dans son Mariage du ciel et de l’enfer:

I.--Il faut que l’homme anéantisse ses puissances: c’est la voie intérieure.

II.--Vouloir faire une action, c’est offenser Dieu, qui veut être seul agent; c’est pourquoi il faut s’abandonner totalement à lui, et demeurer ensuite comme un corps sans âme.

V.--L’âme s’anéantit par l’inaction, retourne à son principe et à son origine qui est l’essence de Dieu où elle demeure transformée et divinisée; et Dieu alors demeure en lui-même parce qu’il n’y a plus deux choses unies, mais une seulement; et par là Dieu vit et règne en nous...

VI.--La voie intérieure est celle où l’on ne connaît ni lumière ni amour, ni résignation; et il ne faut pas même connaître Dieu.

VII.--L’âme ne doit penser à la récompense, ni à la punition, ni au paradis, ni à l’enfer, ni à l’éternité.

IX.--L’âme ne doit se souvenir ni d’elle-même, ni de Dieu, ni d’aucune chose. Dans la voie intérieure, toute réflexion est nuisible, même la réflexion sur ses actes humains et ses défauts propres.

XII.--De même que l’âme ne doit faire à Dieu aucune demande, elle ne doit pas lui rendre grâce, parce que l’un et l’autre sont des actes de propre volonté.

XVII.--Le libre arbitre étant remis à Dieu, il ne faut plus avoir aucune peine des tentations, ni se soucier d’y faire aucune résistance, sinon négative.

XVIII.--Celui qui, dans l’oraison, se sert d’images, de figures, d’idées ou de ses propres conceptions, n’adore point Dieu en esprit et en vérité.

XXIII.--La distinction des trois voies est absurde.

XXXI.--Aucun contemplatif ne pratique de vraies vertus intérieures, parce qu’elles ne se doivent pas connaître par les sens; il faut donc perdre les vertus.

XXXVIII.--La croix volontaire des mortifications est un poids lourd et infructueux; il faut donc s’en décharger.

XLVII.--Quand le démon fait violence à nos corps et le pousse à des actions mauvaises (même entre personnes des deux sexes), il faut le laisser agir.

LXIV.--Un théologien a moins d’aptitude qu’un ignorant à la contemplation.

LXV.--Il ne faut obéir aux supérieurs que dans les choses extérieures; on n’est pas obligé de découvrir son intérieur au for externe des supérieurs.

Assurément, plus d’un mystique orthodoxe, en voulant représenter par des mots des états incommunicables, aventura des expressions proches des formules condamnées chez Molinos. Mais, là, elles étaient sauvées par l’ensemble d’une doctrine exacte. Le molinosiste, au contraire, glisse d’une sentence équivoque à une sentence immorale; la logique de son système l’induit aux pires énormités; si la perfection se réduit à vivre passivement, la volonté abandonne tout empire sur les sens; leur désordre devient un mérite, quand l’âme s’y résigne, comme à une épreuve où la résistance active serait de l’insoumission. Les actes les plus honteux, n’atteignant point la partie supérieure d’elle-même, lui restent indifférents.

En France, avant Mme Guyon, des manuels molinosistes circulaient sous le manteau; et la morale n’y gagnait point: on retenait principalement du système la licence de tout se permettre sans offenser Dieu. Philibert Robert, le curé de Seurre, s’autorisait de Molinos pour couvrir ses débordements; il insinuait à ses pénitentes l’indifférence quiétiste. Le Parlement de Dijon l’avait condamné à être brûlé vif; mais il s’était enfui à Rome; il y vivait encore caché au moment où le Saint-Office examinait les Maximes des Saints. A Dijon même, Quillot, prêtre de la paroisse Saint-Pierre, prêchait la nouvelle oraison. Mme Guyon l’avait endoctriné. Elle eut pour directeur, à Montmartre, un prêtre nommé Bertot, quiétiste notoire. Ces mouvements épars et timides, elle se crut appelée à les manifester au monde. Elle deviendrait «la mère d’un grand peuple», la prophétesse du pur amour, la femme, prédite par l’Apocalypse, que le Dragon pourchasse dans le désert. Ses disciples, les Michelins, avec l’assistance de Saint-Michel, domineraient les Christophlets, les dévots fidèles aux vaines pratiques, à la prière vocale, au désir grossier du salut.

Mme Guyon est une des figures les plus étranges de son siècle; la magie trouble émanée de sa personne nous demeure sensible à travers ses livres et ses lettres; je m’explique l’envoûtement qui fit de Fénelon son esclave spirituel et causa les malheurs de ce bel esprit.

Sa vie racontée par elle-même a l’air d’un roman plutôt que d’une histoire véridique. Elle s’avoue d’ailleurs affamée de littérature romanesque. Jeune, elle lisait des romans jour et nuit; elle n’en dormait plus; quand on l’arrêta, on saisit chez elle des piles de romans populaires; elle transposait les fictions galantes en songes mystiques, comme elle composait des opéras mystiques. Elle avait une imagination déréglée, elle simulait avec une facilité si convaincante qu’en la suivant on a d’abord l’envie de tout croire; puis on soupçonne les trois-quarts des faits d’être inventés: des maladies presque à chaque page, des tribulations et des catastrophes innombrables. Elle s’attribue des épisodes qu’elle a lus dans une biographie de saint François de Sales ou de sainte Chantal. Certains récits,--entre tous, la rencontre admirable avec le mystérieux mendiant qui l’accompagna jusqu’à Notre-Dame--semblent extraits d’anciennes légendes.

Elle confesse sa coquetterie, son orgueil, «sa promptitude», son goût du mensonge; d’une finesse exquise; perspicace autant que chimérique. Nullement sensuelle, et Fénelon saura la comparer à «un bassin de glace»; mais, par l’imagination, encline à confondre les appétits charnels avec le vol de l’esprit. Faut-il admettre que sa froideur, pour mieux s’éprouver indifférente, se prêtait négligemment à de scabreuses licences? M. Hébert accueille dans ses Mémoires une anecdote suspecte qui put être fabriquée par des langues hostiles. Mais les aveux du P. La Combe sur leur intimité sont-ils dénués de tout fondement? Il n’était pas encore fou à cette époque-là.

L’onction de la parole, chez Mme Guyon, détenait un enchantement; elle trouve des images charmantes: «Entre mon âme et Dieu l’entre-deux me paraissait plus délié qu’une toile d’araignée... Je devins souple comme une feuille dans votre main tout adorable, ô mon Dieu.» Elle se voit, perdue dans la volonté divine, «semblable à un petit poisson qui va toujours s’abîmant dans une mer infinie.» Mais ces métaphores enveloppent-elles autre chose que des illusions? Si nous ne pouvons contrôler ses états intérieurs, l’exagération ou l’extravagance de ses jugements est trop palpable. Le P. La Combe, d’après ses lettres, se trahit assez pauvre homme, ridicule en son idolâtrie pour Mme Guyon, dirigé par elle bien plus qu’elle ne lui obéissait, incapable de discerner le vrai du faux, un doux fanatique prédestiné à mourir dément. Or, voici de quels termes elle osait le parer: «Notre-Seigneur me fit voir qu’il n’y avait aucun homme sur la terre pour lors sur lequel il eût jeté comme sur lui des regards de complaisance... Après que Notre-Seigneur nous eut bien fait souffrir, le P. La Combe et moi, dans notre union, afin de l’épurer entièrement, elle devint si parfaite que ce n’était plus qu’une entière unité; et cela de manière que je ne puis plus le distinguer de Dieu.»

Elle opère des guérisons miraculeuses, elle possède une autorité sur les démons. Elle verse, en vue de se mortifier, du plomb fondu sur sa chair, et elle n’en éprouve aucun mal. Dupe de ses fictions et furieusement attachée à leurs mirages, bien qu’elle se croie détachée d’elle-même, insensible comme un cadavre à tout ce qui lui vient du dehors.

La mission qu’elle s’attribuait réclamait pourtant des aides extérieures. Elle sentait bien que le P. La Combe ne suffirait pas. Dans un songe elle vit «quantité d’oiseaux que tous poursuivaient à la chasse. Ils venaient tous se donner à moi, sans que je fisse aucun effort pour les avoir... Il y en eut un, d’une beauté extraordinaire, et qui surpassait de beaucoup tous les autres... Après s’être enfui de tous et de moi aussi bien que des autres, il se vint donner à moi lorsque je ne l’attendais plus.»

L’oiseau merveilleux du songe allait être l’abbé de Fénelon qu’elle connut seulement en 1689.

Au début, il se méfia d’elle; il savait ses voyages romanesques en compagnie du P. La Combe, leur arrestation à Paris; l’Analysis du Barnabite venait d’être condamnée par l’Inquisition romaine; le Moyen court ne tarderait pas à l’être aussi. On en avait brûlé publiquement des centaines d’exemplaires en divers lieux. Lorsqu’il la rencontra chez la duchesse de Charost, à Beynes, il sentit pour elle peu d’attrait. Afin de l’apprivoiser, on les mit au retour seuls ensemble, dans le même carrosse jusqu’à Paris. Il se défendait contre l’ensorceleuse; et comme elle voulait savoir si sa doctrine entrait aisément dans sa tête: «Cela entre, répondit-il, par la porte cochère.»

Elle, cependant, attirée avec violence, se persuada qu’il lui était donné comme son fils spirituel et que «son âme était collée pour toujours à la sienne.» Ils se revirent; elle souffrit durement huit jours, tant qu’il lui résista; après quoi elle se trouva unie à lui «d’une manière pure et ineffable», et, désormais, d’elle à lui, «il se faisait un écoulement continuel de Dieu.»

Il la considéra comme une sainte; il savoura dans son amitié le secret de la quiétude. «Précautionneux» il la voyait en cachette à de longs intervalles. Elle lui disait: «Vous n’avez pas besoin d’un autre maître que l’expérience; il me semble que mon âme vous en dit plus que tous les écrits.» Si on lui parlait des voies intérieures, il allait répétant: «Mme Guyon peut être crue sur cela; elle en a l’expérience.» Ils aimaient à se taire ensemble, à communiquer en silence avec Dieu. Nulle sensualité ne troublait leur commerce. Fénelon déclarait qu’il avait «la chair en horreur.» Ce qu’il éprouvait pour elle, «c’était un attachement froid et sec», une tendresse plus intellectuelle que sentimentale. Il souffrait d’une aridité persistante dans la prière et dans tout. Maladif, nerveux, dyspeptique, inquiet, mécontent de lui-même, il fuyait les émotions, comme certain d’être brisé. Il reçut de Mme Guyon, hors des sens, le don de s’abandonner. Elle ouvrait à son âme anxieuse l’idylle d’un paradis innocent, à la fois sublime et enfantin. Illusion qu’elle exaltait par son lyrisme. Elle se voyait en songe avec l’ami, assise parmi des fleurs sur le haut d’une vallée; tous deux se tenaient enlacés et se disaient l’un l’autre: «Il n’y a rien de plus doux au monde.» Ou bien elle s’éveillait avant l’aube «avec une suave et douce occupation de lui en Dieu.» Elle caressait les fibres subtiles de sa vanité, l’appelait «l’unique.» L’Ordre des Michelins, secte occulte fondée par elle, était pourvu d’un «général»; ce fut lui. Des puérilités les ravissaient; ils se donnaient des surnoms, et le pieux abbé ne s’offensait point d’être nommé «Bibi» par «maman Téton». Elle se comparait, en effet, à une mère, à une nourrice «qui crève de lait.» Vivre en Dieu, auprès d’elle, suffisait pour avoir part à son regorgement. Comme toute passion profonde, leur intimité ignorait le ridicule. Ce qu’ils échangeaient dans leurs lettres était, d’ailleurs, le plus souvent, d’une élévation paisible et grave; leurs propos font penser à quelque dialogue de Platon, nourri par des réminiscences «du bienheureux» Jean de la Croix, dont ils se croyaient les disciples.

La doctrine de l’indifférence contentait à la fois, chez Fénelon, l’apathie et l’excessive sensibilité, le goût du simple et la pente au clair-obscur. Il écrivait par exemple: «Mon esprit chercherait à se prendre à quelque chose pour se soutenir... Mais je sens la main de Dieu qui rompt toutes les branches sur lesquelles mon esprit cherche à se raccrocher, et qui me replonge dans l’abîme obscur du pur abandon... Il n’y a qu’à ne rien voir, qu’à demeurer en suspens comme si j’étais en l’air, et qu’à se mettre non plus en peine de ce qui se passe au dedans, que de ce qui arrivera au dehors!»

Si l’ambition le sollicitait sourdement (son amie lui prédisait qu’il serait le précepteur des petits-fils du roi), quelle délivrance de se laisser aller! Le quiétisme lui tint lieu d’abord d’une cure morale, comme d’une saison à des eaux calmantes. Dans la suite, il prétendit qu’il conservait de l’estime pour la personne de Mme Guyon, mais ne s’était point attaché à son système. En réalité, sa dilection confondait le système et l’amie qui le prônait. Aristocrate, homme de cénacle, il s’appropriait une doctrine destinée à des âmes très choisies; et, comme il répugnait «à toute contention de tête», il était charmé du Moyen «court et facile pour faire oraison.» Le Moyen court propose une religion agréable et commode, réminiscence de l’Introduction à la vie dévote; rien de plus simple que d’être parfait. L’oraison est accessible à tous, tandis que très peu sont en état de méditer. Mais c’est «l’oraison du cœur» qu’il faut pratiquer, une oraison que nulle occupation ne doive interrompre. Les curés devraient apprendre à faire oraison comme ils apprennent le catéchisme. «Ils apprennent à leurs paroissiens la fin pour laquelle ils ont été créés, et pas assez à jouir de la fin.» Donc, peu de prières vocales. Un seul Pater sera d’un très grand fruit:

«Le seul exercice que l’âme doit faire avec la grâce, c’est de se faire effort pour se tourner et ramasser au dedans.» La présence de Dieu lui devient si aisée qu’elle ne pourrait pas ne la point avoir; elle lui est donnée par habitude, ainsi que l’oraison.

Rusbroek et d’autres mystiques avaient énoncé des vues semblables d’après leur expérience de parfaits contemplatifs. Mais on se représente le danger, pour une dévote vulgaire, d’être haussée à la présomption d’une présence habituelle si facilement obtenue. Plus d’examen de conscience (c’est Dieu qui le fait en nous); plus de vaines austérités; inutile d’implorer la grâce; plus de contrition: «les âmes qui marchent dans cette voie sont souvent étonnées lorsqu’elles commencent à dire leurs péchés; au lieu d’un regret et d’un acte de contrition, un amour doux et tranquille s’empare de leur cœur.» Si la prière n’est «qu’une effusion du cœur en présence de Dieu,» l’intelligence et la volonté n’ont plus qu’à se taire; «on ne passe en Dieu que par l’anéantissement qui est la véritable prière.» Si l’on doit évacuer de sa mémoire tous les objets sensibles, on pourrait en induire que les sacrements, les symboles, les cérémonies sont inutiles. Que fait-on du Christ médiateur, de la conformité au modèle divinement humain? Si l’âme ne participe au repos de Dieu qu’en cessant d’être active, si, pour abolir en son fond l’esprit de propriété, elle doit perdre les vertus, perdre la conscience du Moi, la perfection sera de ne penser à rien. Mais, comme l’exprime avec esprit la pénitente dans le deuxième dialogue de la Bruyère sur le quiétisme: «Les femmes surtout souffrent beaucoup dans ce pénible exercice que vous appelez une suspension de toutes les facultés, et un total anéantissement; elles sont vives et inquiètes; il faut qu’elles pensent à quelque chose; si vous leur défendez les bonnes pensées, elles en auront de mauvaises plutôt que de n’en avoir aucune.»

Le quiétisme devait pourtant plaire à beaucoup parce que c’était une nouveauté. Aux terreurs jansénistes, à l’excès du raisonnement et de l’analyse scrupuleuse il opposait l’oreiller délectable de l’abandon. Pour les cœurs anxieux, usés ou las, l’indifférence ouvrira toujours l’attrait d’un refuge, la volupté d’un suicide par inanition. En même temps, la doctrine semblait maintenir des points d’union avec celle des grands contemplatifs, assez pour tromper des docteurs avertis.

Fénelon, comme d’ailleurs Bossuet, connaissait mal la littérature mystique; il s’y enfonça quand il eut besoin de justifier Mme Guyon. On peut être surpris qu’il n’ait pas reconnu les effets vicieux de ses tendances; mais, engoué, il jugeait, à la manière des femmes, par sentiment. Avec une sèche acuité d’intelligence, il voyait faux. Sans quoi, il eût aussitôt blâmé les erreurs du Moyen court; et, bien davantage, dans l’Explication du cantique des cantiques, les équivoques amoureuses, ou, dans les Torrents, des formules d’indifférence outrées jusqu’à la folie. Car Mme Guyon n’hésitait devant rien d’absurde: «(Pour les âmes indifférentes), affirmait-elle, il n’y a point de malignité en quoi que ce soit; à cause de l’unité essentielle qu’elles ont avec Dieu, qui, en concourant avec les pécheurs, ne contracte rien de leur malice, à cause de sa pureté essentielle.» Ou mieux encore: «Cette âme serait aussi indifférente d’être toute une éternité avec les démons qu’avec les anges. Les démons lui sont Dieu comme le reste, et il ne lui est plus possible de voir un être créé hors de l’ordre incréé, étant tout et en tout Dieu, aussi bien dans un diable que dans un saint, quoique différemment.»

Fénelon ne voulait point voir clair; il se laissait flatter d’ambitieuses espérances trop bien faites pour entretenir son aveuglement. Mme Guyon l’imaginait devenu «père d’un grand peuple»; une fois précepteur des princes de France, il put envisager un avenir où le roi, son entourage, le royaume et, peut-être la chrétienté seraient acquis à la nouvelle oraison. Une estampe montrait le duc de Bourgogne en berger, une houlette à la main, entouré d’animaux de toute espèce qui représentaient les passions assujetties au pur amour. Le duc de Berry, entre les bras d’une nourrice--c’était Mme Guyon--épanchait les torrents de grâce qu’elle recevait de l’oraison; dans un angle un enfant nu, le duc d’Anjou, tirait de son trou un serpent, symbole des ennemis du pur amour. Cette allégorie était distribuée dans le secret aux Michelins avec une image de saint Michel abattant le dragon. Par son disciple Mme Guyon fut donc en passe de gouverner elle-même un grand peuple. Sa cousine, Mme de la Maisonfort, avait convaincu Mme de Maintenon que l’amie du P. La Combe était une belle âme, une innocente persécutée. Mme de Maintenon avait pris sa défense auprès du Roi; et, remise en liberté, Mme Guyon avait su faire sa cour à Mme de Maintenon qui goûta ses entretiens. La spiritualité du Moyen court prospérait parmi les demoiselles de Saint-Cyr: elles y découvraient la voie de la perfection offerte à bon marché, sans les vertus qui la préparent. Les personnages les plus édifiants de la cour, les ducs de Chevreuse et de Beauvillier, propageaient «l’oraison de simple regard» et «l’union essentielle.»

Le duc de Chevreuse, au dire de Mme Guyon, convia chez lui Bossuet à une entrevue secrète avec elle. M. de Meaux aurait déclaré qu’il trouvait fort bons le Moyen court et même le cantique des cantiques. Sur les Torrents, il aurait émis des réserves.

En réalité, il ne connaissait pas encore les ouvrages de Mme Guyon; et ce n’est pas lui qui donna l’alerte. Un petit incident allait déjouer les espoirs de la secte. Une élève de Saint-Cyr avait remis à l’évêque de Chartres, Godet, un livre relié où elle avait noté des réflexions spirituelles; il y surprit les feuillets clandestins d’un écrit de Mme Guyon. La doctrine le scandalisa. Il avertit Mme de Maintenon. Avec son bon sens, elle discerna la gravité des suites. Faut-il penser qu’une jalousie obscure éperonna son zèle? Si Fénelon se perdit à ses yeux, est-ce qu’elle lui fit un crime d’être attaché à Mme Guyon plus qu’à elle-même? Dessous d’intentions difficiles à vérifier. Elle l’avait eu pour directeur; il avait écrit à son usage des Réflexions spirituelles qu’elle avait mises dans ses «petits livres secrets». Mais il mortifia son orgueil et Godet, l’autre directeur, l’inquiéta sur sa doctrine. En tout cas, elle ne lui retira pas aussitôt son estime et son appui. Néanmoins il entrevit quel danger menaçait Mme Guyon et les principes qu’il faisait siens. Il pensa prévenir tout éclat en remettant à Bossuet lui-même l’examen des livres suspects. Une amitié profonde l’unissait à lui; il avait confiance en son jugement comme en celui d’un père et d’un grand docteur; et il était sûr qu’une telle démarche le flatterait. M. de Meaux accepta en effet d’examiner les imprimés et les manuscrits de Mme Guyon: «sa vie qu’elle avait écrite dans un gros volume, des commentaires sur Moïse, sur Josué, sur les Juges, sur l’Evangile, sur les Epîtres de saint Paul, sur l’Apocalypse et sur beaucoup d’autres livres de l’Ecriture.» Il les lut avec attention, en fit d’amples extraits, «et, dit-il, durant l’espace de quatre ou cinq mois, je me mis en état de prononcer le jugement qu’on me demandait.» Cette entrée en scène de Bossuet, au lieu de sauver le quiétisme, allait faire éclater la foudre.

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On aurait tort de supposer que Bossuet ignorait le pur amour ou qu’il repoussait tout entière cette doctrine. Témoin le discours sur l’Abandon à Dieu, telle phrase de ses lettres, et, dans l’oraison funèbre de la Palatine, le curieux passage: «Ce qui la désespérait surtout (quand elle se croyait damnée), c’était l’idée de ne voir jamais Dieu, d’être éternellement avec ses ennemis, éternellement sans l’aimer, éternellement haïe de lui. «Je sentais tendrement ce déplaisir, je le sentais même, comme je crois, entièrement détaché des autres peines de l’enfer.» Le voilà, ce pur amour que Dieu lui-même répand dans les cœurs avec toute sa délicatesse et dans toute sa vérité.»

Mais son tempérament, comme sa théologie, l’éloignait des tendances guyoniennes. Son mouvement spontané, en tout, était d’agir. «Marchez, avancez, sortez de vous-même, ordonnait-il à Mme Cornuau, et Dieu s’avancera vers vous.» Il aimait les notions clairement définies; il opposait, au lieu de les confondre, le charnel et le spirituel; il considérait comme des chimères ou des monstruosités l’exclusion, dans l’amour, de la volonté agissante, l’indifférence à l’égard du salut. «Un amour sans délectation, c’est un amour sans amour.»

Il apercevait dans les simagrées mystiques de Mme Guyon un ridicule, par instants, formidable. «Dieu lui donnait (Relation sur le quiétisme) une abondance de grâces dont elle crevait au pied de la lettre; il la fallait délacer; elle n’oublie pas qu’une duchesse avait une fois fait cet office; en cet état on la mettait souvent sur son lit. Souvent on se contentait de demeurer assis auprès d’elle; on venait recevoir la grâce dont elle était pleine, et c’était là le seul moyen de la soulager. Au reste, elle disait très expressément que ces grâces n’étaient point pour elle; qu’elle n’en avait aucun besoin, étant pleine par ailleurs, et que cette surabondance était pour les autres.»

Le corps (le corsage) de Mme Guyon crevant de deux côtés, le songe qu’elle lui confia où elle s’était vue introduite dans la chambre de l’Epoux l’auraient fait rire (une anecdote veut même qu’il ait ri d’un rire gaulois), si l’orgueil, l’impureté de ces divagations ne «lui eût soulevé le cœur.» Il oubliait que Mme Cornuau lui avait communiqué le récit d’un songe analogue.

Cependant Mme Guyon (en 1695), conseillée habilement par son ami, demanda d’être examinée par M. de Meaux dans un couvent de son diocèse. Il y consentit; elle séjourna six mois à la Visitation. La mère Le Picart et les religieuses furent contentes de sa piété, de son humilité. Elle protestait de sa parfaite soumission, se retranchait dans son ignorance, abandonnait les erreurs qu’il lui remontrait. Mais, au fond, elle ne renonçait à rien. Après une conversation où le théologien l’avait réduite à l’impuissance, tellement accablée qu’elle en fut, plusieurs jours, malade d’humiliation, après la longue lettre où, ensuite, il réfuta ses raisons, elle concluait, reprenant l’avantage: «Il n’était arrêté que par la nouveauté de la matière et par le peu d’usage qu’il avait des voies intérieures, dont on ne peut guère juger que par l’expérience.»

Comment aurait-elle pu justifier ses livres? Elle écrivait, dit-elle, par inspiration, «et trop vite pour en rendre raison d’une manière dogmatique... Lorsque je dis ou écris les choses, elles me paraissent claires comme le jour; après cela, je les vois comme des choses que je n’ai jamais sues, loin de les avoir écrites.» Le drame s’engageait entre l’imagination intuitive et la raison réfléchie, entre l’expérience visionnaire et la discipline traditionnelle.

Seulement, Mme Guyon n’est pas excusable lorsqu’elle insinue sans preuve que M. de Meaux s’acharnait contre elle par des vues ambitieuses, voulant plaire à Mme de Maintenon, dans l’espérance d’être archevêque de Paris ou cardinal. En voulant le noircir, cette fausse parfaite s’est démasquée. Il fut d’abord sa dupe; il crut en ses dispositions soumises, en sa promesse de ne plus prophétiser ni prêcher. Elle condamna son Moyen court, son Cantique des Cantiques; elle offrit de brûler ses manuscrits. Il lui donna deux attestations de sa bonne conduite et lui permit de se retirer, dans le silence, où elle voudrait.

Mais sa vigilance déjà se fixait moins sur elle que sur Fénelon. Il le savait ébloui par la nouvelle doctrine. Dans un entretien qu’ils eurent à Versailles (en 1694) il essaya de lui démontrer son erreur; il le sentit obstiné «dans l’admiration d’une femme dont les lumières étaient si courtes, le mérite si léger, les illusions si palpables, et qui faisait la prophétesse...» Il s’effraya de cette opiniâtreté, mais se rassura quand Mme Guyon souhaita que ses principes fussent jugés par plusieurs théologiens, qu’à M. de Meaux on associât, avec l’abbé de Fénelon, M. de Noailles, alors évêque de Châlons, et M. Tronson, supérieur général des Sulpiciens.

Sans tarder, Fénelon se mit à écrire sur la matière. Bossuet pensa qu’il voulait avant tout défendre Mme Guyon; Fénelon soutient (dans sa réponse à la relation sur le quiétisme) qu’étant visé lui-même, il songeait à sa propre apologie et à celle de saint François de Sales, des autres saints qui enseignent le pur amour. Il reprochait à Bossuet «de mettre la source du quiétisme dans la définition de la charité indépendante du motif de la béatitude.» Il semblait néanmoins, atteste Bossuet, ne respirer que l’obéissance «et il s’adressait à moi avec une liberté particulière, par le long usage où nous étions de traiter ensemble les matières théologiques.»

Durant les huit ou dix mois de cet examen, Fénelon écrivit maintes fois à Bossuet; il multipliait les éclaircissements, l’assurance d’un désir vrai d’être éclairé. Il allait même jusqu’à cette déclaration hyperbolique: «(si je suis convaincu d’erreur), j’irai me cacher et faire pénitence le reste de mes jours après avoir abjuré et rétracté publiquement la doctrine égarée qui m’a séduit». Dans la même lettre, il se mettait aux pieds de Bossuet, avec l’accent de la plus humble confiance: «quand vous le voudrez, je vous dirai comme à un confesseur tout ce qui peut être compris dans une confession générale de toute ma vie, et tout ce qui regarde mon intérieur».

Il lui remit, de même qu’à M. Tronson et à M. de Noailles, un écrit où il révélait, on l’a supposé, ses sentiments sur la contrition, sur l’impuissance qu’il éprouvait d’être affligé de ses fautes, de craindre l’enfer ou le purgatoire, de se repentir autrement que par un acte d’amour désintéressé.

Plus tard, dans sa Réponse à la relation sur le quiétisme: «Fallait-il, pour un livre dont on ne devait pas être en peine après ma soumission, violer le secret des lettres missives, et se faire un mérite de se taire, par rapport au quiétisme, de ma confession générale?...»

Fénelon jouait sur les mots; il savait bien que Bossuet n’avait jamais voulu l’entendre dans une confession sacramentelle; et Bossuet l’a, d’ailleurs, affirmé en termes péremptoires: «Je n’ai jamais confessé M. de Cambrai.» Les secrets de conscience que lui révéla l’écrit confidentiel, il ne les a pas non plus violés; car il tira tous ses arguments soit des écrits publiés par Fénelon, soit de ses mémoires ou de ses lettres. Un propos des courtisans à Marly, qu’a mentionné M. Hébert, n’autorise pas cette conjecture vraiment atroce: Bossuet aurait trahi le secret de la confession!

Si, par la suite, des indiscrétions, des pressions violentes lui furent imputables--celle d’avoir inséré dans sa Relation des fragments de lettres privées, ou encore d’avoir exigé, sous menace de damnation, que Mme de Maintenon lui remît le mémoire confidentiel où Fénelon exposait les motifs de son attitude--, il usa de ces procédés peu honnêtes pour une fin qu’il jugeait suprême: sauver la doctrine, mettre à la raison, coûte que coûte, M. de Cambrai et sa cabale.

Mais, au moment des conférences d’Issy, la guerre n’était pas encore déclarée. «On agissait en simplicité comme on fait entre des amis». Rien ne transpira de ce qui s’était passé entre lui et les trois docteurs; ils s’accordaient «à ménager sa réputation précieuse», et ils cachaient ses propensions d’autant mieux «qu’il avait moins de ménagement à les leur montrer». Quand il fut nommé archevêque de Cambrai, Bossuet n’avait soufflé mot de ses craintes ni au Roi, ni à Mme de Maintenon, ni à personne d’important. Fénelon fut sacré par lui; deux jours avant cette divine cérémonie, à genoux, et baisant la main qui le devait sacrer, il la prenait à témoin qu’il n’aurait jamais d’autre doctrine que la mienne (Fénelon prétend qu’il n’a jamais fait cette promesse). «J’étais, dans le cœur, continue Bossuet, je l’oserai dire, plus à ses genoux que lui aux miens.» Il avait foi en sa docilité, en sa rectitude. Fénelon se méfiait-il déjà de lui? Une note assez aigre donne à entendre que «M. de Meaux ne laissait pas de parler à ses amis dans un demi secret pire que les déclamations publiques. Je suis très éloigné d’accuser M. de Meaux d’avoir voulu en ce temps-là éclater contre moi; mais, quand il l’aurait voulu, l’aurait-il pu? Il n’a eu de quoi l’entreprendre que sur mon livre.»

Quelle différence de ton entre les deux hommes! D’un côté une large rondeur de mouvements, une bienveillance loyale; de l’autre, «des pointilles», des insinuations malicieuses, de la rancune sous un semblant de douceur.

Fénelon signa cependant les trente-quatre articles d’Issy; quatre furent ajoutés sur ses instances, et d’après ses objections. Bossuet interpréta cette signature, tenue d’abord secrète, comme une façon de se rétracter. Il mortifia ainsi Fénelon qui portait en son naturel une hauteur, malgré sa souplesse, difficilement ployable.

Mais Bossuet considéra que les articles d’Issy étaient insuffisants. «Il ne faut pas toujours attendre que l’ignorance présomptueuse, qui est la mère de l’obstination, se tourne en secte formée, et dès que le mal commence à se déclarer, la sollicitude pastorale le doit prévenir.»

Après son Instruction pastorale (du 16 avril 1695), il en composa une plus ample, l’Instruction sur les états d’oraison. Il y veut exposer «les excès de ceux qui abusent de l’oraison, pour jeter les âmes dans une cessation de plusieurs actes expressément commandés de Dieu et essentiels à la piété.» Il n’admet pas qu’on rapporte tout à l’expérience, comme le veut, à la suite de Molinos, Mme Guyon; et, avec sainte Thérèse--la seule mystique dont il s’accommodait vraiment--il soumet l’expérience à la science.

Les erreurs de Mme Guyon, pour lui, ne sont pas des nouveautés. Il se souvient des béguards et des béguines; il remonte bien plus haut. «L’Église a vu dès son origine des femmes qui se disaient prophétesses... Ceux qui ont réfuté Montan n’ont pas oublié dans leurs écrits ses prophétesses.» (Première version du mot dur qu’il assènera dans la Relation, mot trop explicable chez Bossuet qui vivait «au siècle quatrième», presque autant qu’au sien).

A ses yeux, le fond du quiétisme est «l’acte continu et universel qui exclut les actes explicites.» Il vise à démontrer que saint François de Sales et la Mère de Chantal n’enseignèrent pas l’oraison de quiétude, comme le veulent les nouveaux contemplatifs. Le nerf de sa thèse est dans le passage sur les actes réfléchis. Bossuet, très justement, se demande pourquoi ils seraient moins parfaits que les actes indistincts. Il lui semble «qu’un acte vertueux produit avec réflexion et avec une connaissance plus expresse ait plus de bonté.» L’âme qui aime connaît son amour; elle aime d’autant plus qu’elle a conscience d’aimer.

L’Instruction sur les états d’oraison ne me semble pas un des meilleurs livres de Bossuet. Saint-Simon, sans l’avoir lu, l’a loué superbement; mais il faut bien le reconnaître: la suite des idées, trop fragmentaire, amoindrit l’ampleur du sujet. Nulle part le frémissement d’un ressouvenir direct ne rompt l’allure didactique.

Personne n’ignore que cet ouvrage mit le feu aux poudres. Avant de le publier, Bossuet communique le manuscrit à Fénelon; il le fait par loyauté, et aussi pour éprouver sa pleine soumission. M. de Cambrai refuse de l’approuver, l’allusion aux prophétesses l’a ulcéré, il ne peut souscrire à la critique du Moyen court; et il déclare le motif avec une chevaleresque imprudence; condamner Mme Guyon lui est impossible; il n’admet pas qu’on lui impute «les excès impies» dont l’accuse M. de Meaux. «Quoi, s’écria Bossuet en recevant cette réponse, c’est pour soutenir Mme Guyon qu’il se désunit d’avec ses confrères? Tout le monde va donc voir qu’il en est le protecteur?... De quels livres veut-il être le martyr?...»

Fénelon ne tarda pas à comprendre quels périls il encourait en répondant de Mme Guyon. Il se défendit «d’excuser en rien ses livres, ni même sa personne»; mais, distingue-t-il subtilement, il ne veut pas condamner ses intentions, avouer qu’elle a voulu enseigner dans ses livres le comble de l’impiété, «en sorte qu’il parût inexcusable de l’avoir estimée et que M. de Meaux eût tout le mérite de l’avoir ramené d’un si grand égarement.»

Une pique d’amour-propre s’ajoutait à son entêtement doctrinal pour l’amour désintéressé. Sa fidélité publique à Mme Guyon, si elle avait duré, eût donné prise aux plus fâcheuses rumeurs. Aussi la délaissa-t-il, en apparence du moins. «A Rome, on a dit avec vérité qu’après avoir fort estimé Mme Guyon sans la voir fort souvent, je l’ai abandonnée à l’examen de ses supérieurs dès qu’on l’a attaquée. J’ai dit que je ne défends ni n’excuse ses livres...»

C’était lui-même qu’il voulait défendre. C’est pourquoi, gagnant de vitesse M. de Meaux, il écrit et publie avant l’Instruction son Explication des maximes des saints sur la vie intérieure (l’impression fut achevée le 25 janvier 1697). Bossuet avait travaillé sans hâte, ne se doutant de rien. Il s’irrita d’être devancé; et ces procédés clandestins l’indignèrent.

Dans ses Maximes, Fénelon répète en les masquant, en les atténuant, les idées de Mme Guyon; ce dont elle fut très mécontente. Mais les livres de son amie suggèrent l’illusion qu’elle a senti parfois l’attouchement du charbon de feu. Le sien est d’une froideur sèche et désolante; nulle part on n’y reconnaît cette «onction du cœur» qu’il cherchait. Il parle, à toutes les pages, de l’expérience, comme de la seule certitude, et cette expérience, trop visiblement, lui fait défaut. Il ne semble avoir connu de tous les états contemplatifs que l’aridité passive. Il décrit, avec une vive acuité, en l’exagérant par les mots, ce dédoublement où «la partie supérieure de l’âme se sépare d’avec l’inférieure; les sens et l’imagination n’ont aucune part à la paix et aux grâces que Dieu fait à l’entendement.» Il a raison de mettre la contemplation plus haut que la méditation et la lecture. Mais il se trompe quand il exclut--ou presque--ces actes discursifs, comme fruits de l’amour-propre. De même, quand il déclare impies et insensés (M. de Meaux, sans doute, est du nombre) ceux qui, aux actes directs, «émanations de la pointe de l’esprit», préfèrent les vues abstraites et les actes réfléchis.

L’espérance, à l’en croire, n’est une vertu théologale que si elle est fondée sur le pur amour, si, désirant Dieu, elle le veut pour soi afin de se conformer au bon plaisir de Dieu qui la veut pour elle. Il insiste sur la supposition impossible, chère à Mme Guyon, celle d’une âme qui consentirait à être damnée, si Dieu le voulait ainsi. Il pourchasse l’esprit de propriété même dans le désir du salut. Il exclut de la vie intérieure tout ce qui n’est point le pur amour. Il admet pourtant, lorsqu’il passe en revue les cinq amours, qu’aux âmes communes convient l’amour mélangé. Sait-on d’ailleurs quand on est dans l’un ou l’autre état? Sans cesse un état commence ou finit, issu d’un autre ou le préparant.

Fénelon montre un sens très fin des transitions. Son petit ouvrage reste une curiosité psychologique. Mais, de même que Bossuet avait étudié l’oraison en professeur de mystique, Fénelon la scrute en idéologue; il loge en des casiers distincts, avec de sèches cloisons, les principes qu’il juge faux et ceux qu’il accepte comme vrais. Evalue-t-il les possibilités de l’amour pur? Assurément, il ne réduit pas la créature humaine à l’orgueilleux et morose axiome kantien: suivre le bien pour le bien, en réprouvant comme une bassesse le désir d’une récompense. L’objet de l’amour, dans sa fiction, reste la bonté et plus encore la beauté d’un Dieu vivant et aimant; toutefois il veut que cette bonté et cette beauté soient «prises simplement et absolument en elles-mêmes, sans aucune idée qui soit relative à nous». Et, d’autre part, il maintient Jésus-Christ «comme modèle». Est-elle admissible, en présence de l’Homme-Dieu, cette exclusion de toute idée «qui soit relative à nous?»

Imaginons une âme engagée dans la voie parfaite. Plus d’une fois elle se posera la question: «Est-ce que j’aime le Seigneur pour lui ou pour moi?» Elle dira comme Mme d’Albert: «Ce n’est pas la jouissance d’aimer, c’est aimer que je veux». Elle s’évertue à dégager son amour de la crasse et de la rouille d’un appétit égoïste. Effort délicat, sublime, jamais accompli. Mais quelle peine elle aurait à le continuer, si elle attendait simplement la grâce, sans la solliciter, sans être agissante! Le quiétiste exclut la réflexion comme «une cause de doute.» Or, le progrès intérieur est malaisément concevable sans l’examen de conscience, forme vigilante de la réflexion.

En somme, Fénelon fait de la géométrie dans l’espace; et la spiritualité catholique sera toujours attentive aux conditions du possible; ou bien il cherche la paix mystique comme une libération de son Moi; jouissance négative, ataraxie épicurienne, mais, au fond, le contraire de l’amour désintéressé. Il devait s’attendre au soulèvement des gens raisonnables: le scandale du livre fut «prompt et universel». Fénelon s’était passé de toute approbation. «Un évêque, observe-t-il, n’en a pas besoin». L’archevêque de Paris lui donna la sienne «de vive voix». Mais «le cri public» vint aux oreilles du Roi. Bossuet, qui parla le dernier, essuya «de justes reproches de la bouche d’un si bon maître, pour ne lui avoir pas découvert» ce qu’il savait.

Fénelon ne se plaignit pourtant que de Bossuet. Du moins celui-ci l’affirme et proteste dans un mouvement d’éloquence cicéronienne, un des plus beaux qu’il ait eus:

«J’avais seul soulevé le monde: quoi! Ma cabale? mes émissaires? l’oserai-je dire? Je le puis avec confiance et à la face du soleil; le plus simple de tous les hommes, je veux dire le plus incapable de toute finesse et de toute dissimulation, qui n’ai jamais trouvé de créance que parce que j’ai toujours marché dans la créance commune: tout à coup j’ai conçu le hardi dessein de perdre par mon seul crédit M. l’archevêque de Cambrai que jusqu’alors j’avais toujours voulu sauver à mes risques. Ce n’est rien: j’ai remué seul, par d’imperceptibles ressorts, d’un coin de mon cabinet, parmi mes papiers et mes livres, toute la cour, tout Paris, tout le royaume: car tout prenait feu: toute l’Europe et Rome même, où l’étonnement universel pour ne rien dire de plus, fut porté aussi vite que les nouvelles publiques: ce que les puissances les plus accréditées, les plus absolues ne sauraient accomplir, et n’oseraient entreprendre, qui est de faire concourir les hommes comme en un instant dans les mêmes pensées, seul je l’ai fait sans me remuer.»

· · ·

Voilà donc l’affaire déchaînée. Fénelon renouvelle en vain les offres de corrections, les explications sur la charité parfaite, sur la passivité qui laisse l’âme libre et capable de produire des actes, qui n’est pas l’inertie, mais le contraire de l’inquiétude et de la vaine agitation. En vain, il réprouve comme une extravagance l’acte d’amour unique et persistant toute la vie.

Le Roi lui impose de soumettre son livre à une commission d’évêques; il les sent hostiles. Mme de Maintenon s’est déclarée contre lui; elle a chassé de Saint-Cyr trois dames suspectes de faiblesse pour sa doctrine. Il décide de s’en remettre au jugement du Pape; il voudrait porter son livre à Rome, l’y justifier. Le Roi lui en fait défense. Rome accepte de juger, et cette querelle sur quelques termes à définir va prendre les proportions d’un conflit qui intéresse toute la chrétienté, l’univers, comme dirait M. de Meaux.

Car il s’en fallait que tout le monde fût soulevé contre Fénelon. Ses amis lui restaient fidèles. Sa douceur persévérante, qu’elle couvrît ou non des amertumes, lui valait des attendrissements. Sa lettre à Beauvillier (du 26 août 1697) obtenait plus pour sa défense que toutes les apologies de son livre «... Je suis en paix avec une souffrance presque continuelle... On ne m’aigrira point, s’il plaît à Dieu, et on ne me découragera point. On ne me fera point hérétique en disant que je le suis. J’ai plus d’horreur de la nouveauté que ceux qui paraissent si ombrageux; je ne respire, Dieu merci, que sincérité et soumission sans réserve. Après avoir représenté au Pape toutes mes raisons, ma conscience sera déchargée; je n’aurai qu’à me taire et à obéir. On ne me verra point, comme d’autres l’ont fait, chercher des distinctions pour éluder les censures de Rome... Je prie Dieu qu’il me détrompe, si je suis trompé; et si je ne le suis pas, qu’il détrompe ceux qui se sont trop confiés à des personnes passionnées.»

Le ton «plaintif et opprimé», où Bossuet, à tort, verra une comédie, lui était aussi naturel que le ton docile. Tous deux lui réussissaient, et il entretenait son petit troupeau dans l’admiration compatissante que mérite le martyr d’une foi injustement persécutée. Il avait pour lui les Jésuites, les ultramontains, les dévots et les dévotes de tout pays que séduisait la piété guyonnienne. Les docteurs de Louvain inclinaient à l’approuver; il aurait même voulu les induire à censurer la doctrine de Bossuet sur la charité. Ceux de Salamanque s’agitaient en sa faveur. Le Roi ayant pris parti, ses ennemis à l’étranger espéraient dans la victoire de Fénelon une défaite pour le prestige du monarque; la gazette de Hollande insérait des lardons contre M. de Meaux et des caricatures comme celles d’après la révocation, où sa face rebondie, souriante, avec une bouche gourmande, est coiffée d’un tricorne que pare de guingois une fleur de lys.

Mais il avait contre lui les jansénistes, influents même à Rome, Maille entre autres; Rancé; le plus grand nombre des évêques; tous ceux qui voulaient plaire à Mme de Maintenon, au Roi; et Bossuet mène la bataille.

L’ouragan qui fond sur sa tête, l’exil à Cambrai (août 1697), loin de l’abattre, font de cet indolent un prodigieux actif. Après sa lettre au Pape, il publie sa longue Instruction pastorale; là, il s’évertue à prouver l’orthodoxie des Maximes. Il cite sans fin, à leur appui, des auteurs mystiques. Il veut démontrer subtilement que la charité est un amour de Dieu indépendant du motif de la récompense, bien qu’on désire toujours la récompense dans l’état de charité la plus parfaite.

Bossuet avait réfuté la lettre au Pape par un opuscule anonyme: Lettre d’un docteur en théologie de la Faculté de Paris à M. l’abbé..., docteur de la même faculté.

M. de Paris réfute l’Instruction pastorale par la sienne (du 27 octobre 1697), mise au point de la question, limpide et ferme, la meilleure peut-être dans la violence du débat.

Fénelon jette répliques sur répliques; il répand à Cambrai des écrits latins sur son livre; à Paris, ses diatribes sont distribuées, de porte en porte, en paquets cachetés, aux docteurs, aux religieux, aux communautés, aux grands seigneurs. Attaques et contre-attaques se succèdent sans répit. Si le combat ne devait amoindrir les combattants, il faudrait admirer l’alacrité de Fénelon et la vigueur du vieux Bossuet. Ils font penser à la lutte des boxeurs, décrite par Virgile, où l’un des deux champions a les mouvements plus agiles et sa jeunesse pour lui; mais l’autre fait valoir sa membrure et sa masse.

Les ruses de guerre ne coûtent rien à Fénelon; il donne à l’abbé de Chantérac, son grand vicaire, ces instructions prudentes:

«Après ce que j’ai dit si expressément, je ne puis ni ne dois me rendre dénonciateur de M. de Meaux sur ses ouvrages; mais, si l’affaire dure assez pour en donner le temps, vous pourriez lâcher quelque religieux qui fût zélateur de la bonne doctrine et qui la déférât au Saint-Office. Il faudrait qu’il présentât un certain nombre de propositions, extraites des livres de ce prélat et que la chose se fît de la manière la plus propre à ôter tout soupçon que je fusse l’auteur de cette démarche.»

Ou encore:

«Je vous envoie une lettre écrite comme par un anonyme... qui ramasse toutes les principales raisons. Je voudrais qu’elle ne parût point en français, parce qu’on connaîtrait peut-être mon style, et que vous la fissiez traduire en latin... Il faudrait que ce fût du gros latin, qu’on ne pût la soupçonner de venir de moi».

Bossuet, de son côté, se persuadant chaque jour un peu plus que de l’issue du procès allait dépendre «le tout de l’Église», perd la mesure, sinon la charité, se délecte dans le feu des assauts. Sa lettre à M. de la Loubère, du 1er juin 1698 (il écrivait alors sa Relation), confesse jusqu’où l’emportait sa rude jovialité batailleuse:

«Puisqu’il n’y a eu, Monsieur, ni fracture, ni déboîtement, ni contusion, ni blessure, la chute est heureuse; du moins elle ne vous a pas estropié le raisonnement. Vous voyez très bien le faible de celui du pauvre M. de Cambrai qui s’égare dans le grand chemin, et qui a voulu se noyer dans une goutte d’eau. Il fait trop d’efforts d’esprit; et, s’il savait être simple un seul moment, il serait guéri. Si Dieu le veut sauver, il s’humiliera. Quand on veut forcer la nature et Dieu même, pour lui dire en face qu’on ne se soucie pas du bonheur qu’on trouve en lui, il donne des coups de revers terribles à ceux qui osent dire que c’est là l’aimer. Ah! que je suis en bon train, et que c’est dommage qu’on vienne me quérir pour Vêpres! (c’était un dimanche).

«Je vous prie de mander à M. de Mirepoix que j’approuve la comparaison d’Abailard; et que, de toutes les aventures de ce faux philosophe, je ne souhaite à M. de Cambrai que son changement.»

Le mot que lui prête la Palatine: «Je prépare une meule de moulin pour écraser M. de Cambrai», s’il n’est guère dans son style, correspond à son état d’esprit.

Qu’on ne s’étonne pas de ces «promptitudes». Le sang-froid impartial n’est guère possible à l’homme qui se bat depuis longtemps et veut en finir. Tout conflit religieux implique des violences; pour se convaincre qu’ils ont raison, les adversaires se calomnient ou déforment réciproquement la vérité de leur naturel. Bossuet en vient à juger Fénelon «un parfait hypocrite», et Fénelon prête à Bossuet les intentions les plus sinistres. Bossuet, à tout prix, veut vaincre; son honneur personnel est en jeu, et il n’admet pas que «le Saint-Siège se déshonore en couvrant une mauvaise doctrine.» La lutte engagée paraît d’autant plus capitale que l’issue dépend de Rome, cœur du monde. Ce qui s’agite autour de la Curie romaine devient immense par ses effets. Aussi, puisqu’on est en guerre, on emploiera les moyens que la guerre exige. Il faut suivre dans la correspondance de Bossuet, de l’abbé Bossuet, de Phélipeaux, son vicaire général, de Chantérac, et de Fénelon les épisodes quotidiens, les remous, les sursauts, les lenteurs accablantes de ce procès, un des plus dramatiques qui se soient jamais débattus et plaidés.

Rien n’y ressemble à l’attente d’une libre décision. Le Roi presse le nonce, presse à Rome le cardinal de Bouillon qui, ayant partie liée avec les Jésuites, biaise tant qu’il peut, et voudrait éterniser, puis étrangler l’affaire. Il presse le Pape par des lettres réitérées (Bossuet lui en inspira ou dicta plus d’une). On a l’impression nette que, sans ses instances, la cause aurait traîné sans fin ou n’aurait pas eu de conclusion.

Bossuet et ses agents se comportent comme étant parties dans le procès, et non simples témoins. Bossuet appelle même sa Relation «une pièce essentielle du sac». Ils récusent certains examinateurs; tel ce P. Damascène qui passait pour hostile à la France. Ils sollicitent consulteurs et cardinaux. Ils mettent tout en œuvre pour obtenir «une bonne condamnation.»

Cambrésiens et bossuétistes se considèrent comme en pays ennemi, jour et nuit sur le qui-vive contre les pièges tendus. Bossuet invente une correspondance à clef; lui-même y est désigné par l’aigle. Les deux partis s’espionnent à qui mieux mieux. Le cardinal de Bouillon achète un employé de la poste qui lui livre les paquets de Chantérac. C’est une manœuvre afin de paraître mieux entrer dans les vues du Roi, dont cette conduite a reçu l’approbation. L’abbé Bossuet tient en méfiance le courrier du cardinal; on ouvre ses paquets et on les referme après avoir pris l’impression du cachet avec de la cire, pour en faire un pareil. Il dissimule une lettre pour son oncle au fond d’une boîte de pommade destinée à la duchesse de Foix.

Chantérac assure qu’il ne fait aucune visite de nuit. Entendons: aucune visite galante. Car Phélipeaux, le 8 décembre 1697, l’a surpris, à une heure du matin, dans le monastère d’Ara Cœli, descendant de la chambre du P. Diaz, espagnol. Chantérac veut faire croire que Fénelon n’a jamais eu de liaison intime avec Mme Guyon. Il diffame de son mieux Bossuet, prétend que la jalousie est tout le ressort des emportements du prélat contre M. de Cambrai. Bossuet, d’autre part, enjoint à son neveu, brouillon et qui parle trop, de bien couvrir son jeu. «Vous avez affaire à des gens si fins!» Quand il tient la déclaration «dans laquelle le P. La Combe avoue des ordures horribles où il a cru être entraîné de Dieu après les actes les plus parfaits de résignation», il brûle de répandre ce honteux papier. L’abbé Bossuet exhibe aux cardinaux la lettre secrète de Fénelon à Mme de Maintenon; et «ces deux pièces, écrit Phélipeaux, firent plus d’impression que vingt démonstrations théologiques ou mathématiques; mais il faut les rendre authentiques.»

Chantérac, de son côté, colporte l’aventure de l’abbé Bossuet assailli, un soir, dans une rue, par les gens du duc Césarini, sous prétexte qu’il aurait courtisé la fille de ce prince romain, Olympia. Bossuet, informé, croit son neveu innocent. Le Roi, après une brève enquête, couvre aussi l’abbé dont la disgrâce atteindrait l’oncle.

En France et à l’étranger, les cabales font rage. Autour de lui Bossuet sent M. de Chartres et M. de Paris prêts à mollir. C’est lui qui soutient tout. Il va son train. Même s’il était seul, il éléverait la voix jusqu’à Rome. Le Roi, d’ailleurs, exige que l’hérésie naissante soit étouffée; au besoin, il prendrait des mesures extrêmes; mais il veut terminer «une affaire ecclésiastique par des moyens ecclésiastiques.» Il continue à presser «puissamment» le Nonce et le Pape. «Si l’on fait parler Salamanque, s’écrie Bossuet, nous ferons parler la Sorbonne et les autres Universités du royaume.» On lui fait espérer le chapeau; l’abbé Bossuet travaille dans ce sens à Rome; M. de Meaux l’accepterait: comme son action serait plus efficace! Mais, il le sait, il ne peut «s’aider ici pour le chapeau... M. de Noailles aura toute la cour.»

C’est à Rome que la tragédie se dénouera. Or, les choses y vont adagio; rien ne semble avancer. Les moindres événements, au sein des Congrégations, prennent pour l’abbé Bossuet et pour son oncle un sens d’espoir ou d’inquiétude. L’assesseur du Saint-Office vient de mourir subitement; il était favorable aux Cambrésiens. Le Cardinal Nerli a perdu un œil à lire les ouvrages de M. de Cambrai. Le cardinal d’Aguirre a eu plusieurs attaques. «Le pauvre Cardinal Altiéri est mort; il était bien résolu de condamner le livre; et, tout impotent qu’il était, il se faisait porter aux Congrégations.» Le cardinal Casanate est très ferme; mais il est souvent incommodé. Il faut se méfier d’Albani. Le Pape enfin souffre de la goutte qui, des poignets, descend aux genoux. Ses dispositions sont excellentes; seulement il est vieux, tourmenté par des influences contradictoires. Pourvu qu’il ne meure point! Pourvu qu’il ne cède pas à la cabale!

Les lenteurs de l’examen, habituelles aux prudences romaines, s’alourdissent de tous les efforts coalisés pour allonger, embrouiller l’affaire, elles viennent aussi des difficultés mêmes de la question. Les Cardinaux ont besoin, avant de qualifier des erreurs subtiles, d’en bien définir l’essence et les limites. Bossuet tremble qu’on ne se borne à une prohibition de l’ouvrage en général, et qu’on n’empêche «la qualification des propositions.» Il voudrait que la note d’hérésie fût explicite dans la censure.

Cette guerre de tranchées, où les progrès sur l’ennemi restent longtemps insensibles, ne lasse jamais sa constance. Il tient magnifiquement. Parfois il croirait la partie presque perdue; cependant il ne fléchit pas. Il a pour lui le Roi, le Pape et la vérité; il va droit devant soi; il marcherait, s’il le devait, sur des cadavres. Car telle est la condition de la victoire; que pèsent, devant l’avenir de l’Église, l’amour-propre et le renom d’une Mme Guyon, d’un M. de Cambrai?

Après deux ans d’obstination, l’adversaire peu à peu recule, le Pape hâte le jugement; la saine doctrine a gagné sa cause. Bossuet triomphe avec modestie: «Ce n’est pas moi, l’entend-on dire, c’est la vérité qui l’emporte.» Le soir du jour où la nouvelle de la condamnation était attendue, le 22 mars 1699, il se coucha sur les onze heures; il avait défendu qu’on le réveillât, si le courrier arrivait dans la nuit. «On lui remit les lettres de son neveu à son réveil, à huit heures du matin; M. de Meaux les fit passer à l’archevêque de Paris, et resta renfermé chez lui sans même se montrer en public.» Il n’obtenait pas que le mot hérétique fût appliqué aux Maximes. Néanmoins, il se déclara content:

«C’est vraiment un coup du ciel que ce qui s’est fait. Les qualifications ne peuvent être plus sages, ni plus fortes. Le cardinal Casanate est vraiment un homme divin. Rien ne fera jamais plus d’honneur à la chaire de saint Pierre que cette décision, ni au Sacré-Collège que de montrer qu’il a de si grands sujets.»

Il regrette que le bref ne soit pas une bulle comme celles qui avaient frappé Jansénius et Molinos. «Mais le parti de M. de Cambrai est bien mort, et il ne faut pas croire qu’il puisse se relever de ce coup, ni qu’il ose seulement souffler.»

Fénelon s’inclina sous la censure; toutefois son mandement n’exprima point de repentir; ayant eu de bonnes intentions, il ne se jugeait pas coupable. Bossuet relève assez âprement cette insuffisance d’humilité. Cependant il lui fit écrire par le duc de Beauvillier qu’il croyait sincère sa soumission. Le vainqueur ne demandait qu’à se réconcilier avec le vaincu. Certaines blessures sont trop profondes; l’amitié ne peut plus renaître. Fénelon répondit à Beauvillier:

«Comment peut-il croire à ma sincérité? A-t-il oublié toutes les duplicités affreuses qu’il m’a imputées à la face de toute l’Église? Quinze jours ne peuvent m’avoir changé en honnête homme. Mais il n’est pas question d’approfondir ses paroles, et j’en laisse l’examen entre Dieu et lui: nous n’avons plus rien à démêler entre lui et moi. Je prie Dieu pour lui de très bon cœur, et je lui souhaite tout ce qu’on peut souhaiter à ceux qu’on aime selon Dieu.»

Pardonna-t-il vraiment? Lorsque Ledieu, après la mort de M. de Meaux, lui rendit visite à Cambrai, Fénelon se contenta de s’enquérir qui l’avait assisté avant sa fin, et n’ajouta pas une parole. Etait-ce dignité de grand seigneur et de prélat offensé? Ou considérait-il comme inexpiés les torts de Bossuet envers lui? Il laissait entendre qu’à l’instant de paraître devant leur juge commun, les injustices de Bossuet avaient dû l’inquiéter d’un remords.

Si l’on ramasse en un coup d’œil les gains et les pertes de cette grande querelle, nous constatons d’abord que, le quiétisme guyonien étant gros d’erreurs, Bossuet a bien fait de l’abattre; et il l’a réellement abattu, parce que la doctrine n’adhérait pas au sol de France par des racines vivaces. L’esprit français--sauf chez quelques précieuses et précieux--répugnera toujours à ce que Bossuet appelle «la mystiquerie outrée.» L’inaction quiétiste ne pouvait convenir qu’à des âmes oisives.

En même temps, la controverse a introduit dans la théologie de l’amour d’utiles définitions. Un bénédictin, Dom Hilarion Monnier, en concluait avec une perspicacité toute raisonnable:

«On ne peut dépouiller l’amour pur d’un désir que Dieu a imprimé dans la moelle de notre nature,... pour aller à lui comme à notre dernière fin... Nous n’aimons que parce que nous désirons en Dieu notre béatitude; ce désir ne peut avoir en ce monde la tranquillité de la jouissance parfaite. Tout amour est inquiet. Il serait absurde de vouloir que l’âme désirât l’amour de Dieu, non en tant qu’il est perfection, mais en tant qu’il est ce que Dieu veut en nous.»

Cependant, il faut tendre à Dieu pour lui-même, et le moins possible pour nous.

D’autre part, Fénelon et Bossuet, dans cette crise, poussèrent leur génie à des essors de passion insoupçonnés. Les lettres de Fénelon révèlent une ardeur pathétique, une flexibilité de sentiments et d’idées souvent admirable, et même--chose surprenante chez l’auteur de Télémaque--une force incisive de trait. Bossuet lui-même n’a mis nulle part autant de vigueur âpre que dans sa Relation et ses lettres d’alors. Son style fulgurant annonce, chose imprévue, le meilleur Voltaire. Il a des phrases chiffrées de trois ou quatre mots, terribles, comme celles-ci: «Les Jésuites enragent. Les Jésuites font le plongeon.» Ou, à propos du nonce: «Point de chapeau.»

Mais convenait-il à des gens d’Église de montrer un visage quelquefois exaspéré jusqu’à l’amère grimace? Leur dispute amusait les libertins et leur profitait; elle donnait de leur caractère, de leur charité, de leur loyauté une impression, par moments, douteuse.

Si Fénelon avait aussitôt abandonné son livre, toutes ces laideurs pouvaient être évitées. Et le quiétisme eut un autre tort: il détourna Bossuet de voir suffisamment les dangers du jansénisme. Quand il défendit les Réflexions morales du P. Quesnel, il ne comprit pas que l’erreur janséniste, en tuant l’amour sous la crainte, en éloignant des pratiques sacramentelles, serait le plus sûr fourrier de l’irréligion.

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